L'alimentation du bébé, bien plus qu'un simple besoin physiologique, est un acte fondamental qui façonne son développement psycho-affectif. Observer un bébé se nourrir révèle une interaction complexe avec l'adulte, un échange de regards et de paroles, une position spécifique favorisant le confort de l'enfant, et une stimulation de tous les sens : goût, odorat, vue, toucher et ouïe. L'acte de s'alimenter se situe ainsi au carrefour du sensoriel, du corporel et de la relation.
L'Alimentation : Un Carrefour de Sensations, de Corps et de Relations
Examinons comment ces trois éléments - le corporel, le sensoriel et la relation - participent au développement psycho-affectif de l'enfant.
Sentiment d'Unification Corporelle et Constitution de la Peau Psychique
L'observation des nourrissons a permis de constater que le bébé n'a pas d'emblée une conscience unifiée de son corps. Cette image se construit progressivement. Avant cette unification, le bébé est confronté à des angoisses massives, des vécus de vide, d'écoulement, de chute.
Selon les psychanalystes, la première situation rassurante, apaisant ces angoisses et assurant la liaison du corps, est la présence du mamelon dans la bouche du bébé, associée à l'odeur familière de la mère, au portage et aux paroles prononcées à ce moment-là (holding). En buvant le lait, le bébé incorpore des éléments positifs liés à cette expérience, lui procurant un sentiment de satiété et de sécurité grâce au lait, au portage, à la voix et à l'odeur familière. Au-delà du plaisir de la satiété et du portage, il y a le plaisir lié à la succion, car, à cet âge, l'investissement libidinal du corps se situe au niveau de la zone bucco-labiale.
Cette première phase de vie, où le nourrissage lié au maternage permet au bébé d'atténuer ses angoisses, favorise la constitution de la fonction de contenance. À travers la relation de maternage et d'alimentation, l'enfant construit progressivement une image corporelle avec un contenant - le corps - qui reçoit le contenu - le lait. Cette limitation corporelle s'intériorise et devient une enveloppe psychique, ce qu'Anzieu appelle la peau psychique, qui contient les angoisses psychiques. On perçoit ici l'implication du corps entier dans l'acte de manger et l'importance de ne pas l'oublier dans la prise en charge des troubles de l'oralité. Le corps dans son intégralité est relié à l'oralité.
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L'intériorisation des limites corporelles permet, dans un second temps, la constitution de la notion de soi et de l'autre.
Constitution du Sentiment de Soi et de l'Autre
L'expérience orale et la rythmicité des repas montrent au bébé que ce qui est important, ce qui lui fait plaisir, ne vient pas de lui et qu'il ne peut pas se procurer l'expérience de la tétée exactement quand ni comme il le désire. Le sein ou le biberon, pas toujours disponibles, participent à l'instauration d'une première délimitation du soi et du non-soi, c'est-à-dire de l'autre. L'autre qui peut combler le besoin ou, au contraire, le frustrer. Cet écart entre le désir de l'enfant et sa réalisation permet une différenciation progressive. Toutefois, cet écart doit être suffisamment supportable pour l'enfant. En effet, l'observation des nourrissons dont les mères retardent la satisfaction de la faim et de la soif montre que la frustration massive entraîne une désorganisation : le sein peut alors être repoussé.
Si l'expérience orale se déroule auprès d'une mère suffisamment bonne, celle-ci réagira aux cris de son enfant et viendra combler son besoin dans un temps supportable pour l'enfant. Cette réaction aux cris de l'enfant lui permettra de réaliser que ses cris vont entraîner quelque chose du côté de son entourage. C'est lui qui est à l'origine de cette interaction. Il prend ainsi conscience de son pouvoir sur les autres dans l'établissement des relations. On voit ainsi que l'oralité participe à l'élaboration du rapport à autrui. L'enfant acquiert ainsi les premières modalités sociales : entrer en relation avec un autre, accepter ce qui est donné, concevoir un autre amical qui peut répondre à ses attentes. Plus tard, ce seront les premiers interdits qui s'exprimeront autour de la nourriture : ça se mange ou pas.
La frustration suffisamment supportable est nécessaire à l'instauration du rapport à l'autre, mais elle est également importante car elle permet de développer la capacité à combler l'absence de l'objet en hallucinant la satisfaction : on peut ainsi observer les nourrissons téter leur langue ou leur bouche (passage de la succion nutritive à la succion non nutritive). Puis ils vont mettre leur main dans leur bouche, puis le pied dans la bouche. Cette absence peut ainsi être comblée dans un premier temps par l'investissement du corps propre, et toute cette exploration participe à la constitution du schéma corporel. Le corps sensoriel se construit à travers le croisement des sensations et les mots de la mère : c'est chaud, c'est froid, ça sent bon. C'est ce croisement des mots et des sensations qui permet de lier les perceptions.
Constitution de la Fonction Maternelle et Instauration du Lien Mère-Bébé
Ce moment privilégié de nourrissage est également extrêmement important du côté de la mère, car la fonction maternelle se construit en grande partie à travers le don qu'elle fait à son enfant et ses compétences à le satisfaire, non seulement au niveau alimentaire, mais également sensoriel et affectif. Winnicott évoque la mère suffisamment bonne, qui peut se mettre à la place de son enfant et sait répondre à ses besoins.
