Au premier abord, l'idée de replonger dans l'univers de Ric Hochet pouvait susciter une certaine appréhension. Les derniers albums avaient laissé un goût amer, décevants par leur niveau approximatif et des scénarios faiblards qui, sous prétexte de modernisation, sombraient dans le ridicule. La nostalgie des années fastes du journal Tintin, avec les trente premiers albums (particulièrement les dix-huit premiers), incitait plutôt à préserver les bons souvenirs. Cependant, Le Lombard a insufflé un vent de fraîcheur à cette vénérable série, orpheline depuis le décès de Tibet en 2010.
Un Rafraîchissement Salutaire
Contrairement à d'autres héros repris par des auteurs modernes, ce Ric Hochet n'est pas un reboot, mais un rafraîchissement bienvenu. Les auteurs réutilisent le Caméléon, l'un des ennemis les plus redoutables du héros, qui fut au cœur du tome 4, considéré comme l'un des sommets de la série. Zidrou, plus habitué aux séries humoristiques, réussit à revisiter le personnage sans le dénaturer. Il conserve étrangement son fameux veston en tweed et l'époque sixties, un choix qui peut sembler surprenant, mais qui préserve une certaine cohérence. Une réactualisation à l'époque contemporaine, ou au début des années 2000, n'aurait pas été forcément malvenue avec un dessin différent. L'apparence physique de Ric est plus juvénile, mais de nombreux éléments sont conservés pour maintenir une cohérence, les personnages sont modernisés et son univers est respecté, parsemé de clins d'œil. La dernière page, par exemple, est un hommage évident à l'épisode 4, « L'Ombre du Caméléon », reprenant la situation de Ric sur une façade d'immeuble avec des cadrages identiques.
Innovations et Respect de l'Héritage
On observe donc de bonnes innovations, un respect de l'essentiel qui a fait le succès de la série, un scénario bien ficelé, de l'érotisme soft et un dessin moderne pas désagréable, mais qui devra encore s'améliorer.
L'Ombre du Caméléon : Un Classique Revisité
Pour le deuxième volume de leur collection patrimoniale Vint’page, les éditions Ad hoc ont choisi « L’Ombre du Caméléon ». Ce recueil propose des fac-similés des pages d’origine de classiques du 9e art franco-belge à un prix défiant toute concurrence. Il s'agit d'un excellent « Ric Hochet » signé Tibet (pour les dessins) et André-Paul Duchâteau (pour le scénario), publié dans le journal Tintin de 1964 à 1965. Cette initiative permet d’admirer au mieux, au plus près de l’état original, le travail graphique d’un Tibet en pleine possession de son art (avec l’aide non négligeable de Mittéï pour les décors) et de lire un récit dynamique d’un Duchâteau également en grand progrès narratif. L'histoire débute de manière surprenante avec l’arrestation du héros, le célèbre journaliste au quotidien La Rafale! Mais on découvre rapidement qu’il s’agit d’un stratagème pour que Ric puisse infiltrer une prison sécurisée afin de réaliser un reportage réaliste et sensationnel sur le sujet. Les éditions Ad hoc livrent un travail impeccable de valorisation du patrimoine du 9e art, rendant accessibles les reproductions d’originaux d’artistes de la bande dessinée classique franco-belge à un public exigeant.
Disparition de Deux Figures Majeures
La disparition, à quelques jours d’intervalle, de Tibet, prolifique dessinateur de Ric Hochet, et de Jacques Martin, dessinateur et scénariste d’Alix et de Lefranc, marque la fin d'une époque. Ces deux figures majeures du journal Tintin et proches collaborateurs d’Hergé ont laissé une empreinte indélébile. Leurs œuvres, tant par le style que par les scénarios et les personnages, sont radicalement opposées.
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Un Personnage Daté, Mais Toujours Populaire
Après plus de 80 albums publiés, Ric Hochet n’a pas pris une ride. Pourtant, le personnage est daté et représentatif des Trente Glorieuses. Tibet devait dessiner vite, à une cadence infernale de 76 albums en 34 ans avec le scénariste André-Paul Duchâteau, soit 1,65 albums par an! Son trait, dans tous les albums de Ric Hochet, est à la fois simple et précis. Ses crayonnés sont rapidement posés sur le papier, laissant à l’encreur le soin de lier ses différents coups de crayon.
