L'avortement, un acte médical qui permet de mettre fin à une grossesse, reste un sujet de controverse majeur dans de nombreuses sociétés à travers le monde. Alors que des femmes marchent pour demander la décriminalisation de l'avortement, comme à Buenos Aires en Argentine, et que des voix s'élèvent pour le défendre comme un droit fondamental, il est crucial d'examiner de près les arguments avancés par ceux qui s'y opposent. Ces arguments, souvent ancrés dans des considérations morales, éthiques et religieuses, méritent une analyse approfondie pour comprendre les complexités de ce débat.
L'embryon/fœtus : un être humain ?
Au cœur du débat sur l'avortement se trouve la question du statut moral de l'embryon ou du fœtus. Les opposants à l'avortement se basent dans leur très grande majorité sur la prémisse selon laquelle les fœtus ont un droit à la vie. Ils affirment que la vie humaine commence dès la conception et que, par conséquent, l'avortement équivaut à la suppression d'une vie humaine. Cette argumentation ne doit pas être sous-estimée. En effet, si elle s'avérait rigoureuse et justifiée, elle rendrait les arguments de défense de l'IVG caduques: ni le fait que l'interdiction de l'IVG mène à des conséquences dramatiques ni le droit des femmes à librement disposer de leur propre corps ne permettent de nier le droit à la vie d'êtres qui en disposent.
Certains mettent en avant l'appartenance de l'embryon à l'espèce humaine comme justification d'un droit à la vie dès la conception. Cependant, cet argument est contesté, car il ne tient pas compte du fait que l'on ne juge pas moralement condamnable de cesser les traitements de maintien en vie des personnes ayant souffert de lésions cérébrales majeures et irréversibles, alors qu'elles font toujours partie de l'espèce humaine. D'autres soulignent le potentiel de l'embryon à devenir un être humain pleinement formé. On peut néanmoins se demander en quoi le potentiel de devenir quelque chose devrait avoir un quelconque poids moral.
Les opposants à l'IVG insistent souvent sur le caractère sacré de toute vie humaine. Pris dans son sens non religieux, l'adjectif sacré peut faire référence aux choses méritant un immense respect car elles sont profondément complexes, suscitant de l'émerveillement ou encore méritant des protections liées à leur rareté. Les embryons peuvent en effet être considérés comme sacrés, mais pourquoi s'arrêter là? Le sperme et les ovocytes ne pourraient-ils pas être considérés comme tout aussi sacrés? Il paraît alors absurde d'assigner un droit à la vie similaire au nôtre à l'ensemble des choses sacrées.
Certains mettent en avant l'apparition des battements de cœur comme un critère déterminant. C'est le critère utilisé par la loi texane pour défendre l'interdiction de l'IVG à partir de la sixième semaine. «Le battement de cœur est un signe universel de vie, expliquait ainsi le sénateur Bryan Hughes en mai dernier à propos de cette loi. Même si ces battements de cœur à six semaines étaient avérés, il resterait encore à défendre en quoi ce serait un critère pertinent. Comme expliqué plus tôt, il est généralement reconnu comme moralement acceptable de cesser le maintien en vie des personnes ayant souffert des lésions cérébrales majeures et irréversibles, même si leur système cardiaque reste en fonctionnement. Le droit texan ne dit pas autre chose.
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Le principe de l'avenir semblable au nôtre
Pour déterminer quand un fœtus devrait avoir un droit à la vie, certains philosophes se penchent sur la question de la conscience et des désirs. Don Marquis ajoute à son principe qu'un droit à la vie doit être accordé dès lors que l'individu possède un avenir semblable au nôtre, auquel il accorde ou accordera plus tard de l'importance. David Boonin défend la supériorité de son principe par rapport à celui de Don Marquis car il est plus simple, ne requérant pas l'ajout d'un critère supplémentaire de désir futur pour rendre compte de l'immoralité de tuer une personne suicidaire ou une personne dans un état de coma. Par ailleurs, son principe, contrairement à celui de Don Marquis, permet d'expliquer l'immoralité de tuer une personne souffrant de dépression permanente.