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À travers ce lait-lien, l'enfant est créateur de mère. La mythologie culturelle propose le don d'alimentation et la réplétion comme métaphores de l'amour et de la plénitude partagée. À travers cet échange de nourriture, la mère est gratifiée dans ses compétences maternelles et, de son côté, le bébé fait l'expérience d'être à l'origine de quelque chose de bon chez l'autre. C'est ce sentiment de pouvoir faire plaisir à l'autre qui participe plus tard à ce qu'on appelle le sentiment de confiance en soi. Le sentiment de gratification et de confiance en soi est valable pour les deux, c'est un véritable échange.
Avec la charge affective reliée à l'alimentation, on peut vite arriver à une première forme de jugement entre la mère et l'enfant, avec l'équation : je t'aime, je te donne à manger, mais aussi tu aimes ou pas ce que je te donne à manger, ce qui est entendu par la mère comme tu m'aimes ou tu ne m'aimes pas.
Que se Passe-t-il Lorsque l'Enfant ne Mange Pas ? Les Troubles de l'Oralité
Le seul moyen dont un nourrisson dispose pour s'exprimer est son corps. On peut donc être confronté à des troubles du sommeil, de l'oralité, un évitement relationnel, une hyper vigilance ou des agrippements sensoriels. Le bébé exprime essentiellement un malaise de manière somatique.
Les troubles de l'oralité importants peuvent survenir dans un contexte de psychopathologie du lien mère-bébé, par exemple lorsque le bébé est confronté à une mère déprimée, avec un regard vide, une absence psychique, ou lorsque la mère projette trop d'angoisse sur son bébé. Ainsi, au lieu d'être contenu par ses parents, le bébé est le réceptacle de leurs projections toxiques et angoissantes. La nourriture est alors associée à la menace que représente cette angoisse qu'il ressent du côté des parents.
Les troubles de l'oralité peuvent survenir suite à un événement d'ordre de la pathologie somatique qui crée un traumatisme chez l'enfant et les parents : prématurité, pathologie somatique ou handicap.
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Cet événement somatique entraîne souvent la mise en place d'une nutrition artificielle, qui n'est pas sans conséquences sur le développement de l'enfant et de son investissement de la sphère orale.
Nutrition Artificielle et Dysoralité
Étant donné la place centrale de l'oralité dans le développement psycho-affectif du nourrisson, quelles peuvent être les répercussions lorsqu'il y a désinvestissement de la sphère orale du fait d'une pathologie somatique ? Dans le service, les enfants sont souvent complétés en apports nutritifs dès les premières semaines de vie, avec des périodes où l'alimentation est réalisée uniquement par sonde. Suite à ces prises en charge nécessaires pour la pathologie somatique sous-jacente, les enfants développent souvent des difficultés à s'alimenter oralement. Cette prise en charge par nutrition artificielle a plusieurs conséquences :
Pour le Bébé
L'enfant est tout d'abord privé de toute la dimension affective et relationnelle partagée lors des temps de repas, mais aussi de toute la dimension sensorielle, tout ce qui permet d'associer le repas avec le plaisir. Il n'y a plus d'équation plaisir-alimentation. Il arrive qu'il envisage l'alimentation comme un soin de plus ou comme un médicament. La sphère orale peut être d'autant plus désinvestie qu'elle peut aussi être associée à des vécus douloureux d'intrusion (passage de sondes pour des examens, aspirations). Cette zone orale va vite devenir une zone hyper défendue, et elle ne peut plus être touchée. Plus largement, tout le corps est également beaucoup agressé. L'enfant peut mettre en place différents mécanismes de défense, tels que le désinvestissement corporel ; les troubles de l'oralité seraient une expression de cette attitude défensive.
La construction de l'image corporelle peut être biaisée du fait des prothèses qui finissent par faire partie intégrante de lui, surtout s'il est alimenté dès la naissance. Lorsque l'état des enfants ne nécessite plus l'alimentation artificielle, ils peuvent avoir un sentiment d'étrangeté angoissant au niveau du schéma corporel, l'appareillage essentiel à leur survie n'étant plus présent. Il est parfois nécessaire de préparer ce retrait longtemps à l'avance.
Le bébé a une part peu active dans son alimentation, surtout au début s'il est alimenté en continu. L'absence de rythme peut entraîner un certain manque de repères. La nutrition artificielle induit dans le comportement de l'enfant par rapport à la nourriture une certaine passivité. Dans l'alimentation orale, l'enfant et les parents ont un rôle actif et les journées sont rythmées par des rencontres répétées entre eux à travers les repas. Il n'y a pas cette attente du repas qui ouvre l'appétit, et les enfants n'associent pas le sentiment de satiété avec une certaine diminution de la tension interne.
