L'allaitement, une pratique aussi ancienne que l'humanité, est depuis longtemps un sujet de débats aux dimensions politiques, économiques et socioculturelles. Aujourd'hui, il est au cœur des dispositifs de santé des organismes internationaux en matière de soins destinés aux nouveau-nés et de santé maternelle. Il polarise les idéologies dans le débat public concernant les politiques de la famille et du travail féminin. Cette question occupe une place importante dans les différents courants de la réflexion féministe contemporaine, notamment en ce qui concerne les controverses entre féminismes essentialiste et universaliste, ainsi que dans le débat autour de la maternité.
L'Émergence d'une Perspective de Genre dans l'Histoire de la Maternité
Comme l’a souligné à plusieurs reprises Yvonne Knibiehler en ce qui concerne la France, faire l’histoire de la maternité a été un tabou pour le mouvement féministe ainsi que pour les premières chercheures en histoire des femmes. S’intéresser à la maternité et à son histoire, revenait à renoncer à restituer une visibilité aux femmes dans les autres domaines et donc, en quelque sorte, à accepter le rôle biologique reproductif comme l’horizon essentiel de la condition des femmes. En fait, laisser dans l’ombre l’histoire de la maternité n’est rien d’autre qu’une omission historiographique qui constitue une sorte de lapsus du féminisme. Il ne s’agissait de rien moins que de renoncer à interroger un point capital, tant du patriarcat que de l’expérience subjective des femmes.
Par la suite, de nombreuses recherches ont contribué à restituer la complexité à l’histoire de la maternité et de la naissance, permettant du même coup de réfléchir à la complexité des rituels qui entourent la reproduction, et au rapport entre normes et transgressions, dans une dimension d’histoire sociale. C’est précisément dans cette perspective que fut publié en 1995 un important travail dirigé par Giovanna Fiume. Cet ouvrage contient par ailleurs l’un des premiers articles consacré à l’histoire de l’allaitement conçu dans cette nouvelle perspective : celui de Gianna Pomata.
Allaitement et Féminisme : Un Débat Complexe
En 2010, lorsque la philosophe Élisabeth Badinter revient au thème de la maternité, c’est pour théoriser une sorte de conflit qui opposerait, encore aujourd’hui, l’identité de la mère à celle de la femme. Instinct ou amour et société, corps et psyché, nature et culture, sont une fois de plus présentés selon une logique polarisante qui revient à les opposer et à les rendre inconciliables. Rester prisonnier de ces dichotomies pourrait se révéler dangereux pour le féminisme contemporain, notamment en ce qui concerne les débats actuels sur l’allaitement. Les campagnes des associations engagées sur le front des revalorisations sociales de l’allaitement s’inscrivent souvent dans une visée égalitaire et cherchent à renforcer la position et la dignité des mères allaitantes. Les mots d’ordre impliquent symétriquement les « hommes » et les « femmes » dans leur responsabilité vis-à-vis des enfants et des nouveaux nés. Ils valorisent l’empowerment des mères en mettant en scène leurs capacités d’agir. De telles stratégies méritent attention, puisqu’elles font de l’allaitement le pivot même d’une prétendue puissance féminine. Cependant l’éloge de cette dernière s’appuie toujours sur des fonctions sociales traditionnellement associées au sexe féminin, si bien que le risque subsiste d’en revenir, par ce biais, à une surdétermination de la maternité conçue comme l’ultime accomplissement de la féminité.
Allaitement et Sphère Publique : Une Tension Persistante
L’un des fils conducteurs importants est le rapport entre allaitement et sphère publique. Nous nous intéressons à la surdétermination symbolique qui caractérise les pratiques de nourrissage ainsi qu’à l’imaginaire de la lactation et aux représentations du sein triomphant, depuis les cultures antiques. Les mises en récits et les mises en images de la lactation opérées au cours des siècles passés nous paraissent parfois incongrues ou illisibles aujourd’hui. Citons par exemple le thème de la Charité romaine, si appréciée par les peintres baroques et qui produit le spectacle singulier d’un vieillard tétant le sein de sa jeune et ravissante fille. Ces exhibitions sont le résultat de négociations symboliques complexes en termes de rapports sociaux de sexe, la puissance féminine que confère la fonction nourricière de la mère allaitante faisant le plus souvent l’objet d’un contrôle social assez strict.