Ce dernier, à partir du moment où son cerveau est suffisamment développé pour avoir des désirs conscients, possède un droit à la vie. Avant ce stade-là, le fœtus ne possède aucun désir conscient, il n'existe donc pas de meilleures circonstances dans lesquelles il pourrait avoir un désir de vivre les expériences de son avenir.
Certains opposants à l'IVG pointent le fait qu'on peut commencer à observer une activité cérébrale chez le fœtus entre six et dix semaines. Cette activité électrique détectable est toutefois désorganisée. Il est aujourd'hui scientifiquement établi qu'une activité cérébrale structurée permettant l'apparition de la conscience ne peut en réalité survenir chez le fœtus qu'à partir de la vingt-quatrième semaine. C'est à partir de cette vingt-quatrième semaine qu'il acquiert un désir idéal de vivre les expériences de son futur semblable au nôtre, et donc un droit à la vie.
Le droit à la vie du fœtus vs le droit de la femme sur son corps
Même en admettant que les embryons et fœtus possédaient en effet un droit à la vie, cela permettrait-il de justifier une interdiction de l'avortement? «Vous vous réveillez un matin et vous vous trouvez dos à dos dans votre lit avec un violoniste inconscient. Un violoniste inconscient célèbre. On a diagnostiqué sur lui une maladie rénale fatale et la Société des Amis de la Musique (SAM) a exploité toutes les données médicales disponibles et a trouvé que vous êtes le seul à posséder le type sanguin adéquat pour le sauver. Ils vous ont donc kidnappé et, la nuit dernière, le système de drainage du violoniste a été relié au vôtre de manière à ce que vos reins puissent être utilisés pour extraire les poisons de son sang et du vôtre. Le directeur de l'hôpital s'adresse maintenant à vous en vous disant: “Écoutez, nous sommes désolés que la Société des Amis de la Musique vous ait fait cela -nous ne l'aurions jamais autorisé si nous avions été au courant. Mais maintenant, c'est fait, et le violoniste est branché sur vous. Vous débrancher reviendrait à le tuer. Mais ce n'est pas très grave, cela ne durera que neuf mois. Il paraît ici évident pour la plupart des gens, y compris pour les personnes opposées à l'IVG, que le droit à la vie du violoniste n'implique pas un droit à l'utilisation continue de vos reins contre votre consentement. Le droit à la vie du violoniste n'implique pas un droit à ce qu'on lui fournisse tout ce dont il a besoin pour qu'il continue à vivre.
De nombreux arguments ont été opposés à cette défense de l'IVG par Judith Jarvis Thomson. Cette objection pointe une différente cruciale entre la situation du violoniste et celle de l'IVG: là où la personne qu'on attache au violoniste n'a rien demandé, la femme a eu un rapport sexuel volontaire avec un homme qui a mené à la grossesse. Toutefois comme l'explique David Boonin dans son ouvrage, cette objection fait une confusion entre «le fait de volontairement contribuer à la survenue d'une situation, et le fait de volontairement faire une action en anticipant que cela puisse mener à une certaine situation». Ceci est illustré par une légère modification de l'analogie du violoniste que propose David Boonin. Si vous vous branchez volontairement au violoniste, vous avez en effet consenti à lui fournir de l'aide. Mais, imaginons que vous alliez à l'hôpital pour une opération de chirurgie esthétique, il est possible qu'un bug informatique survienne et que ce ne soit pas la bonne opération qui soit réalisée sur vous. Le lendemain, vous vous réveillez attaché au violoniste: peut-on alors dire que vous avez consenti à cette situation, et que vous devez donc continuer à rester attaché pendant neuf mois? De la même manière, si une femme consent à un rapport sexuel avec un homme en sachant que cela peut aboutir à une grossesse, cela n'implique pas qu'elle consente tacitement à ce que le fœtus ait un droit à l'utilisation de son corps pendant neuf mois.
