Ces dernières années, une transformation notable s'opère dans le monde du sport de haut niveau. De plus en plus d'athlètes féminines choisissent de ne plus attendre la fin de leur carrière pour fonder une famille, marquant un changement significatif dans les mentalités et les pratiques. Ce phénomène croissant met en lumière les défis et les opportunités liés à la maternité dans le sport de compétition, tout en soulignant l'importance du soutien médical, des ajustements contractuels et de l'évolution des normes sociales.
Des Pionnières Inspirantes
Des championnes telles qu'Estelle Yoka-Mossely, Charline Picon et Serena Williams ont ouvert la voie en faisant une pause maternité avant de revenir au sommet de leur discipline. L'histoire de Christine Arron, sacrée championne du monde du 4×100 m après avoir donné naissance à son fils, est un exemple frappant de la capacité des athlètes à concilier maternité et performance sportive. Kim Clijsters, lauréate de quatre titres en Grand Chelem après la naissance de son premier enfant, a été la première joueuse maman N.1 mondiale dans l’histoire du tennis, inspirant ainsi de nombreuses autres athlètes.
Les Raisons d'un Changement
Plusieurs facteurs expliquent cette tendance croissante. Le Dr. Carole Maître, gynécologue à l’INSEP, souligne l'allongement des carrières sportives, la diminution de la fertilité après 35 ans, et un changement des mentalités comme des éléments clés. Les avancées médicales et l’amélioration des connaissances sur le sujet jouent également un rôle crucial, permettant aux sportives de mieux gérer leur grossesse et leur retour à la compétition.
Le Soutien Médical et les Programmes Adaptés
La prise en charge médicale des sportives enceintes est devenue plus sophistiquée. « Il n’y a pas plus de césariennes ni de travail difficile chez les sportives de haut-niveau », rassure Carole Maître. Ces dernières connaîtraient même de meilleurs jours après l’accouchement que les autres femmes nouvelles mamans (moins de dépression post-partum). La création de programmes d’activités physiques compatibles avec l’évolution de la grossesse trimestre par trimestre permet aux athlètes professionnelles de « garder un pied à l’étrier » pendant leur maternité. « Il y a un travail commun entre la sportive, son préparateur physique, son/sa gynécologue et un(e) nutritionniste », explique l’obstétricienne. Le but étant, bien sûr, de faciliter la reprise derrière même si le retour au haut-niveau n’est jamais garanti à l’avance. « Tout est mis en place pour que la championne retrouve rapidement ses capacités physiques et sportives. De fait, elle a moins d’appréhension à s’éloigner des terrains, des bassins ou des pistes pour fonder une famille.
L'Équilibre Vie Personnelle et Sportive
Mélina Robert-Michon, spécialiste du lancer du disque et mère de deux enfants, témoigne de l'importance de l'équilibre entre la vie personnelle, la vie sportive et la vie professionnelle. « Avoir des enfants m’a permis de rééquilibrer tous ces aspects et de me réaliser complètement », explique-t-elle. Elle souligne également que « On ne peut pas lutter contre l’envie d’une femme de devenir maman, c’est plus fort que tout. Passer outre ce désir engendrera forcément de la frustration côté personnel, et cela se ressentira sur le plan sportif. »
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Carole Maître a également constaté, chez les championnes devenues mamans, un meilleur vécu des contraintes liées à la pratique de haut-niveau (périodes d’entraînements et de stages), ainsi qu’une meilleure gestion du stress. Camille Lecointre, médaillée de bronze aux Jeux olympiques de Rio, confirme : « Personnellement, cela me permet de relativiser les petites erreurs et de moins prendre les choses à coeur. »
La Planification et le Soutien des Clubs
Les sportives de haut niveau planifient souvent leur grossesse pour qu'elle coïncide avec les périodes les plus opportunes de leur carrière. Estelle Yoka-Mossely a même négocié avec son club pour que sa grossesse ait lieu pendant la deuxième année de son contrat. Au Metz Handball, Laura Glauser a partagé son désir d'avoir un enfant avec son président, qui a accepté son choix et a prévu des « jokers médiaux » pour pallier son absence.