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Cette dimension publique et politique ne va pas de soi aujourd’hui. La pratique de l’allaitement, conçue comme le résultat d’un choix personnel - ou à la rigueur de couple -, se trouve aujourd’hui rabattue sur la sphère privée. Dans le contexte actuel, urbain et occidental, le sujet suscite une certaine gêne, symptôme de l’assignation du corps allaitant à l’intimité domestique. La présence du sein gorgé de lait dans l’espace public, notamment professionnel, pose problème au regard de l’idéologie d’un corps autonome et coupé de ses fonctions vitales qui régit les interactions sociales dans le monde du travail. La mise en place de campagnes de sensibilisation afin de favoriser la mise à disposition d’espaces d’allaitement sur les lieux de travail et, plus généralement dans les lieux publics, démontre l’emprise de ce besoin d’intimité alors même que d’autres initiatives promotionnelles mettent en scène, pour les critiquer, les injonctions sociales qui tendent à imposer l’invisibilité du corps allaitant des mères.
De plus, si l’on compare les pratiques actuelles avec la situation de l’allaitement tel qu’il était vécu jusqu’à l’avènement de laits de substitution fiables, il y a un siècle, dans un régime social où le recours aux nourrices était encore habituel, on peut percevoir un autre aspect de cette « privatisation ». Aujourd’hui, la logique nutritionnelle prédominante dans le contexte occidental et industrialisé prévoit que seul l’enfant utérin a normalement « droit » au sein d’une femme allaitante qui lui appartient de manière exclusive, comme si la relation nourricière était structurée sur un principe semblable à celui de la monogamie. L’allaitement étant désormais placé dans la sphère juridique du don de soi, les banques de lait et l’usage du tire-lait montrent combien la relation mère-enfant est pensée sur ce mode exclusif qui garantit la mise à disposition du sein dans le cercle très fermé du couple mère-enfant. De plus, l’allaitement ne concerne en principe que le dernier né d’une fratrie.
Études Anthropologiques sur les Pratiques d'Allaitement
L’équipe d’anthropologues est formée de deux chercheuses de l’Université de Lausanne. Un des axes de cette recherche porte sur les pratiques et expériences d’allaitement des mères et des familles, de l’initiation au sevrage. Il s’intéresse plus spécifiquement aux couples qui optent pour un accompagnement global par une sage-femme indépendante, avec un projet d’accouchement extra-hospitalier. En suivant les sages-femmes dans leurs visites post-partum à domicile, on observe les modalités de l’initiation à l’allaitement. En complément de l’observation-participante pratiquée durant ces visites, des entretiens plus approfondis avec les mères sont également effectués, ce qui permet de retracer leur trajectoire d’allaitement, et de saisir l’évolution de leurs pratiques et ressentis. Sur le plus long terme, cette recherche de terrain s’intéresse à l’évolution des pratiques et des rôles attribués aux tétées à mesure que l’enfant grandit, ainsi qu’à la relation d’allaitement qui le lie à sa mère, en lien avec les approches idéologiques de la maternité dans laquelle l’allaitement s’inscrit.
Ce deuxième volet anthropologique, s’intéresse davantage aux pratiques hospitalières de l’allaitement. Il s’agit d’une recherche de terrain au sein d’un hôpital universitaire en Suisse romande où les protocoles concernant l’alimentation des nouveau-nés sont rigidement établis et affectent profondément la mise en place de l’allaitement maternel. Le travail se propose d’explorer les caractéristiques des protocoles, leurs justifications, leur application et leur perception de la part tant du personnel soignant - sages-femmes et infirmières - que de la part des nouvelles mères au cours de leur hospitalisation. La question du sentiment de compétence des mères est reprise dans ce volet, en insistant sur l’influence du contexte institutionnel et des procédures hospitalières sur la réussite de l’allaitement. À côté du vécu des mères, les pratiques et les expériences des membres du personnel soignant sont aussi prises en compte et analysées afin de montrer l’interaction complexe entre les mères et les professionnels de la santé autour de l’allaitement. Une attention particulière est consacrée aux discours qui tendent à rendre compte de la santé des bébés à partir de critères essentiellement quantitatifs et aux contraintes que ceux-ci génèrent au cours de l’hospitalisation et après le retour à domicile de la mère et de son enfant. Cette étude a consisté à suivre pendant deux ans les trajectoires de nombreux couples, à partir des cours de préparation à la naissance jusqu’à deux mois après l’accouchement.
