L'allaitement, bien au-delà de sa fonction nutritionnelle première, est un acte complexe aux multiples dimensions psychologiques, tant pour l'enfant que pour la mère. Si l'allaitement maternel est largement reconnu et encouragé pour les nourrissons, sa prolongation au-delà des six mois, voire jusqu'à deux ans ou plus, suscite des interrogations, notamment en ce qui concerne ses implications psychologiques. Cet article explore les aspects psychologiques de l'allaitement prolongé, en tenant compte des bénéfices potentiels, des défis émotionnels et des enjeux sociaux qui y sont associés.
L'Allaitement Prolongé : Une Définition
L'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) recommande un allaitement exclusif pendant les six premiers mois de la vie, suivi d'un allaitement complémentaire, associé à d'autres aliments, jusqu'à l'âge de deux ans ou plus. On parle d'allaitement prolongé lorsque celui-ci se poursuit au-delà de la première année de l'enfant.
Valeur Nutritionnelle de l'Allaitement Prolongé
Contrairement à certaines idées reçues, le lait maternel conserve une valeur nutritionnelle importante, même lorsque l'enfant grandit. Le lait d’une femme qui allaite un enfant de 18 mois est tout aussi riche que celui d’une femme qui allaite un bébé de 3 mois. Certaines études tendraient même à prouver qu’il est plus riche. Des chercheurs israéliens ont comparé le lait de femmes ayant allaité deux à six mois à celui de femmes ayant allaité douze à trente-neuf mois. Pour le premier groupe, la teneur moyenne du lait en matières grasses était de 7 %, contre 11 % pour le deuxième groupe. On voit par là que l’apport calorique du lait maternel dans le régime alimentaire d’un enfant de 2 ans qui tète encore pas mal, est loin d’être négligeable. Certes, à partir d’un certain âge, l’allaitement devra être complété par des aliments solides. Lait maternel qui continuera par ailleurs à apporter à l’enfant ses innombrables facteurs de protection, et pourra faire une grande différence pour lui en terme de santé, voire de survie dans certains pays. Des études ont même montré que lorsque l’enfant grandit et tète moins, la concentration de facteurs immunologiques dans le lait maternel augmente, de façon sans doute à ce qu’il continue à en recevoir la même quantité.
L'allaitement exclusif plus long empêche la colonisation de l’estomac par la bactérie Helicobacter pylori, responsable, on le sait maintenant, de la plupart des ulcères, voire des cancers, de l’estomac. Un allaitement plus long est également protecteur par rapport à l’infection à Haemophilus influenzae type b (Hib). Dans cette étude faite en Suède entre 1987 et 1992 (avant l’introduction de la vaccination), un allaitement exclusif court (moins de 13 semaines) était corrélé à un risque d’infection presque quatre fois plus élevé (OR : 3,79). Si l’on ne considérait que les infections s’étant déclarées après 12 mois, le risque était même multiplié par près de huit (OR : 7,79).
Bénéfices Psychologiques pour l'Enfant
- Développement cognitif : Des études ont montré que les enfants allaités plus longtemps ont de meilleurs résultats aux tests cognitifs. La première, faite sur des enfants philippins nés en 1983-84 et suivis de la naissance à 8 ans ½, montre qu’à cet âge, ceux qui avaient été allaités plus longtemps (entre douze et dix-huit mois) avaient de meilleurs résultats aux tests cognitifs que ceux qui avaient été allaités moins de six mois. C’était particulièrement net pour les enfants qui étaient de petit poids à la naissance : 9,8 points de QI en plus !