Les Défis et les Inégalités
Malgré ces avancées, des défis persistent. Mélina Robert-Michon reconnaît qu'elle a pris un « risque financier » en ayant ses filles pendant sa carrière, car ses revenus dépendent de ses résultats en compétitions. Dans les sports collectifs, les joueuses signent souvent des CDD de neuf mois, ce qui pose des problèmes en cas de grossesse. Alexandra Rochelle, volleyeuse, a été contrainte de vivre une saison blanche après avoir annoncé sa grossesse.
Allyson Felix et la Lutte pour les Droits des Mères
L'athlète américaine Allyson Felix a joué un rôle crucial dans la dénonciation des inégalités et des injustices liées à la maternité dans le sport. Elle a publié une tribune dans le New York Times pour dénoncer la politique post-maternité de son équipementier historique Nike, accusant la marque de pénaliser financièrement les sportives devenues mamans.
Felix a accouché d’une petite Camryn en novembre 2018. Elle explique avoir décidé de fonder une famille en sachant qu’être enceinte, dans son milieu, pouvait être « le baiser de la mort », comme l’avait formulé la coureuse américaine Phoebe Wright. Elle raconte ensuite la pression subie pour revenir le plus vite possible au haut-niveau après la naissance de sa fille Camryn en novembre 2018, et ce malgré une césarienne pratiquée en urgence à 32 semaines en raison d’une sévère pré-éclampsie qui menaçait sa vie et celle de son bébé. « Malgré toutes mes victoires, Nike voulait me payer 70% de moins qu’avant. Si c’est ce que je vaux, je l’accepte » mais ce qu’elle n’accepte pas, en revanche, c’est ce « statu quo autour de la maternité ». L’équipementier a également refusé l’inscription, dans son contrat, d’une clause garantissant qu’elle ne serait pas pénalisée si ses performances étaient moins bonnes après son accouchement.
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À la suite de cet épisode, la WTA (association qui organise les tournois de tennis féminin) a donc décidé d’instaurer de nouvelles mesures afin de mieux soutenir les joueuses de retour de maternité. Par ailleurs, le cas Serena Williams à Roland-Garros a engendré une autre modification du système. Celle-ci concerne le « classement protégé », un dispositif qui permet à une joueuse, après une longue période d’absence, de conserver son ancien classement et d’intégrer directement un certain nombre de tournois sans avoir à passer par les qualifications ou sans compter sur une invitation. La durée d’utilisation de ce classement protégé a été portée à trois ans pour les joueuses de retour de maternité (contre deux ans auparavant) et commence maintenant à la naissance de l’enfant (et non plus au dernier tournoi disputé). Par ailleurs, le classement protégé peut désormais être enclenché lors de douze tournois au lieu de huit précédemment, à l’issue d’une absence de plus de 52 semaines.
L'Évolution des Politiques et des Mentalités
Suite aux critiques d'Allyson Felix et d'autres athlètes, Nike a revu sa politique en matière de maternité, garantissant que les athlètes féminines ne seraient « plus impactées financièrement pendant leur grossesse » pendant une période de 18 mois. Allyson Felix a ensuite signé chez Athleta, une marque qui la soutient dans son entièreté - une athlète, une maman, une militante.
En février dernier, Nike dévoilait sa dernière campagne de publicité. Au son de la voix de Serena Williams, la marque américaine mettait les femmes à l’honneur, combattait les préjugés et militait pour l’égalité. Revenue sur les courts de tennis après une grossesse compliquée, la championne lançait alors : «Gagner 23 tournois du Grand Chelem, puis avoir un bébé et revenir, on vous dira que vous êtes folle. Mais si on vous traite de folle, parfait, montrez-leur ce qu’est la folie».
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