Dans le cadre de son doctorat, Line Rochat a réalisé deux ans de terrain au sein du service de néonatologie d’un hôpital universitaire en Suisse romande. Elle s’est intéressée, entre autres, aux formes d’alimentation prodiguées aux bébés hospitalisés au sein du service, qu’ils soient prématurés ou présentant d’autres formes de pathologies. Son éclairage s’est révélé très important pour investiguer les représentations et les pratiques de l’alimentation des nouveau-nés dans des circonstances particulières.
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Allaitement Interspécifique : Mythes et Symboles
Par ailleurs la dialectique entre nature et culture s’exprime aussi, sur le plan mythique et dans la longue durée, à travers des motifs iconographiques et narratifs récurrents comme celui de l’exposition de l’enfant et son sauvetage par une nourrice animale compatissante. Ce motif est examiné dans la longue durée, de l’Antiquité à l’époque moderne.
Le lait n’est pas un produit neutre pour les Anciens. Issu d’un sang matriciel fécondé, qui nourrissait le fœtus in utero, il possède des propriétés analogues à celle du sperme et poursuit le développement du nourrisson après la naissance. L’enfant allaité était-il animalisé par le lait d’un animal ? Pensait-on qu’il assimilait ses qualités et ses défauts, tout comme il assimilait les caractéristiques, physiques et morales, d’une nourrice humaine ? L’étude anthropozoologique et religieuse du rapport qui relie l’enfant à l’animal dans le monde grec montre que la valeur symbolique de l’allaitement interspécifique se décline selon la perception culturelle des caractéristiques de chaque type d’animal. L’animal nourricier, souvent un ruminant domestiqué comme la chèvre, est alors lié au petit de l’homme par un lien de para-parenté par le lait. Quand l’animal est sauvage, les valeurs identitaires positives qu’il transmet à l’enfant ne font pas de lui un « enfant sauvage » mais prédisent son destin héroïque, comme dans le cas de Télèphe. Allaitement interspécifique et destin héroïque.
Les enfants nourris par un animal ont souvent au destin exceptionnel, tels Romulus et Rémus, allaités par la louve. L’analyse de ce dossier pour l’époque romaine et post-antique en permet de distinguer trois points de vue : le mythème de l’enfant abandonné dans la nature sauvage dont le salut dépend du lait d’une bête, la symbolique de l’animal nourricier (type d’animal, type de contact avec l’enfant), les protections divins qui assurent l’allaitement (dieux/déesses dans l’antiquité ; saints/saints à partir de l’antiquité tardive), qui sont souvent les mêmes pour les genres humain et animal. Certains animaux ont un statut ambigu, comme Amalthée, tantôt chèvre, tantôt nymphe, dont Doralice Fabiano étudie le lien avec la corne de l’abondance et son catastérisme. Ces différents dossiers permettent de saisir combien la frontière entre l’humain et l’animal est poreuse dans l’Antiquité. L’enfant nourri par un animal accède à un statut supérieur, investi d’une puissance presque « surnaturelle ».
Représentation du Sein Nourricier dans l'Iconographie Antique
La question de la représentation du sein nourricier, maternel ou mercenaire, est aussi approfondie en partant du constat de la quasi-absence de ce motif dans l’iconographie antique. Le sein allaitant serait-il un tabou ? L’étude du scandale causé par le célèbre tableau du peintre Zeuxis (ve s. av. J.-C.), montrant une centauresse allaitant son petit, apporte des éléments de réponse. Un être mi-humain, mi-animal nourrit un petit également hybride. Ce type iconographique, reproduit sur d’autres supports, comme les camées, permet d’explorer le franchissement des normes sociales. Les images de femelles hybrides nourricières ne révèlent pas l’animalité féminine, mais constituent la contrepartie féminine d’une métamorphose que le masculin connaît sous la forme du satyre. Si l’altérité masculine se manifeste dans le satyre, mi-homme, mi-bête, la transformation est incomplète chez les ménades, les compagnes de Dionysos, qui restent humaines.
L'Allaitement au XXe Siècle : Le Triomphe du Biberon et la Révolution de La Leche League
Autant le phénomène des nourrices a fait l’objet de nombreuses études, autant l’histoire de l’allaitement et de ses avatars au siècle dernier a peu intéressé les historiens. Il peut paraître paradoxal de commencer une histoire de l’allaitement maternel au 20e siècle par… le biberon. Mais en fait, comme on le verra, le biberon comme contenant et le lait industriel comme contenu jettent leur ombre sur l’allaitement tout au long de ce siècle. La fin du 19e siècle et le début du 20e voient la disparition progressive des nourrices et leur remplacement, progressif lui aussi, par des biberons plus sûrs donnés dans des lieux de garde plus proches des parents. Ces deux phénomènes enlèvent aux défenseurs de l’allaitement maternel un certain nombre de leurs arguments. Les enfants étant de plus en plus gardés à la journée au lieu d’être envoyés à la campagne pour de longs mois, la critique des effets de la séparation parents/enfants se fait moins virulente. L’amélioration des conditions de l’alimentation au biberon, quant à elle, fait baisser la mortalité infantile qu’engendraient des biberons contaminés et des laits frelatés.
