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Légalisation de l'avortement en Argentine : une révolution sociétale et ses répercussions

L'Argentine a franchi une étape historique en légalisant l'avortement, une décision qui marque un tournant sociétal profond et suscite des débats passionnés tant au niveau national que régional. Ce changement législatif, fruit d'une longue lutte menée par des mouvements féministes dynamiques, soulève des questions cruciales sur les droits des femmes, l'évolution des valeurs sociétales et l'influence de l'Église catholique.

Un long chemin vers la légalisation

Avant cette avancée majeure, la législation argentine sur l'avortement était extrêmement restrictive. Depuis 1921, l'interruption volontaire de grossesse (IVG) était autorisée uniquement en cas de viol ou de danger pour la vie de la femme. En dehors de ces situations, l'avortement était considéré comme un délit, passible de peines de prison pour les femmes y ayant recours et pour les professionnels de santé les assistant. Cette situation contraignait de nombreuses femmes à recourir à des avortements clandestins, une pratique dangereuse qui, selon les estimations du gouvernement argentin, concernait entre 370 000 et 520 000 femmes chaque année. Ces avortements illégaux entraînaient également environ 38 000 hospitalisations annuelles en raison de complications post-opératoires.

La nouvelle loi : une avancée significative

La loi adoptée par le parlement argentin autorise désormais l'IVG sans conditions jusqu'à 14 semaines de grossesse. Ce délai est même supérieur à celui en vigueur en France, où il est de 12 semaines. Toutes les femmes de plus de 16 ans, ainsi que les hommes trans, peuvent désormais avorter sur simple demande. De plus, la loi impose un délai maximal de 10 jours pour la réalisation de l'IVG après l'expression du souhait par la patiente.

Selon Maricel Rodriguez Blanco, docteure en sociologie et spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine, cette loi vise à « garantir un cadre légal et sanitaire » pour l'avortement, tout en respectant la santé des femmes, et non pas à « favoriser l'avortement ». Le texte autorise également l'avortement thérapeutique, ou interruption médicale de grossesse (IMG), en cas de menace pour la vie de la femme ou de viol. L'avortement sera intégré dans les prestations gratuites offertes par les hôpitaux et établissements de santé, qu'ils soient publics ou privés.

Une clause d'« objection de conscience » est toutefois prévue, permettant aux médecins ou aux établissements de refuser de pratiquer des IVG, à condition de rediriger les patientes vers d'autres structures pouvant les prendre en charge.

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Un enjeu historique et sociétal

La légalisation de l'avortement en Argentine est un événement historique qui témoigne d'une évolution profonde de la société argentine. Maricel Rodriguez Blanco souligne que cette avancée est le résultat d'une « nouvelle génération de femmes hyper connectées » qui ont contribué à faire évoluer les mentalités des générations précédentes, éduquées sous l'influence de l'Église catholique et de la morale chrétienne.

Cette loi s'inscrit dans une série de mesures progressistes adoptées ces dernières années en Argentine, telles que la légalisation du mariage homosexuel en 2010 et la loi permettant de choisir son genre en 2012. Depuis des années, les partisans de l'IVG, rassemblés autour de la couleur verte, ont mené une campagne intense sur les réseaux sociaux, notamment par le biais de la Campagne pour un avortement légal, sûr et gratuit, qui regroupe plus de 300 organisations féministes.

En 2018, un projet de loi similaire visant à légaliser l'avortement avait été rejeté par le Sénat, reflétant les profondes divisions de l'opinion publique sur cette question. L'adoption définitive de la loi a été rendue possible grâce à l'ajout de la clause d'« objection de conscience ».

Maricel Rodriguez Blanco met toutefois en garde contre un triomphalisme excessif, soulignant que « tout n'est pas gagné ». Elle craint que, dans certaines provinces conservatrices ou pauvres, des difficultés d'accès à l'IVG persistent en raison du nombre élevé de professionnels de santé se déclarant objecteurs de conscience et du manque d'institutions alternatives à proximité. Elle rappelle que la précédente loi encadrant l'IVG sous conditions n'était déjà pas toujours respectée dans certaines provinces.

Répercussions régionales et dynamisation des luttes féministes

La décision de l'Argentine pourrait avoir des répercussions importantes dans la région. Selon l'institut américain Guttmacher, 97 % des femmes en âge de procréer en Amérique latine vivent dans des pays où les lois sur l'IVG sont restrictives. Seuls Cuba (depuis 1965), le Guyana (depuis 2006) et l'Uruguay (depuis 2012), ainsi que certains États mexicains, autorisent l'avortement sans condition.