Analyse du Style Graphique de Tibet
Le visage de tous ses personnages est construit quasiment sans ruptures de plans et paraît incroyablement figé, avec un panel d’expressions faciales limité. Le dessin des personnages se simplifie, ce qui facilite le travail du dessinateur. De même, les corps, les zones d’ombres et les raccourcis sont signifiés par des aplats sombres ou des traits parallèles censés donner du volume. Les décors sont simplifiés au maximum, les murs sont d’un ton uni ainsi que les paysages, souvent monochromes. En ce qui concerne les coloris, il y a peu de modelé, des visages aux teints toujours semblables, des vêtements aux couleurs vives, peu de dégradés et aucune nuance de ton, mais de grands aplats de couleur. Les plans sont rarement obliques, sauf pour quelques scènes très dramatisées qui sont les moments forts de l’album, ainsi que pour les couvertures, elles aussi toujours très dramatiques.
Au fil des ans, le visage des personnages évolue : le style devient moins réaliste et peut-être moins compliqué à exécuter. Les yeux restent souvent plissés. L’évolution se fait dans le même sens d’une assez légère schématisation qui fait de Ric Hochet une bande dessinée semi-réaliste, passé d’une pratique de la ligne claire assez fidèle aux canons de Jacobs à des personnages bien plus typés bande dessinée pour enfants.
Contextualisation et Évolution des Scénarios
Les personnages empruntent globalement aux canons de la bande dessinée policière destinée à la jeunesse, ou encore à Tintin. L'inventivité est limitée pour les méchants, souvent nantis d’un sourire narquois. En revanche, tout change autour : le mot d’ordre est toujours une stricte contextualisation. Le premier album, Traquenard au Havre, reflète la décoration de l’époque, et même les extérieurs fleurent bon l’atmosphère urbaine de l’époque, avec ses inévitables cafés pris sur un comptoir en zinc et ses meubles en formica. La voiture du héros évolue elle aussi : la Porsche du héros, détruite dans quasiment tous les albums d’une manière spectaculaire, réapparaît dans l’opus suivant, mais c’est le nouveau modèle sorti entretemps que le journaliste a payé. Les vêtements et les coiffures ont subi une évolution. Ric Hochet a fièrement porté la patte d’éléphant dans les années ’70, avant de revenir à des coupes plus classiques. Seule constante : le sous-pull à col roulé rouge et la veste blanche piquée de gris, et le trench-coat. Le dessin évolua sans bouger, certes, mais le scénariste, A.P. Duchâteau, ne fut pas en reste. Chaque scénario, mis à part quelques perles, s’inspira avec beaucoup d’à propos d’un film ou d’un livre qui avait fait date, ou bien d’un grand classique réadapté, ou encore d’une idée dans l’air du temps.
- Traquenard au Havre : le premier opus de la série fait référence à un kidnapping et au chantage exercé sur de riches parents.
- Opération 100 milliards : ou comment la disparition d’un chanteur à succès booste les ventes et déchaîne l’hystérie.
- La nuit des vampires : sans doute l’un des plus pittoresques, avec son lord anglais ruiné, son château sinistre, et les cadavres qui s’amoncellent dans la crypte du château et refusent de se décomposer alors que la nuit de Walpurgis approche.
Ces albums s’expliquent par leur contexte et s’interprètent soit par leur époque, soit par une autre œuvre ou par un effet de mode. Cette rapide simplification ne saurait dissimuler des faits importants : les rebondissements sont multiples, les scènes d’action, voire de violences, rarement dissimulées (les scènes où le héros, ou un protagoniste, sont assommés par derrière par un adversaire sont récurrentes), et les images chocs s’accumulent : cadavres exsangues, sang, attaques à main armée. L’inévitable embuscade tendue au héros en milieu d’album est toujours un grand moment.
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Les Personnages Secondaires
Les personnages, bien que présents, n’apportent pas grand-chose de plus à la connaissance générale de la série. Ric Hochet a un père (qui lui ressemble, mais en plus voyou, et en plus vieux), une fiancée, nièce du commissaire, qui ressemble à Seccotine, un acolyte, le commissaire Bourdon, qui tient à la fois du Maigret et du Dupont, un meilleur ami, Bob Drumont, au demeurant rarement vu (qui lui ressemble, mais en plus trapu), un savant fou, le professeur Hermelin (le seul au visage vraiment expressif car ridé et grimaçant), et bien entendu une quantité impressionnante d’ennemis, dont l’ennemi récurrent qu’est le Bourreau, chauve et obèse, tout droit sorti d’un film d’espionnage et qui finit cloué dans un fauteuil roulant. Ces personnages se résument plus à leurs actions qu’aux renseignements biographiques distillés d’un album à l’autre : on apprend peu sur eux.
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