- Adaptation sociale : Les relations entre la durée de l’allaitement et les capacités d’adaptation psychosociale ont été analysées dans une cohorte d’adolescents âgés de 15 à 18 ans. Pendant la période comprise entre 0 et 1 an, des données ont été recueillies sur le déroulement de l’allaitement. Les mères qui allaitent longtemps insistent elles aussi sur la force du lien mère-enfant ainsi tissé, et les bénéfices émotionnels qu’elles en retirent, ainsi que leur enfant. Une étude qui s’est intéressée au devenir d’enfants allaités plus d’un an, a trouvé un lien entre la durée de l’allaitement et la façon dont les mères et les professeurs appréciaient leur adaptation sociale à 6 et 8 ans. Mais finalement, peu importe que ces résultats soient dus à l’allaitement en soi ou à un comportement maternel plus courant chez les mères susceptibles d’allaiter plus d’un an. Le fait demeure : les enfants allaités longtemps étaient considérés plus tard comme ayant la meilleure adaptation sociale.
- Bien-être émotionnel : Dans une étude sur des mères australiennes allaitant des enfants de 2 ans et plus, on a interrogé les enfants (mais oui, ils parlent !) qui ont presque tous dit qu’ils tétaient parce qu’ils aimaient le lait de leur mère, que ça les rendait heureux et leur faisait du bien.
Bénéfices Psychologiques pour la Mère
- Lien mère-enfant : Les mères qui allaitent longtemps insistent sur la force du lien mère-enfant ainsi tissé, et les bénéfices émotionnels qu’elles en retirent, ainsi que leur enfant.
- Sentiment de compétence : L'allaitement peut renforcer le sentiment de compétence maternelle, en particulier lorsque la mère se sent capable de répondre aux besoins de son enfant.
- Réduction du stress : L'allaitement favorise la libération d'hormones telles que l'ocytocine, qui ont un effet apaisant et peuvent réduire le stress maternel.
Les Défis Psychologiques de l'Allaitement Prolongé
- Pression sociale : Les mères qui choisissent d'allaiter longtemps peuvent être confrontées à des critiques ou à un manque de compréhension de la part de leur entourage, voire de certains professionnels de santé. À écouter certains, allaiter longtemps son enfant serait lui rendre un très mauvais service. Pensent-ils que le sein, comme bien souvent la sucette, fait « bouchon » dans la bouche de l’enfant ? Manifestement, ils n’ont jamais rencontré de bambins allaités à la langue bien pendue, ni pris connaissance d’études montrant que c’est le non-allaitement qui est associé à davantage de troubles du langage… Voir cette étude où le risque de trouble du langage était deux fois et demi plus élevé chez les enfants qui n’avaient pas allaités que chez ceux qui l’avaient été pendant sept mois et plus.
- Fatigue : L'allaitement peut être physiquement exigeant, en particulier lorsqu'il est combiné avec d'autres responsabilités.
- Difficultés émotionnelles : Certaines mères peuvent ressentir de l'ambivalence face à l'allaitement prolongé, en particulier si elles ont des difficultés à concilier leurs besoins personnels et les besoins de leur enfant.
