Introduction
Gênes, ville portuaire chargée d'histoire, a marqué de son empreinte la vie et l'œuvre de nombreux artistes et écrivains. Parmi eux, Paul Valéry, dont le séjour à Gênes fut le théâtre d'un événement déterminant dans son parcours intellectuel. Cet article explore le lien entre Valéry et Gênes, en mettant en lumière la "nuit de Gênes" et l'influence de la ville sur sa pensée et son œuvre.
La « Nuit de Gênes » : Un Tournant Décisif
C'est dans une pièce voûtée du palais de la Salita di San Francisco que Paul Valéry a vécu sa «nuit de Gênes», assis sur le bord de son lit par un orage d'une violence exceptionnelle, le 4 octobre 1892. «Ma chambre éblouissante par chaque éclair. Et tout mon sort se jouait dans ma tête. Je suis entre moi et moi», décrira-t-il par la suite. Le jeune homme de 20 ans est hébergé par une tante, Vittoria Cabella, chez qui il a passé de nombreux étés à nager des heures durant dans la mer chaude. Par la fenêtre, il aperçoit la Lanterna, le phare du xiie siècle. «Il dormait sans doute sur une mezzanine, dans un petit espace contrastant avec l'immensité de l'appartement», note Maria Enrica Crosio, actuelle propriétaire des lieux. À l'aube, l'écrivain décide de prendre ses distances avec la poésie. C'est juré, il consacrera son existence à «la vie de l'esprit» plutôt qu'à celle du coeur, hanté depuis trois ans par une femme aperçue à Montpellier, madame de Rovira. Cette quête du discernement le verra remplir chaque matin, dès 5 heures, les milliers de pages de ses Cahiers.
Cet épisode, survenu dans le cadre enchanteur des palais de l'ancienne République maritime de Gênes, environ 150, dont 42 classés au patrimoine mondial de l'humanité par l'Unesco depuis 2006, deux ans après que la ville a été capitale européenne de la culture, marque un tournant dans la vie de Valéry. Il renonce à la poésie au sens traditionnel du terme et se consacre à l'exploration de l'esprit et de la pensée.
Gênes : Une Ville d'Art et d'Histoire
Gênes, avec ses palais somptueux et son riche passé maritime, offre un cadre propice à l'éveil intellectuel. Les Rolli Days, équivalent génois de nos Journées du patrimoine, permettent de découvrir la splendeur de ces palais, autrefois contraints de recevoir les illustres visiteurs de la Superba. Ce principe est resté en vigueur trois siècles dans la capitale ligure, rivale de Pise et de Venise, forte de la flotte la plus puissante de la Méditerranée du xie au xviiie siècle.
Les demeures les plus somptueuses se situent via Garibaldi, érigées à la fin de la Renaissance, de 1551 à 1583, en plein siècle d'or génois. Le plan urbain s'avère alors révolutionnaire. En marge des ruelles médiévales tortueuses est réalisée une artère rectiligne le long de laquelle s'alignent, à touche-touche, des façades en trompe-l'oeil. Comme dans un concours de beauté, c'est à qui affichera, à l'intérieur, les plus belles fresques ou les jardins suspendus les plus enchanteurs. Sur les murs, les portraits de famille sont signés Van Dyck ou Rubens, alors jeunes artistes flamands venus faire leur en apprentissage sous le soleil latin. L'élite est composée d'armateurs et de marchands devenus de grands financiers à l'échelle européenne, ayant pour nom Grimaldi, Spinola, Doria… Parmi eux, Tobia Pallavicino, le roi de l'alun, un minéral permettant de fixer la couleur sur les tissus, qui contrôlait les marchés de Rome, Londres et Anvers entre 1566 et 1578. Son palais abrite désormais la chambre de Commerce. D'habitude accessible uniquement en semaine, et pour les groupes, il s'arpente librement avec, clou de la visite, sa galerie dorée ultrarococo.
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Stendhal, dans ses Mémoires d'un touriste, témoigne de l'opulence des palais génois et de la difficulté d'y accéder. De Christophe Colomb à Renzo Piano, Gênes a toujours été une ville de découvertes et d'innovations. Le Vieux-Port, remodelé par Renzo Piano en 1992, témoigne de cette volonté de rendre la mer à la ville. Sous la strada sopraelevata (voie surélevée), bien connue de ceux qui traversent la cité sans s'y arrêter, les entrepôts de coton ont été réhabilités; l'un des plus grands aquariums d'Europe a été créé, ainsi qu'un captivant musée maritime.
Gênes : Entre Tradition et Modernité
L'ex-ville industrielle a su se réinventer et mettre en valeur son patrimoine. La croisette se prête à la promenade de façon plaisante, avec ses terrasses de café et, pour la touche glamour, le galion Neptune du film Pirates de Roman Polanski. Vers le ponant, une autre armada a pris ses quartiers: les bateaux de croisière déversant leurs passagers le temps d'une escale, avec, en arrière-plan, les porte-conteneurs du premier port d'Italie.
