L'étude de la féminité et de la maternité a évolué au fil du temps, passant d'un sujet marginalisé à un domaine de recherche académique à part entière. Cet article explore les différentes dimensions de ces concepts, en mettant en lumière l'évolution de leur perception à travers l'histoire, les influences sociales et culturelles qui les façonnent, et les enjeux contemporains qui y sont liés.
L'Émergence de l'Histoire des Jeunes Filles
Pendant longtemps, l'histoire, dominée par une perspective politique et événementielle masculine, a négligé les jeunes et les femmes. L'histoire des jeunes filles, doublement marginalisées par leur âge et leur sexe, n'a commencé à se développer qu'après la reconnaissance de l'histoire des femmes et de la jeunesse comme disciplines distinctes. Stimulé par les études de genre, « le temps des jeunes filles » s'est ouvert au début des années 1990.
L'Éducation comme Prisme d'Analyse
L'historiographie a commencé à s'intéresser aux jeunes filles à travers l'histoire de leur éducation. L'éducation, en tant que productrice de textes et d'ordonnatrice de normes, offre un terrain d'observation privilégié pour analyser la construction des identités et des rôles sexués à une époque donnée. Les premières études se sont concentrées sur les jeunes filles issues de milieux favorisés, car c'est à elles qu'un temps d'adolescence a été accordé en premier. Ces jeunes filles étaient destinées à devenir des « pouliches » ou, à défaut, des « saintes » si des raisons médicales ou patrimoniales empêchaient le mariage et la maternité.
Inégalités Sociales et Adolescence
L'inégalité sociale se conjugue à l'inégalité sexuelle dans la reconnaissance d'un temps d'adolescence. Les filles des classes populaires ont été les dernières à être prises en compte dans la construction de cet âge. N'ayant pas bénéficié de l'allongement de la scolarité, elles sont exclues d'une adolescence pensée dans le cadre de l'institution secondaire. Cependant, les filles des milieux populaires jouissent d'un temps de jeunesse se déclinant en différentes étapes à franchir selon des modalités culturellement codifiées.
Rites de Passage et Construction de la Féminité
De nombreux ethnologues se sont intéressés à la façon dont les jeunes filles des milieux populaires ruraux accomplissent et franchissent les rites de passage entre deux âges. L'étude d'Yvonne Verdier sur le séjour chez la couturière du village des jeunes filles de Minot, durant l'hiver de leurs quinze ans, est un exemple frappant. Elle décrit et analyse l'ensemble des pratiques qui « font la jeune fille », replaçant ces étapes dans une perspective anthropologique plus large. De même, Agnès Fine s'intéresse à la constitution par les jeunes filles de leur trousseau et ce qu'il dit de l'apprentissage des codes du féminin.
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Corps et Comportement dans l'Espace Public
La sexuation du corps féminin juvénile focalise l'intérêt des chercheurs en sciences humaines. Au-delà des transformations corporelles et des rituels qui les accompagnent, les jeunes filles sont considérées du point de vue de leur comportement dans l'espace public. Si la question de l'adhésion et de la conformité aux modèles sexués se pose aux garçons comme aux filles, les écarts à la norme, notamment en matière de sexualité, font l'objet d'un traitement différencié. C'est essentiellement par leur sexe, agressé ou tentateur, que les filles sont susceptibles de perturber l'ordre social.
Jeunes Filles et Monde Ouvrier
L'histoire du monde ouvrier et des révolutions industrielles a également contribué à faire émerger les jeunes ouvriers des deux sexes dans le champ historiographique de l'histoire sociale. Michelle Perrot a mis en évidence les spécificités de la jeunesse populaire féminine ouvrière, soulignant que la figure de la jeune ouvrière ou de l'employée de bureau se dessine beaucoup plus aisément que celle de sa cousine travaillant aux champs.
Féminité, Maternité et Contrôle du Corps
L'histoire des jeunes filles, femmes en devenir, est intimement liée à celle des femmes qu'elles côtoient. Leurs parcours de vie leur montrent ce qui est envisageable ou ne l'est pas, qu'elles l'acceptent ou le refusent. Au regard de l'histoire des femmes et du contrôle politique de leur corps, la période 1920-1950 présente une cohérence certaine. Dès les lendemains de la Grande Guerre, la Troisième République, obnubilée par la dépopulation, entreprend de légiférer pour s'assurer le contrôle des utérus. Le programme nataliste de l'État français de Vichy, comme les premières mesures familialistes de la Quatrième République, rendent d'abord plus contraignantes avant d'être incitatives, tout un ensemble de mesures élaborées dès le début des années vingt.
Construction Sociale du Genre
Formées pour assurer les fonctions productrices et reproductrices, les jeunes filles doivent également intégrer un ensemble de comportements réputés féminins dont les études sur le genre ont montré le caractère culturellement construit. Alors que le sexe fait référence aux différences anatomiques et biologiques, le genre renvoie à la classification sociale et culturelle entre masculin et féminin. Dès l'enfance, les petites filles sont conditionnées par le jeu et l'enseignement à n'envisager d'autres accomplissements professionnels, amoureux et familiaux que ceux autorisés aux femmes issues des mêmes milieux. C'est sans doute à l'adolescence que le caractère performatif du genre est le plus pressant. L'un des enjeux centraux de cette période de socialisation intense est la construction et la consolidation de l'identité de genre, par laquelle on est reconnu et on se reconnaît soi-même comme un « vrai » homme ou une « vraie » femme.