- Impact sur la sexualité : Il est parfois complexe pour une femme de concilier allaitement et sexualité. Elle peut se retrouver prise dans une difficulté à endosser le rôle de maman et d’amante en même temps. De plus, les mécanismes hormonaux de l’allaitement viennent perturber ses anciens repères. Enfin, aborder le sujet de la sexualité est quelquefois délicat. La poitrine de la femme est centrale pendant l’allaitement. Durant cette période, les mamans sont confrontées à une dualité entre la fonction nourricière et la sexualisation de cette partie de leur corps. Ceci, avant même d’envisager de retrouver une vie intime avec leur partenaire. En effet, cette objectification du corps de la femme est un phénomène de société. Par ailleurs, les seins sont une zone érogène et la question se pose lorsque coexistent allaitement et sexualité, de leur inclusion dans les rapports intimes. Il peut arriver que la production d’ocytocine, liée au plaisir, provoque des éjections de lait pendant les relations sexuelles, en particulier en cas d’orgasme. Ce phénomène est physiologique et naturel, et la femme n’a pas à en avoir honte. Porter une brassière peut être une solution si cela vous gêne. Si vous avez des contractions vaginales pendant le rapport, vous souffrez peut-être de dyspareunie ou de vaginisme. Ces douleurs sont des réactions psychologiques qui passent par le corps. Une apparition après la naissance peut être liée au déroulement de l’accouchement. Cela peut aller de la simple appréhension à un véritable traumatisme. Si vous ressentez des sécheresses vaginales, deux causes peuvent coexister. D’une part, avec l’allaitement, il y a une diminution du taux d’œstrogènes qui peut engendrer un défaut de sécrétion. Utiliser du lubrifiant, seule ou en couple, est une solution simple. De façon générale, avoir des douleurs ou gênes intimes (fuites urinaires, hémorroïdes) n’est pas normal. Si vous ne souhaitez pas tomber enceinte, il est recommandé de l’associer à une autre technique. La contraception masculine est une option : préservatifs ou contraception thermique par exemple. Lors de l’allaitement, la hausse du taux de prolactine inhibe la production d’androgènes et de testostérone, qui ont un rôle dans le désir sexuel. De plus, il peut exister des sécheresses vaginales par diminution du taux d’œstrogènes. Enfin, le lien et la connexion puissante qui l’unit à son bébé comblent la maman. La physiologie pèse moins que les aspects psychologiques. Une fois, la cause des éventuelles douleurs ou gênes repérées et traitées, il faut mettre en place un nouvel équilibre dans le couple. Les solutions consistent davantage à se réinventer qu’à retrouver le couple « d’avant ». Souvent, malgré l’arrêt de l’allaitement ou du cododo qui étaient pointés comme responsables, la vie intime ne revient pas. Pour cela, il faut accepter de demander de l’aide, car la gestion d’un ou plusieurs enfants est très chronophage et trouver des moments pour soi et son couple implique d’avoir des relais. Enfin, gardez en tête qu’il s’agit d’une période de transition, qui nécessite du temps. L’impact de l’allaitement sur la sexualité est donc une imbrication de facteurs psychologiques, physiologiques et hormonaux. Il n’y a pas de normes en matière de sexualité, tout est une question d’équilibre et de communication dans le couple. Cependant, il ne faut pas rester seule avec vos questions ou vos doutes.
Allaitement et Traumatisme Lié à l'Accouchement
Le traumatisme que subissent certaines mères au moment de l’accouchement sur le plan physique comme psychologique peut avoir une incidence sur l’allaitement. Mais des soins adaptés, prodigués par des professionnels de santé qui prennent en compte l’expérience qu’elles ont vécue, peuvent améliorer la situation. Donner naissance peut être un moment de joie intense. Mais pour certaines mères, l’expérience de l’accouchement peut être pénible et entraîner un traumatisme durable. Les traumatismes liés à l’accouchement peuvent résulter à la fois de complications physiques et d’une détresse psychologique. Ils surviennent souvent lorsque les mères ne se sentent pas soutenues, entendues, ou si elles n’ont pas suffisamment le contrôle sur leur accouchement. La recherche suggère qu’une mère sur trois trouve traumatisante son expérience de l’accouchement, et qu’environ 4 % d’entre elles développent un syndrome de stress post-traumatique. Ce traumatisme peut conduire à de l’épuisement, à une tension émotionnelle et à une récupération physique qui prend du temps. Ces expériences autour de la naissance peuvent également avoir une incidence sur l’allaitement. Les mères qui se sentaient satisfaites des soins cliniques qui leur étaient prodigués et qui percevaient positivement leur expérience de l’accouchement étaient plus susceptibles d’allaiter leurs enfants. Ces mères étaient également plus susceptibles de poursuivre l’allaitement au-delà du premier anniversaire de leur enfant. Des soins positifs, caractérisés par le sentiment d’être respectée, soutenue et informée, contribuent à renforcer la confiance de la mère, un facteur clé de la réussite de l’allaitement. En revanche, les mères qui ont éprouvé de la détresse ou de l’insatisfaction pendant l’accouchement sont moins susceptibles d’allaiter ou de poursuivre l’allaitement pendant de longues périodes.