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Les conséquences de l'interdiction de l'avortement
Les opposants à l'avortement mettent souvent en avant les conséquences négatives potentielles de l'avortement sur la santé physique et mentale des femmes. Ils évoquent notamment le risque de syndrome post-abortif, un trouble psychologique caractérisé par des sentiments de culpabilité, de tristesse et de regret après un avortement. Cependant, il est important de noter que les études scientifiques sur ce sujet sont controversées et que de nombreuses femmes ne ressentent pas de conséquences négatives à long terme après un avortement.
Il faut se protéger si on ne veut pas d’enfant. L’enquête COCON (Cohorte Contraception) de 2000-2004 réalisée avec le soutien de l’INSERM, l’INED et le laboratoire Wyeth-Lederlé montre que 2 fois sur 3, les femmes ayant eu recours à une IVG était sous contraception. Et qu’une fois sur deux, il s’agissait d’un contraceptif médical (théoriquement d’une grande efficacité). Un fait corroboré en 2009 par l’Inspection Générale des Affaires Sociales (IGAS) dont le rapport révélait que 72% des femmes ayant eu recours à une IVG utilisaient un moyen de contraception et que dans 42% des cas, la méthode utilisée était médicale.
Les obstacles à la contraception. Il est important de noter que nous ne sommes pas toustes à égalité en termes de contraception (éducation à la santé sexuelle, manque d’informations sur les dispositifs disponibles, précarité, etc.). De plus, la contraception n’est jamais fiable à 100% ! Les échecs surviennent souvent lorsque la méthode employée ne correspond pas au mode de vie de la personne en charge de la contraception. Rappelons d’ailleurs que cette charge contraceptive est majoritairement imputée aux femmes (dans un couple cis-hétéro). Notons également que de plus en plus de personnes aimeraient se tourner vers des contraceptions définitives après avoir eu un ou plusieurs enfants ou parce qu’il n’y a pas de volonté d’enfanter et se heurtent à un refus médical. Un refus les conduisant à utiliser des contraceptifs contre leur volonté, les contraignant à prendre le risque d’une grossesse non désirée. Enfin, n’oublions pas les cas d’agressions sexuelles que subissent de nombreuses personnes. Selon une enquête de NousToutes en 2020, 1 femme sur 3 déclare qu’un partenaire lui a déjà imposé un rapport sexuel non protégé malgré son désaccord. Et 1 femme sur 10 déclare avoir été victime de stealthing (retrait non consenti du préservatif avant la fin du rapport).
Il y a trop d’avortements de confort. Les personnes qui utilisent l’expression « avortement de confort » suggèrent que les personnes ayant recours à une IVG le font par commodité, tel un caprice. En réalité, avoir recours à une IVG est loin d’être une décision qu’on prend à la légère. Généralement ce choix est le résultat d’une réflexion sérieuse où de nombreux paramètres sont pris en compte. Loin d’être un comportement « égoïste », choisir d’avorter montre au contraire un véritable sens des responsabilités. Reconnaître ses limites (émotionnelles, mentales, physiques, financières…), c’est faire preuve de bon sens quand on sait à quel point il est essentiel d’accueillir un enfant (qui n’a pas demandé à naître) dans les meilleures conditions possibles. De plus, parler d’avortement de « confort » c’est mal connaître la procédure d’une interruption volontaire de grossesse. Une grossesse non désirée peut causer un véritable stress émotionnel pour de multiples raisons. S’en suit alors un véritable combat contre la montre pour pouvoir avoir recours à une IVG (prise de sang, échographie, rendez-vous médicaux, choix de la procédure, etc.). L’intervention peut ensuite causer pendant plusieurs jours voire plusieurs semaines des symptômes désagréables tels que des crampes abdominales, des saignements abondants et d’autres effets secondaires liés à l’anesthésie ou aux médicaments utilisés. Même si l’acte en lui-même n’est pas forcément traumatisant ou douloureux, je ne connais pas une seule personne qui trouverait cela confortable.
L’avortement est traumatisant (syndrome post abortif). Un des arguments anti-IVG qui revient le plus est l’existence d’un syndrome post-abortif.
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