Près des quais, on se perd dans un dédale de carruggis, des ruelles où le linge pend aux fenêtres, jalonnées d'églises baroques et de boutiques historiques - un tripier, un confiseur, un barbier à l'échoppe de style liberty… Le café se prend chez Klainguti, pâtisserie que fréquentait Verdi, dont une brioche fourrée à la crème de noisette porte le nom de Falstaff. Les frères Klainguti la lui avaient concoctée pour le réconforter après que son opéra avait été sifflé au théâtre Carlo-Felice. Reconnaissant, le compositeur les remercia dans une lettre encadrée au mur: «Votre Falstaff a été meilleur que le mien!»
Gênes est aussi le berceau de la farinata (galette de pois chiches), de la focaccia (fougasse ligure) et du pesto. Les ingrédients de fameux pesto genovese : des petites olives noires, des pignons de pin, un soupçon de pecorino et du parmesan, «sans oublier le basilico genovese fraîchement cueilli, le tout travaillé dans un mortier en marbre de Carrare!» conseille Mario Clavarino, qui donne des cours de cuisine au marché de Carmina, dans une ancienne gare.
Dans cette ville verticale comme un amphithéâtre adossé à la colline, on reste au niveau de la mer pour un bain de soleil dans le port de pêche de Boccadasse, sur une plage de galets au pied de maisons colorées. Compter quinze minutes en bus du centre ou quarante-cinq minutes de marche. Puis, on prend de la hauteur dans l'ascenseur Art Nouveau menant au belvédère de Castellito, pour embrasser la baie d'un coup d'oeil. Par beau temps, le regard porte jusqu'à la Corse, un temps génoise. Paul Valéry aimait sûrement cet endroit: «Il n'est pas de spectacle pour moi qui vaille ce que l'on voit d'une terrasse ou d'un balcon bien placé au-dessus d'un port.»
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L'Influence de la Méditerranée sur l'Œuvre de Valéry
Pour Valéry, la fascination exercée par la Méditerranée est d’abord celle d’un « stimulant » intellectuel et cognitif. Dès lors, deux axes essentiels s’imposent, celui d’un sud vécu par l’écrivain, intime mais à valeur universelle. Un autre plus symbolique et intellectuel, spécifique d’une écriture du sud et d’un imaginaire de tous les continents.
Le bassin méditerranéen, berceau de nombreuses civilisations, a joué un rôle majeur dans la communication des peuples de la région. Entre les XIe et XVIe siècles, le bassin méditerranéen est un espace d’échanges culturels. Les trois civilisations musulmane, byzantine et chrétienne occidentale s’influencent, s’enrichissent mutuellement et, parfois même, se mélangent. C’est particulièrement le cas en Espagne et en Sicile. Mais c’est aussi un lieu d’affrontement entre l’Empire ottoman et l’Europe chrétienne.
L’identité méditerranéenne, qui est issue de contrastes, produit paradoxalement une harmonie discordante. Paul Valéry imprégné de latinité par sa culture et par les paysages de son enfance, demeurera fasciné par le Sud et la Méditerranée, au point d’influencer profondément ses idées en imaginant un dialogue possible entre les cultures de cet axe. De la mer, on trouve trace, dans l’œuvre poétique, dans de nombreux essais et, bien sûr, dans les Cahiers… La mer y est la source d’inspiration d’une pensée philosophique.
Le port d’attache de Valéry est d’abord celui de la ville de Sète. Son père, Corse et fonctionnaire des douanes, est issu d’une famille de marins. Sa mère, fille d’un consul italien, est Génoise. Valéry grandit dans une maison qui domine le port de Sète. Depuis la fenêtre, il observe la mer et l’activité portuaire qui deviendront la source d’inspiration de ses premiers dessins et poèmes, publiés dans la Revue maritime de Marseille. « Les grandes lignes du port de Sète, le spectacle des structures et des mouvements des navires, la mer enfin, [lui ont] imposé pour toute [sa] vie les décors spirituels de [ses] idées ». Il écrit en 1925 avec certitude : « je dois à mon port natal les sensations premières de mon esprit, l’amour de la mer latine et des civilisations incomparables qui se fondèrent sur ses bords. Il me semble que toute mon œuvre se ressent de mon origine ».
C’est aussi en Italie, à Gênes, dans la nuit orageuse du 4 au 5 octobre 1892, que Valéry remet en question sa pratique poétique. Son but sera désormais de se consacrer au raisonnement. Quotidiennement, il écrira dans ses Cahiers ses réflexions sur des sujets divers et variés. Si les lieux maritimes, les paysages lumineux et la natation fécondent l’œuvre valéryenne, ils sont également au cœur de réflexions sur cette aire géographique que l’auteur qualifie de véritable « machine à fabriquer de la civilisation ». La Méditerranée a été essentielle dans sa construction intellectuelle. Cette mer matricielle porte en elle une dynamique civilisatrice.