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Une naissance vécue comme traumatisante par la maman peut nuire à l’établissement de liens affectifs précoces avec l’enfant, les mères se sentant alors émotionnellement détachées ou comme paralysées. Ce détachement émotionnel, associé à la pression sociale en faveur de l’allaitement, peut accroître le sentiment d’incompétence ou de culpabilité des mères. Certaines mères décrivent avoir l’impression d’être en pilotage automatique, de s’occuper de leur bébé sans lien émotionnel. D’autres décrivent une pression intense pour continuer à allaiter malgré la détresse psychologique qu’elles ressentent. Pour d’autres, l’allaitement peut devenir un rappel douloureux du traumatisme qu’elles ont ressenti, ce qui aggrave les sentiments d’incompétence ou de culpabilité. Ces luttes psychologiques peuvent conduire les mères à éviter complètement l’allaitement pour se protéger de la reviviscence du traumatisme.
Les épreuves physiques liées à l’accouchement peuvent également avoir un impact. Se remettre d’un accouchement traumatique, en particulier après des interventions d’urgence telles qu’une césarienne ou un accouchement à l’aide d’une intervention instrumentale, peut rendre l’allaitement physiquement exigeant. La douleur, la fatigue et une mobilité réduite peuvent rendre difficile le positionnement du bébé ou la mise au sein. Associés à une détresse émotionnelle, ces obstacles physiques peuvent conduire à de la frustration et à l’arrêt de l’allaitement. Les mères qui ont subi un traumatisme à la naissance de leur bébé peuvent être confrontées à des difficultés considérables en matière d’allaitement. Mais plusieurs stratégies peuvent les aider.
L’une d’entre elles est appelée en anglais trauma-informed care. Dans cette approche, les professionnels de santé comprennent et reconnaissent l’impact du traumatisme sur le bien-être d’une personne. Au lieu de se concentrer uniquement sur les aspects physiques des soins postpartum, ces professionnels prennent également en compte les défis émotionnels et psychologiques auxquels leurs patientes peuvent être confrontées. Des professionnels de santé compatissants peuvent s’assurer que les mères se sentent soutenues et comprises. Pour les nouvelles mères qui ont vécu un accouchement traumatisant, cela signifie qu’elles doivent recevoir des soins adaptés aux cicatrices émotionnelles liées à cette expérience traumatisante, afin qu’elles se sentent véritablement soutenues et comprises. Le soutien émotionnel, par le biais de conseils, ou au sein de groupes de pairs, peut aider les mères à surmonter les expériences traumatisantes et à réduire leur isolement. L’aide pratique apportée par des conseillères en lactation peut également résoudre certaines difficultés liées par exemple à la mise au sein du bébé et à la production du lait, ce qui rend l’allaitement moins stressant. Enfin, un réseau solide de partenaires, membres de la famille et amis, peut apporter un réconfort et une aide pratique, créant ainsi un environnement dans lequel les mères se sentent capables de gérer l’allaitement et se rétablir.
