L'accès à l'interruption volontaire de grossesse (IVG), souvent réalisée par la pilule abortive, est un droit fondamental pour de nombreuses femmes à travers le monde. Cependant, la réalité est bien plus nuancée, avec des législations et des pratiques très variables d'un pays à l'autre. Cet article explore les différentes facettes de cette question sensible, en s'appuyant sur des exemples concrets et des données factuelles.
Un droit en progression, mais fragile
Au cours des trente dernières années, soixante pays ont assoupli leurs lois sur l'avortement, témoignant d'une tendance mondiale à la libéralisation. La France est devenue, le 4 mars, le premier État au monde à inscrire dans sa Constitution « la liberté garantie de la femme de recourir au droit à l’interruption volontaire de grossesse » (IVG). L’initiative a été lancée par des parlementaires français en réaction à l’abrogation, en juin 2022, de l’arrêt Roe vs Wade, qui garantissait le droit à l’avortement aux États-Unis. Soixante-dix-sept États autorisent actuellement l’avortement sans restriction autre que la durée de gestation (l’acte est envisageable pour une gestation de cinq à vingt-quatre semaines, selon les pays). C’est le cas de la quasi-totalité des pays européens, à l’exception de la Pologne et de Malte.
Cependant, cette progression est loin d'être uniforme. Selon le Center for Reproductive Rights (CRR), 40% des femmes en âge de procréer vivent dans des États où l'IVG est interdite ou fortement limitée. Pire, certains pays, comme les États-Unis et la Pologne, sont récemment revenus sur des droits acquis il y a plusieurs décennies. Cette situation souligne la fragilité des droits reproductifs et la nécessité d'une vigilance constante.
Des législations contrastées
La diversité des législations en matière d'IVG est frappante. Certains États ne permettent aux femmes d'avorter qu'avec une autorisation médicale, comme le Royaume-Uni et l'Inde. Vingt et un pays, parmi lesquels l'Égypte, l'Irak, le Sénégal et les Philippines, interdisent formellement toute interruption de grossesse.
À Malte, l'archipel catholique est le seul État membre de l'UE à interdire tout avortement. Nina*, une professionnelle de santé maltaise, a été confrontée à cette réalité lorsqu'elle a appris que son futur enfant souffrait de graves malformations. Elle a dû se rendre à l'étranger pour bénéficier d'une interruption médicale de grossesse, une option inaccessible à de nombreuses femmes maltaises. Isabel Stabile, seule gynécologue ouvertement pro-choix de Malte et membre de l'association Doctors for Choice, accompagne à distance des Maltaises avant, pendant et après leur avortement. Certaines femmes, à l'instar de Nina, ont les moyens d'être prises en charge à l'étranger, quand d'autres reçoivent des pilules abortives chez elles, dans le plus grand secret.
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Les conséquences des restrictions : clandestinité et risques pour la santé
Quelle que soit la législation des pays, les femmes ont recours à l'avortement dans les mêmes proportions : 37 sur 1 000 lorsque la loi l'interdit, 34 sur 1 000 lorsqu'elle l'autorise. La différence réside dans le danger pour la santé des femmes. Les IVG clandestines sont la troisième cause de mortalité maternelle dans le monde.
Au Sénégal, où l'IVG est strictement interdite, même pour les victimes de viol ou d'inceste (sauf en cas de danger de mort pour la femme, et avec l'accord de trois médecins), de nombreuses femmes n'ont d'autre option qu'un avortement caché, mettant leur vie en péril. Magatte Mbaye, gynécologue, soigne régulièrement les dégâts d'avortements secrets, réalisés "dans des situations déplorables". Il y a deux ans, une de ses patientes n'a pas survécu à une grave hémorragie. Une autre femme est morte à la suite de perforations utérines. "Le plus souvent, ce sont des complications hémorragiques ou infectieuses. Des Sénégalaises n'ont d'autre option qu'un avortement caché, mettant leur vie en péril. Plus de la moitié des femmes concernées souffraient de complications en 2015, d'après une étude de l'Institut Guttmacher. "L'avortement [clandestin] est la cinquième cause de décès maternel. Car ces IVG sont souvent faites "avec des moyens rudimentaires", relève-t-elle. Des sondes urinaires et de perfusion, "de petits instruments volés à l'hôpital" ou encore le "bleu", un produit pour le linge bu pour avorter, énumère Magatte Mbaye. Régulièrement, les personnes pratiquant ces avortements "sont proches du milieu de la santé". Elles peuvent agir à domicile et sans stérilisation, laissant parfois des femmes "saigner ou avoir une infection chez elles".
Au Salvador, pays d'Amérique latine où l'IVG est totalement interdite, la législation a été durcie. "Selon la loi, l'IVG peut être punie de deux à huit ans de prison", précise Morena Herrera, présidente du Collectif citoyen pour la dépénalisation de l'avortement au Salvador. Xiomara, une Salvadorienne, a subi une fausse couche, mais la police l'a considérée comme une suspecte. Accusée d'avoir avorté par son compagnon, elle a été emprisonnée et "traitée comme une assassine" pendant une décennie, avant d'être libérée grâce au soutien d'un collectif.
L'impact de la révocation de Roe v. Wade aux États-Unis
La révocation de l'arrêt Roe v. Wade aux États-Unis a eu des conséquences majeures sur l'accès à l'IVG dans le pays. Avec la fin du droit constitutionnel à l'avortement, la plupart des États du sud-est ont mis en place une interdiction totale, ou quasi-totale, de l'IVG.