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Le grand danger de l’alimentation au biberon venait de l’absence d’hygiène, d’une mauvaise conservation du lait, de l’utilisation de lait cru et souvent falsifié et de l’emploi de biberons en métal rouillé ou en verre avec un col étroit. Le pire était constitué par les biberons à tube et à soupape, très appréciés par les nourrices car permettant à l’enfant de se nourrir tout seul, mais vraiment mortels car impossibles à nettoyer. À partir des années 1890, suite aux découvertes de Pasteur, on commence à se préoccuper non seulement de l’hygiène du contenant - le biberon - mais aussi de celle du contenu - le lait. Le contrôle du lait à l’étable, la mise en vente de laits pasteurisés, l’éducation des mères à la stérilisation domestique, contribuent à fortement diminuer les dangers du biberon. On se préoccupe aussi de lutter contre les falsifications du lait. C’est à cette époque qu’apparaissent les Gouttes de lait, qui fournissent aux mères un lait à la qualité vérifiée, « humanisé », stérilisé et réparti en autant de flacons que l’enfant devra prendre de repas.
Le 20e siècle a vu le triomphe d’une puériculture « scientifique » où tout est affaire de règles et de mesures édictées par les professionnels et que doivent suivre religieusement les mères si elles veulent être de « bonnes » mères. Il est sûr que l’alimentation au biberon cadre admirablement avec cela : tant de grammes tant de fois par jour à tel âge. Rares, très rares sont les sociétés humaines qui n’ont pas retardé la première mise au sein, refusant le colostrum au bébé sous les prétextes les plus divers. Notre société n’a pas échappé à cette règle : jusqu’au début des années 1970, il était d’usage de faire jeûner le bébé, en lui donnant à la rigueur des biberons d’eau sucrée, pendant 18 à 24 heures après l’accouchement.
Le respect d’un intervalle fixe entre les tétées est quelque chose qu’on retrouve tout au long du siècle. La seule différence, c’est la durée de l’intervalle : quatre heures, trois heures, deux heures et demie. En effet, quelle que soit la longueur de l’intervalle, l’important était bien de « régler » l’enfant. Et non seulement l’intervalle était fixe, mais les heures des tétées aussi étaient fixes et les mêmes pour tous les bébés. Et bien sûr, la durée de ces tétées était elle aussi réglementée : pas plus de 10 ou 15 minutes. Les raisons invoquées étaient d’ordre médical mais aussi éducatif. Il était vivement conseillé d’avoir chez soi un pèse-bébé pour peser le bébé avant et après chaque tétée. En fait, c’est toute la façon dont on concevait les soins aux bébés qui allait à l’encontre de la réussite de l’allaitement : séparation dès la naissance, pas de première tétée précoce, parcage du bébé à la nurserie ; puis, de retour à la maison, bébé couché dans son berceau, dans une pièce à part, une tétée la nuit et pas plus. Et surtout, la règle absolument impérative : ne pas prendre le bébé quand il pleure.
Un certain nombre de croyances, de peurs et d’interdits (notamment alimentaires), qu’on retrouve dans pratiquement toutes les sociétés traditionnelles, étaient toujours vivaces au siècle dernier : peur de perdre son lait si l’on ne respecte pas certaines règles, peur du lait qui tourne, peur du lait empoisonné en cas de nouvelle grossesse, peur du lait pas assez riche. Une étude d’Agnès Fine a bien étudié toutes ces peurs.
Il est temps à ce stade de parler de La Leche League, qui a accompagné l’histoire de l’allaitement pendant toute la seconde moitié du siècle en luttant contre ce règne de la « pensée unique ». Créée en 1956 dans la banlieue de Chicago par sept femmes désireuses d’aider les femmes de leur voisinage à réussir l’allaitement de leurs bébés, LLL n’a cessé d’opposer aux diktats des professionnels de santé l’expérience vécue des mères : importance de la tétée précoce, tétées à la demande, sans minutage ni intervalle à respecter, tétées nocturnes, retard de l’introduction des solides vers le milieu de la première année, respect des besoins de l’enfant.
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