Un départ traumatisant ne doit pas nécessairement définir le parcours de maternité. Pour certaines mères, l’allaitement devient un moyen de reprendre le contrôle et de guérir. Il peut transformer leur traumatisme en une source de force. Dans ces cas, l’allaitement représente un triomphe personnel, une façon d’affirmer leur rôle de mère. Cependant, il est essentiel de trouver un équilibre entre la détermination et la prise en charge de soi. Chercher du soutien n’est pas un signe d’échec, mais une étape nécessaire vers la guérison. Si l’allaitement maternel présente de nombreux avantages pour la santé, il n’est peut-être pas essentiel à l’établissement de liens entre la mère et l’enfant à long terme. Des résultats récents suggèrent que la qualité du lien ne diffère pas de manière significative entre les mères qui allaitent et celles qui utilisent des préparations lactées pour nourrissons. En outre, la durée de l’allaitement n’a pas nécessairement d’incidence sur la force du lien maternel. Ce qui compte vraiment, c’est de favoriser une relation d’amour et de soutien, que ce soit par l’allaitement ou par d’autres interactions nourricières. Les traumatismes liés à la naissance du bébé constituent sans aucun doute un début difficile. Cependant, avec un soutien adéquat, les mères peuvent guérir, reprendre confiance et créer des liens solides avec leur bébé, que ce soit par l’allaitement ou par d’autres moyens. Une prise en charge clinique positive et la compréhension des traumatismes liés à la naissance sont essentiels pour soutenir les mères. Cela peut les aider à passer d’un début difficile à une expérience épanouissante de la maternité.
L'Allaitement comme Élément d'une Maternité Intensive
L'allaitement s'inscrit d'autre part comme élément fondamental d'une « intensification » de la maternité, définie comme une tendance croissante, selon laquelle le rôle social de mère aurait largement dépassé les prérogatives strictement liées à l'élevage des enfants pour devenir un projet de vie en soi. Les gestes de la vie quotidienne, comme « toucher, parler, nourrir, ne sont plus perçus comme des finalités, mais comme des outils qu'il est demandé aux mères de perfectionner pour assurer un développement optimal à leur·s enfant·s. Cette intensification de l’investissement maternel est liée au rôle historique joué par la pédopsychiatrie, incarnée en France notamment par Françoise Dolto qui, dès la fin de la seconde guerre mondiale, entreprend d’éduquer les mères afin d’affranchir les enfants de l’éducation traditionnelle. L’objectif est plus précisément de les préserver des "risques psychologiques", définis par les psychanalystes sur la base de leurs travaux cliniques. Aux États-Unis comme en Europe, les travaux de Bowlby (1969) sur les effets d’une carence précoce d’attention maternelle ont rencontré un succès retentissant, et continuent d’exercer une influence importante auprès des professionnel·le·s de la périnatalité. Dans ces discours, l’allaitement est identifié comme contribuant au bonding (la création de liens affectifs) entre la mère et l’enfant, et fait dès lors partie des standards culturels de la maternité intensive. Enfin, en favorisant le contact peau-à-peau et les stimulations sensorielles, l’allaitement est aussi présenté par la psychologie développementale comme une manière d’optimiser le développement du cerveau de l’enfant, contribuant à « construire un meilleur bébé », voué à devenir un « meilleur » individu une fois adulte. Dans ce contexte, les mères sont moralement contraintes à allaiter et le succès de l'allaitement, témoin de leur engagement dans une "bonne" maternité, occupe une place essentielle dans la construction de l'identité maternelle. La mise en place de l'allaitement, accompagnée par les professionnel·le·s, devient dès lors un enjeu central du post-partum immédiat et marque la transition vers la maternité. Sous la guidance des professionnel·le·s, les mères s’engagent dans le travail corporel et émotionnel requis par l’allaitement pour « se faire un corps » maternel. Dans ce contexte, l’allaitement « fait » ou « défait » littéralement la mère.
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L'Allaitement : Une Expérience Corporelle et une Technique du Corps
Bien qu'identifié par la recherche socio-anthropologique comme un phénomène biologique culturellement construit, l’allaitement est aussi une expérience corporelle et une « technique du corps », au sens où l’entend Marcel Mauss (1936), nécessitant un processus d’apprentissage. En privilégiant une lecture théorique de la maternité et une conception culturaliste du corps, la littérature féministe échoue à rendre compte de l'expérience corporelle et sensorielle de la maternité, maintenant l'invisibilisation du travail corporel et émotionnel accompli quotidiennement par les mères. Dans les sociétés néolibérales, étayées par des valeurs individualistes, l'allaitement - à plus forte raison l'allaitement "long" - pose problème en ceci qu'il brouille les frontières corporelles et sociales entre l'enfant et sa mère. Or l'enveloppe corporelle agit comme un séparateur entre les individus : pour qu'il y ait individu, il faut respecter les frontières du corps. L'allaitement - qui implique qu'un fluide corporel passe d'un corps à un autre - transgresse cet ordre. Il se situe ainsi dans la continuité de la grossesse et agirait comme un rappel de l' « incorporation » du corps de l'enfant à celui de sa mère qui a opéré pendant la grossesse. Défiant l'idéal néolibéral d'individu autonome, il incarnerait dans cette perspective « une forme alternative et radicale de subjectivité incorporée ».