Jeunesse, Âge de Classe et Socialisation
L'histoire des jeunes filles ne peut être disjointe de celle du groupe d'âge auquel elles appartiennent. Si toutes les sociétés reconnaissent à leurs membres un temps de jeunesse, la séquence biographique qu'il délimite et le groupe d'individus qu'il définit varient considérablement en fonction des époques et des territoires. Si la jeunesse est un âge pour tous, l'adolescence peut être considérée comme un « âge de classe ». Dans les campagnes angevines de la première moitié du XXe siècle, on est moins adolescent-e que jeune. La jeunesse est vécue comme une période moratoire durant laquelle la définition sociale est en suspens. Elle est perçue moins comme un processus de maturation psychologique nécessairement difficile, que comme un processus de socialisation. Le mariage clôt la jeunesse des filles, tandis que la fin du service militaire marque celle des garçons.
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Démocratisation de la Jeunesse et Transformations Sociales
Comme toute construction culturelle et sociale, la jeunesse a une histoire et, à l'instar des manières de table ou de propreté, une certaine façon bourgeoise de concevoir la jeunesse s'est diffusée tout au long du XXe siècle dans les milieux populaires. En même temps que l'éducation et en partie grâce à elle, la jeunesse et l'adolescence se sont « démocratisées ». Les grandes transformations dans les façons de vivre sa jeunesse en milieu populaire sont postérieures aux années cinquante. Les effets du baby-boom se conjuguent alors à ceux de l'allongement de la scolarité, sur fond d'urbanisation accélérée et d'entrée dans la société de consommation, pour donner aux « jeunes » une visibilité démographique, sociale et culturelle sans précédent.
Le Contexte Rural Angevin : Permanences et Mutations
Au-delà des invariants biologiques et anthropologiques faisant de la « jeunesse » une phase de transition investie et encadrée, il est indispensable de la replacer dans l'histoire du groupe social auquel appartiennent les « jeunes » que l'on souhaite étudier. Il n'est de jeunesse que de son temps et de son milieu. L'étude des jeunes filles des milieux populaires ruraux angevins entre 1920 et 1950 passe par celle des conditions matérielles d'existence des filles jeunes dans les campagnes françaises de la première moitié du XXe siècle.
Un Premier XXe Siècle Marqué par les Permanences
Ce temps de jeunesse s'inscrit dans un premier XXe siècle marqué par des événements dramatiques majeurs et des évolutions de fond dans les domaines économiques, sociaux et culturels auxquels les campagnes angevines semblent rester en partie hermétiques. Les rendements céréaliers sont ceux de la fin du XIXe siècle, et les spécialisations locales antérieures se maintiennent. La polyculture reste le mode de culture dominant. C'est dans des campagnes où globalement les structures anciennes perdurent à peine effleurées par les prémisses du changement (mécanisation, usages des engrais, développement des industries agroalimentaires, etc.) que s'écoula le temps de jeunesse des filles étudiées.
Religion et Sociabilité Rurale
La déchristianisation de la société, déjà très avancée en milieu ouvrier urbain, se heurte dans les campagnes de l'Ouest à une véritable tentative de reconquête pastorale qui met les jeunes et les femmes au centre de la vie paroissiale et au cœur du dispositif missionnaire. L'église constitue toujours l'épicentre de la sociabilité rurale. La modernisation des conditions de vie dans les campagnes ne s'accompagne pas toujours d'une émancipation des pouvoirs et influences traditionnels.
Culture Populaire et Culture de Masse
L'univers culturel des couches populaires connaît durant la première moitié du XXe siècle de profonds bouleversements. Les bases d'une « culture de masse » se mettent en place dont il importe de voir comment, à quels rythmes, par quels vecteurs elle se diffuse, et quel accueil lui est fait dans les milieux populaires ruraux qui n'en sont pas le foyer initial. De nouveaux critères esthétiques, de nouvelles normes comportementales, de nouvelles façons de concevoir les relations entre les sexes se diffusent dans les campagnes.
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Loisirs et Autonomie Juvénile
Cette culture de masse populaire valorise d'autres formes d'occupation du temps libre. La jeunesse, à qui est traditionnellement reconnu le droit de « s'amuser », revendique une plus grande autonomie dans l'organisation de ses rares plages de liberté. À la campagne, les occasions de s'amuser se laïcisent progressivement et, en même temps qu'ils s'inscrivent dans des cadres collectifs nouveaux, les loisirs juvéniles s'individualisent.
École, Presse et Nouveaux Médias
La fréquentation obligatoire de l'école fait émerger une génération alphabétisée ayant accès à la culture populaire véhiculée par une presse désormais bien distribuée. Les nouvelles et les feuilletons lus à la lumière de l'ampoule électrique animent différemment des veillées moins vicinales, plus familiales, dont l'habillage sonore peut être modifié par les sons inouïs rayonnant du poste de TSF. Ces nouveaux médias délivrent des informations autrefois inaccessibles sur le cours du monde, sont à l'origine de nouvelles distractions, véhiculent d'autres références culturelles et suscitent d'autres rêves.
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