Conséquences sur la Qualité de l'Accordage Mère-Enfant
Du fait de l'absence de cet échange nourricier, l'attachement est plus difficile pour la mère et l'enfant. La mère n'a pas de sentiment de gratification, elle se sent fortement dévalorisée. Elle peut avoir l'impression d'être dépossédée de son rôle de mère : elle doit même s'en remettre aux médecins pour l'alimentation. De plus, souvent, l'investissement corporel du nourrisson est difficile du fait de la pathologie et de l'appareillage. Comment être mère d'un enfant qu'on ne peut pas nourrir ni toucher comme on l'aimerait ? Il est parfois tentant pour ces mères de se précipiter dans un rôle de soignant, d'autant plus que c'est l'objectif médical à atteindre.
Par ailleurs, la pathologie sous-jacente est génératrice d'angoisses de mort. Pour contrer celles-ci et essayer de les contrôler, on utilise souvent la prise de poids, seule chose sur laquelle on peut avoir une certaine maîtrise. Ces angoisses peuvent induire chez les parents un comportement de forcing alimentaire. La question du poids, mot-pont qui fait partie du langage commun et du langage médical, les parents peuvent s'approprier facilement cette notion. Il y a aussi l'idée que l'enfant nous a déçus en naissant malade, mais il va au moins nous gratifier en mangeant.
Il existe donc des enjeux relationnels très importants autour de l'alimentation : l'enfant voit bien que le corps médical et les parents attendent quelque chose de lui. Ici, il devient actif, il maîtrise enfin quelque chose. Autant l'enfant prend conscience qu'il peut faire plaisir à ses parents quand il mange bien, autant il les domine par le stress provoqué par son refus de s'alimenter. Si l'enfant se rend compte que ses parents accordent moins d'importance à la prise de nourriture, l'enfant prendra moins de plaisir à les contrarier.
Comment Accompagner l'Enfant et sa Famille ?
Ré-apprivoiser la Nourriture par une Approche Multi-Sensorielle
Il s'agit de retrouver cette notion de plaisir autour de la zone orale, qui a tellement fait défaut, notamment au travers des approches tactiles, les massages, et trouver d'autres plaisirs de contacts au niveau de tout le corps. Il est nécessaire de travailler les défenses tactiles et se rapprocher tout doucement de la bouche (paille, bulles, jouer avec les différentes textures). Favoriser chez les petits les gestes d'auto-apaisement : mettre les mains sur les joues par exemple.
L'enfant doit prendre conscience que manger c'est important pour lui, que ça lui fait plaisir, pour qu'il puisse passer de l'étape d'être nourri à celle de se nourrir. Cette prise de conscience peut être très longue et se fera d'autant mieux si la famille est soutenue dans cet accompagnement. Ce long chemin requiert beaucoup de patience et nécessite un respect du rythme et des compétences de l'enfant.
Notre rôle de soignant n'est pas d'asséner des injonctions plaquées, des formules de guidance, mais plutôt de contenir la vulnérabilité, la souffrance et l'angoisse de la famille en confirmant les parents dans leur efficience éducatrice et le nourrisson dans ses capacités et sa vitalité.
L'Évolution de la Prise en Compte des Émotions du Bébé et de l'Enfant
La prise en compte des émotions du bébé et de l'enfant a connu une évolution considérable ces dernières années. Autrefois considérées comme gênantes et problématiques, les émotions sont désormais reconnues comme des éléments essentiels du développement. La parentalité positive, qui respecte les besoins de l'enfant et du parent, a contribué à cette évolution.
Le premier besoin émotionnel du bébé est de se sentir en sécurité. Ce sentiment se développe lorsqu'une personne répond avec régularité à ses besoins. Les besoins émotionnels évoluent tout au long de la première année de vie, avec la construction du système émotionnel. Les interactions avec le bébé durant cette période construisent littéralement l'architecture de son cerveau et nombre de ses capacités, notamment ses capacités de régulation émotionnelle.
Allaitement Maternel vs. Biberon : Impact sur le Développement
L'allaitement maternel est souvent considéré comme supérieur au lait en poudre en raison de sa composition biochimique adaptée aux besoins évolutifs du nourrisson. La succion au sein favorise également le développement de la sphère orofaciale, ce qui peut avoir des effets positifs sur la déglutition, le développement cognitif et la régulation émotionnelle.
Cependant, il est important de noter que le sentiment de sécurité n'est pas spécifique à l'allaitement maternel et peut être présent même si l'allaitement se passe mal. L'implication du père dans l'alimentation du bébé est également un facteur essentiel.
Le Rôle du Père et le Biberon
De nombreux pères apprécient de nourrir leur bébé au biberon, y voyant un moment privilégié d'échange et de plaisir. Ces moments permettent de renforcer le lien entre le père et l'enfant, et de partager les responsabilités parentales. Il est important que la mère valorise le père dans ses actions auprès de bébé, afin de partager à deux l'éducation.
Conseils aux Pères
- Faites une sieste avec bébé.
- Donnez-lui son bain, avec la maman ou seul.
- Faites le rire.
- Regardez votre bébé et parlez-lui.
- Sortez avec votre bébé.
- Si bébé n’est pas allaité ou semi allaité, donnez-lui le biberon.
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