Deborah Lupton propose la notion d'intercorporéité pour comprendre la manière dont les mères « pensent et ressentent le corps de leurs enfants ». L'intercorporéité implique que des corps « apparemment autonomes et individualisés sont en fait expérimentés à un niveau phénoménologique comme entremêlés ». Par la proximité et l'intimité qu'il nécessite, l'allaitement peut être vu comme un acte d' "extrême" intercorporéité : une partie du corps de la mère - mamelon et lait en lui-même - est inséré dans la bouche de l'enfant pendant de longues périodes, de façon à ce que leurs corps fusionnent « d’une manière autant littérale que métaphorique ». D'une part, comme c'était le cas in utero, le corps de l’enfant se développe littéralement à partir de celui de la mère. D'autre part, les mères peuvent ressentir cette fusion à un niveau émotionnel : allaiter, ce serait en quelque sorte accepter de continuer à "partager" son corps pendant plusieurs mois, voire plusieurs années après l'accouchement.
Par ailleurs, dans le contexte culturel euro-américain, les seins sont perçus par le public profane − tout comme par les professionnel·le·s de la naissance, également imprégné·e·s de ces représentations − à la fois comme des pourvoyeurs de lait et comme des objets sexuels, cette deuxième dimension étant clairement prépondérante. Dans cette perspective et selon une vision hétéronormée, les seins sont d'abord liés à la sexualité et doivent rester l’apanage du partenaire. Les mères sont ainsi confrontées à une contradiction de l'allaitement : il faut allaiter, mais également rester sexuellement disponible pour son partenaire. Or un "bon corps maternel", soit un corps allaitant, ne peut pas être simultanément un corps sexuel, les "fonctions" sexuelles et maternelles étant pensées comme indépendantes. Étant donné la préférence culturelle pour les seins "sexuels" plutôt que pour les seins "nutritifs", les femmes qui allaitent enfreignent à la fois les limites du bon corps maternel et la norme du corps féminin comme objet (hétéro)sexuel. Comme le relève Monica Campo, les seins lactants ne correspondent plus à l'idéal sexuel dominant dans les sociétés euro-américaines, de seins construits selon les termes de cette auteure comme « fermes, passifs, inertes » et disponibles.
Debra Gimlin utilise le terme « travail corporel » en référence « au travail que des individus entreprennent sur leur propre corps et au travail rémunéré performé sur le corps d’autrui ». Cindy Stearns propose d'appliquer cette notion à l'allaitement, qui implique les deux dimensions nommées ci-dessus : il s'agit à la fois d'un travail que les mères entreprennent sur leur propre corps et d'un travail - non rémunéré - performé sur le corps de leur enfant. Mes observations de terrain révèlent que l'identité maternelle se construit à travers l'accomplissement de ce travail corporel. Après la grossesse et l'accouchement, l'allaitement agit comme une ultime transformation, un accomplissement du corps et de l'identité maternelle. Mais, à la différence de ces processus limités dans le temps et durant lesquels le corps est soumis à des mécanismes se dérobant à son contrôle, pour se mettre en place et se maintenir sur la durée, l'allaitement requiert un travail continu et exigeant - à la fois physiquement et émotionnellement - de la part des mères.
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