Lisa, une Américaine vivant au Texas, a appris que son fœtus souffrait d'une malformation cardiaque. Elle a dû parcourir près de 2 000 km pour avorter en Caroline du Nord, où l'IVG était alors légale jusqu'à vingt semaines et six jours. "Devoir quitter mon Etat était l'une des pires choses pour moi. Je me sentais comme une criminelle, une fugitive. En Caroline du Nord, "le nombre de patientes a considérablement augmenté, la complexité de leurs situations aussi", souligne Jonas Swartz, le gynécologue qui a pris en charge Lisa. Ce médecin pratique des IVG dans plusieurs cliniques. Entre un tiers et la moitié de sa patientèle a commencé à arriver d'autres Etats où l'avortement n'était plus un droit. Lisa avait les ressources pour effectuer ce voyage, mais d'autres patientes "dormaient dans leur voiture. Le lendemain de son avortement, "la Caroline du Nord a changé sa loi sur l'IVG", relève-t-elle. Depuis le 1er juillet, toute IVG après 12 semaines de grossesse est interdite, sauf à de rares exceptions. Un rendez-vous en présentiel devient obligatoire au moins 72 heures avant l'IVG, "un fardeau supplémentaire" après des centaines de kilomètres parcourus, dénonce Jonas Swartz. "Des patientes vont peut-être devoir se rendre dans d'autres Etats.
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L'association Just the Pill a constaté une augmentation considérable des demandes de rendez-vous après l'annonce de la décision de la Cour suprême, en particulier de femmes vivant au Texas et dans d'autres États ayant interdit l'IVG. Le recours à l’avortement médicamenteux, qui représente déjà plus de la moitié des IVG aux États-Unis, devrait encore s’accroître dans les semaines et les mois à venir, à mesure que de plus en plus d’États interdisent tout avortement.
Obstacles à l'accès à l'IVG : exemples en Turquie et en Italie
Même dans les pays où l'IVG est légale, l'accès peut être entravé par divers obstacles. En Turquie, Aylin* a décidé de n'en parler qu'à son conjoint lorsqu'elle a découvert qu'elle était enceinte et que la grossesse n'était pas viable. En théorie, la procédure est légale jusqu'à dix semaines. Mais "depuis 2012, le gouvernement a mis en place une politique [nataliste] qui rend l'avortement presque impossible dans les hôpitaux publics, où la procédure est gratuite", déplore Fidan*, gynécologue dans une clinique privée d'Istanbul. Dans un pays où la contraception est "peu disponible et très chère", les femmes sont donc contraintes de se rendre dans des établissements privés en cas de grossesse non désirée, poursuit-elle. La loi turque impose en outre aux femmes l'accord de leur mari pour avorter. "La plupart des établissements privés exigent que l'époux vienne donner son autorisation en personne, souligne Fidan, gynécologue. Pour les femmes victimes de violences conjugales ou en instance de divorce, cela peut mener à des situations très difficiles.
En Italie, où l'IVG est légale depuis 1978, les femmes se heurtent fréquemment aux objecteurs de conscience, des soignants qui refusent de réaliser la procédure en raison de leurs convictions personnelles ou religieuses. Silvana Agatone, gynécologue, "réalise beaucoup d'avortements sur des femmes venues du sud" du pays, où l'accès aux soins est plus difficile. "Pour savoir si un service fait des avortements, il faut passer des dizaines d'appels", rapporte Silvana Agatone. Dans certaines régions, "trouver un médecin ou un hôpital qui pratique des IVG" relève de la "chasse au trésor", confirme la gynécologue Marina Toschi. La situation est également complexe pour les femmes nécessitant une interruption médicale de grossesse, lorsqu'on découvre des malformations fœtales après la limite légale de 90 jours. "Dans tous les hôpitaux où j'ai travaillé, j'étais la seule à pratiquer des avortements, témoigne Silvana Agatone. Pour lutter contre ces inégalités d'accès aux soins, Marina Toschi avait entrepris de faire cinq heures de route, deux fois par mois, pour réaliser des avortements dans une clinique des rives de l'Adriatique. "Nous étions trois médecins à aller dans la région des Marches pour garantir ce service, y compris pour des femmes approchant de la limite légale", explique la retraitée de 68 ans. Mais la clinique a perdu son agrément au début de l'année. "Dans plusieurs régions [dirigées par les conservateurs], le nombre de plannings familiaux diminue car on leur coupe les financements, déplore Marina Toschi.
Inégalités économiques et accès à l'IVG : le cas de la Thaïlande
En Thaïlande, l'interruption volontaire de grossesse est devenue légale jusqu'à 12 semaines en février 2021, puis, sous certaines conditions, jusqu'à 20 semaines en octobre 2022. Mais "des inégalités persistent", souligne Kritaya Archavanitkul, professeure à l'université Mahidol et coordinatrice du réseau Choices Network Thailand. "Il y a des services d'IVG dans 39 des 77 provinces thaïlandaises. "Le coût d'une IVG varie de 5 000 bahts ‒ 15 fois le salaire minimum journalier ‒ à 20 000 bahts. Selon Tamtang, 64% des personnes que le groupe accompagne ont un budget inférieur à 2 000 bahts. "Il est difficile pour elles d'emprunter de l'argent, elles doivent mentir", poursuit Nisarat Jongwisan. Le collectif Tamtang a reçu l'appel à l'aide d'une femme enceinte cherchant à avorter en secret. "Son employeur a découvert qu'elle était enceinte, elle a perdu son travail", relate Nisarat Jongwisan, conseillère de ce groupe féministe aidant les Thaïlandaises dans leur accès à l'IVG. "Elle n'avait que 5 000 bahts (environ 130 euros), mais elle devait voyager du nord de la Thaïlande à Bangkok.
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