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De sa naissance à Sète, le 30 octobre 1871, à la présidence du Pen Club français en 1924, jusqu’à l’Académie française où il fut élu en 1925, du poste d’administrateur du Centre universitaire méditerranéen de Nice en 1933 en passant par la Direction de l’Institut international de coopération intellectuelle lié à la Société Des Nations en 1931, puis en 1935 en sa qualité de membre de l’Académie des Sciences de Lisbonne ou encore durant des conférences prononcées à la chaire de poïétique, au Collège de France en 1937, Valéry ne cesse de se référer à ce Sud.
Très tôt, dans ses Cahiers personnels rédigés le matin dès l’aube, et durant plus de cinquante ans, il note obsessionnellement : « la mer ne cesse de montrer le possible ». Dans Regards sur la mer, c’est un hommage à la Méditerranée qui l’a vu naître. En 1894, le premier cahier, intitulé Journal de bord, mentionne, parmi divers titres, « Esthétique Navale ». Si la définition de l’horizon marin comme espace des possibles peut sembler un lieu commun, d’après Valéry, ce sont des Méditerranéens qui ont fait les premiers pas certains dans la voie de la précision des méthodes » et l’horizon a été leur source d’inspiration. La mer est alors perçue comme une matrice, une source. C’est en ce sens qu’il faut comprendre les Inspirations méditerranéennes. De matrice personnelle, la Méditerranée devient progressivement un modèle universel célébrant les échanges entre les cultures, propices à la naissance de la philosophie.
Entre les rives de la Méditerranée fermentent des artefacts, des symboles. Le Cimetière marin se réfère sans ambiguïté à la ville natale de Valéry, Sète. Charmes abonde en références helléniques : « Parque, Pythie, Narcisse, sylphes, dryades et nymphes, Erechtheion d’Athènes » s’y côtoient. En même temps que « cigales, palme, grenades, libation, tramontane, étoiles, lumière solaire », tous éléments qui renvoient à un imaginaire collectif méditerranéen. Dans Regards sur le monde actuel, Valéry écrit : « l’Homme mesure des choses ; l’Homme, élément politique, membre de la cité ; l’Homme entité juridique définie par le droit […], ce sont là des créations presque entièrement méditerranéennes ».
Si la capitale parisienne est devenue son port d’attache, pour autant, Valéry séjourne régulièrement sur la Côte d’Azur durant de nombreuses années, notamment chez Martine de Béhague, mécène et hôtesse du poète à Hyères et dans la presqu’île de Giens. Il effectue également des traversées vers quelques grandes villes portuaires de la Méditerranée. En août 1929, il fait une croisière en Méditerranée sur le yacht de la comtesse, le Ténax : Barcelone, Bastia, Civita Vecchia, Rome, Cagliari, Naples, Capri seront autant de villes portuaires visitées.
Directeur de l’Institut de coopération intellectuelle à la Société Des Nations en 1931, administrateur du Centre méditerranéen de Nice en 1933, c’est durant cette période, qu’il peut enfin donner totalement un sens institutionnel à une « philosophie de la mer Méditerranée » et y célébrer une culture européenne engendrée par le modèle de la pensée méditerranéenne. En 1936, une série de conférences conduit Valéry en Algérie et Tunisie, il tente d’« instituer un échange de valeurs intellectuelles avec les lettrés et artistes musulmans ».
À l’évidence dès lors, deux axes essentiels s’imposent : celui d’un sud vécu par l’écrivain, intime mais à valeur universelle ; un autre, plus symbolique et intellectuel mais de prégnance universaliste, spécifique d’une écriture du sud et d’un imaginaire de tous les continents. En réalité, la source de la transposition d’un sud vécu à travers le prisme de l’expérience méditerranéenne vers un autre plus symbolique et universel s’est élaboré entre 1892 et 1895 dans un « Orient de l’esprit ».
Paradoxalement et longtemps, les pourtours de la Méditerranée, dans l’imaginaire collectif, n’ont été qu’une collection de décombres et de ruines. Cependant, Valéry constate à propos de cette mer, « la seule intacte, et la plus ancienne chose du globe, [que] tout ce qu’elle touche est ruine ; tout ce qu’elle abandonne est nouveauté ». Valéry est un observateur qui se situe dans l’entrelacs des mondes grec et latin mais aussi arabe et musulman. « Jamais, et nulle part, dans une aire aussi restreinte et dans un intervalle de temps si bref, une telle fermentation des esprits, une telle production de richesse n’a pu être observée », cette production étant autant intellectuelle que marchande.
« Le bassin de la Méditerranée semble un vase clos où les essences du vaste Orient sont venues de tout temps se condenser ». Dans cet espace privilégié se forme l’« idée sur la construction de l’homme. Combinaison avec ce qui l’entoure, nature, société (particulière), formation d’idéaux généraux à l’aide de fragments, combinaisons avec d’autres gens, sexes, différences mentales, âge, différence ethnique, points communs ». Valéry admire l’arabesque orientale, acte artistique générateur, édification d’un système de formes obtenu des principes de l’école hellénique, interprétation géométrique de données que l’on retrouve dans l’architecture gothique où, selon Valéry, « matière, structure et ornement » sont « du même accord ».
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