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Juan Pappier, chercheur spécialiste des Amériques à Human Rights Watch, estime que « l'adoption d'une loi qui légalise l'avortement dans un pays catholique aussi grand que l'Argentine va dynamiser la lutte pour garantir les droits des femmes en Amérique latine ». Maricel Rodriguez Blanco abonde dans le même sens, soulignant que cette victoire « permettra de diffuser leurs revendications dans d'autres pays de la région, car les mouvements féministes sont très internationalisés ».

Les féministes latino-américaines mènent déjà depuis plusieurs années d'autres combats, contre les violences sexistes et sexuelles ou les inégalités sociales. La victoire des féministes argentines devrait les conforter dans leur lutte et encourager d'autres pays à reconsidérer leur législation sur l'avortement.

Les jeunes argentines : actrices clés du changement

Lors du débat sur la légalisation de l'avortement en Argentine, les adolescentes ont joué un rôle crucial en descendant dans les rues, en portant le foulard vert symbole du droit à l'IVG et en interpellant leurs aînés pour exiger le droit de disposer de leurs corps. Elles ont occupé des établissements scolaires et ont fait entendre leur voix avec force et détermination.

Ofelia Fernandez, une jeune femme de 18 ans, est devenue une figure emblématique de ce mouvement. Son discours radical et sans concessions devant les députés a marqué les esprits. Elle a notamment déclaré que « l'avortement clandestin existe et tue, les femmes pauvres et les hommes trans meurent ! » et que le droit à l'avortement s'inscrit dans un cercle plus large de revendications, incluant le droit au plaisir des femmes, à leur autonomie et la critique d'une « sexualité hégémonique et hétéronormée ».

Les défis persistants et l'avenir de la lutte pour les droits des femmes

Malgré cette avancée historique, des défis persistent en Argentine. La mise en œuvre effective de la loi pourrait se heurter à des obstacles, notamment dans les provinces les plus conservatrices, où le nombre de professionnels de santé objecteurs de conscience pourrait limiter l'accès à l'IVG.

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La lutte pour les droits des femmes en Argentine ne s'arrête pas à la légalisation de l'avortement. Les mouvements féministes continuent de se mobiliser pour lutter contre les violences sexistes, les inégalités salariales et toutes les formes de discrimination. Ils revendiquent également une éducation sexuelle intégrale, qui aborde les questions de genre, de sexualité et de consentement de manière ouverte et inclusive.

La légalisation de l'avortement en Argentine est une victoire importante pour les droits des femmes, mais elle ne représente qu'une étape dans un long processus de transformation sociale. Les mouvements féministes argentins, forts de leur expérience et de leur détermination, continueront à se battre pour une société plus juste et égalitaire, où les droits de toutes les femmes sont respectés et garantis.

Controverses autour de l'éducation sexuelle intégrale (ESI)

L’adoption de la loi IVG a été accompagnée d’une expansion des droits sociaux et civils déjà amorcée en 2003 par une succession de gouvernements de centre-gauche. La loi sur l’Éducation Sexuelle Intégrale a été votée en 2006 mais c’est à partir de 2015 qu’elle est devenue une question fondamentale dans le débat public. Avec l’essor d’un féminisme de masse porteur d’une problématisation des différentes formes de violence machiste puis d’une dénonciation de la clandestinité de l’avortement, l’ESI s’est imposée comme un thème de débat public particulièrement vif et clivant.

Les polémiques publiques autour de l’éducation sexuelle à l’école et les différentes significations qu’elle a prises ou mobilisations dont elle a fait l’objet sont analysées d'un point de vue sociologique. Les manières dont le discours en faveur de la légalisation de l’avortement fait entrer en scène l’ESI et construit de nouvelles définitions et positions politiques sont étudiées.

Le Chili : l’avortement, bientôt en débat pour la nouvelle Constitution ?

Si la dépénalisation de l’avortement en Argentine est un geste fort qui marque tout le continent latino-américain, c’est d’autant plus vrai pour son voisin le Chili, notamment parce que les luttes féministes sont dynamiques et communiquent particulièrement. Ainsi, une association a proposé un projet de loi pour légaliser l’avortement dans ce pays où il était totalement interdit jusqu’en 2017, un héritage du dictateur Pinochet, qui avait inscrit dans la Constitution que "la loi protège la vie de l’enfant à naître". Si le projet de loi a pour l’instant peu de chance d’aboutir, il permet de tenter de placer les droits sexuels et reproductifs comme un sujet incontournable dans l’écriture de la nouvelle Constitution. Les manifestations féministes au Chili ont été à l'avant-garde de la révolte sociale de 2019 avec le "Mayo feminista" de 2018 qui était lié au mouvement #Metoo.

tags: #avortement #Argentine #sociologie

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