Charles Chaplin, une figure emblématique du cinéma, a marqué l'histoire par son personnage de Charlot et ses œuvres intemporelles. Parmi ses collaborations les plus marquantes, celle avec Edna Purviance occupe une place particulière. Cet article explore l'histoire de leur collaboration, leurs films, et l'impact de leur relation sur le cinéma.
La Rencontre et les Débuts chez Essanay
En janvier 1915, alors que le froid glacial de Chicago rendait les conditions de travail déplorables, Charles Chaplin, après avoir réalisé son premier court-métrage, décide de retourner en Californie. Il part à la recherche d'une actrice pour incarner la vedette féminine de ses films. C'est ainsi qu'il rencontre Edna Purviance, qui travaille au Tate’s Café à San Francisco. Chaplin est immédiatement frappé par sa beauté et son air triste. Malgré ses doutes quant à sa capacité à jouer la comédie, il décèle chez elle une malice et un sens de l'humour inné qui le séduisent.
La veille de leur premier tournage ensemble, une fête est organisée au studio. Chaplin, se vantant d'être capable d'hypnotiser n'importe qui, est mis au défi par Edna. Elle feint de s'endormir et de s'évanouir, dupant ainsi l'assistance et réalisant sa première improvisation avec Chaplin.
Une Collaboration Fructueuse
Pendant huit ans, Edna et Charlie vont tourner ensemble trente-cinq films au total, dont Le Kid et L’Opinion publique. C’est la période heureuse où Chaplin peaufine son personnage, lui faisant vivre auprès de sa compagne toutes les péripéties du migrant dans cette terre nouvelle qu’étaient à la fois le cinéma et l’Amérique. Parcourant avec elle toutes les strates de la société américaine, ensemble ils jouèrent au couple, qu’elle soit jeune fille d’armateur et lui marin (Charlot marin, 1915), grande bourgeoise et lui évadé de prison (Charlot s’évade, 1917) secrétaire amoureuse du patron et lui homme de ménage (Charlot à la banque, 1915) et même sa gitane alors qu’il joue avec panache et dérision le torero transi d’amour pour sa Carmen (Charlot joue Carmen, 1915)…Elle fut aussi celle qui lui permit de revisiter son enfance pathétique dans son film le plus célèbre, Le Kid.
Travailler avec Edna, c’est s’aimer à l’écran comme à la ville. La vie circule et pénètre le plateau de cinéma. Nul besoin de feindre des sentiments d’amour, il suffit de les laisser s’épanouir sur grand écran. À revoir Le Vagabond ou Charlot à la banque, il est remarquable de lire sur le visage de Charlot tout ce qu’il laisse transparaître et qu’il accentuera jusqu’au summum du masochisme, quinze ans plus tard, avec Les Lumières de la ville : l’amour n’est que souffrance dont il porte les stigmates. Regard supplicié, attente désespérée, visage défait. Elle ne me voit pas, elle me tourne le dos.
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L'Usure de la Relation et la Rupture
Mais Edna délaissera Charles. Fatiguée de le voir ailleurs, entouré de femmes si belles qui veulent l’accaparer, elle fera comme lui, sortira le soir pour éviter d’être là quand il l’appelle. Pourtant il l’aime, et a même pensé l’épouser. « Nous avions chacun des intentions sérieuses et, au fond, j’avais l’idée qu’un jour nous pourrions peut-être nous marier, mais je me posais des questions en ce qui concernait Edna. Je n’étais pas sûr d’elle, et cela me rendit moins sûr de moi. Serait-elle lasse de l’attendre ? Il est capable d’oublier le monde entier lorsqu’il travaille. Il avoue dans ses Mémoires l’avoir « souvent négligée ». Et surtout, elle ne supporte plus de le voir avec d’autres femmes.
Elle a trouvé un subterfuge pour le ramener à ses côtés : elle s’évanouit, tout comme à leurs débuts, elle joue la comédie. Chaplin tombe dans le piège. Vite, il accourt, affolé, délaissant les jolies filles. Elle se réveille, languide. Il est là, près d’elle. Mais un soir, elle appelle un autre homme à son chevet. Peut-être parce que Charles ne répondait plus assez vite, agacé par sa jalousie. Peut-être aussi pour l’humilier… C’est Thomas Meighan, un comédien de la Paramount, qui se retrouve auprès d’elle et la réveille. Il est connu, grand et robuste, a l’allure virile. Il est différent de Charles.
« Je n’en croyais pas mes oreilles. Mon orgueil était atteint ; j’étais scandalisé. Si c’était vrai, alors ce serait la fin de notre liaison. Mais cet orgueil ne résiste pas une journée. « Je parlais une heure au téléphone, nerveux et bouleversé, cherchant un prétexte pour nous réconcilier […] Je me pris pour elle d’un renouveau de passion. » Elle hésite. « J’insistais, à vrai dire, je suppliais, j’implorais, laissant tomber mes défenses et mon orgueil. Elle lui revient. Rasséréné, il peut reprendre le chemin du plateau pour se remettre au travail. Mais trois semaines plus tard, Edna vient au studio chercher son salaire. « En ce bref instant, Edna devint une étrangère, comme si je la rencontrais pour la première fois de ma vie.
L'Après-Rupture et le Soutien Continu de Chaplin
Malgré la rupture, Edna reste une habituée du studio et une amie de Charles. Elle aime créer ses propres scrapbooks, ces albums faits de photos et d’images, remplis de souvenirs et de nostalgie. Elle s’applique à recueillir tout ce qu’elle trouve sur Charles. Elle colle, elle note, elle assemble. Réservée et présente, proche et lointaine de celui qui fut son grand amour. Ils continuent l’aventure du cinéma à la Mutual, puis à la First National, et aux Artistes Associés. Or sa carrière ne décolle pas.
Il veut l’aider, souhaite qu’elle s’émancipe de lui et des studios Chaplin pour accéder enfin à la gloire. Il décide alors de devenir le producteur d’un jeune et talentueux cinéaste, Joseph von Sternberg. Impressionné par son film The Salvation Hunters (1924), Chaplin pressent aussi que c’est auprès de ce génial cinéaste viennois qu’Edna pourra accéder au rang de grande actrice.
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A Woman of the Sea : Un Projet Avorté
Charles Chaplin a conçu un mélodrame digne de Dickens, sa référence. L’action se déroule dans les docks de Monterey en Californie. Ce film, s’intitulera A Woman of the Sea - dans la suite du précédent film où Edna tenait le rôle principal ; A Woman of Paris, titre original de L’Opinion publique. Deux sœurs élevées dans une famille de pêcheurs de Monterey. L’une, Joan (Edna Purviance), est la jeune fille idéale, bonne à marier ; l’autre, Magdalen (Eve Southern à l’écran), plus piquante et sulfureuse, est courtisée par un solide pêcheur. Mais lorsqu’un romancier pointe son nez à Monterey, Magdalen s’enfuit avec lui à New York, et cède sans regret le pêcheur ennuyeux à Joan, qui l’épouse. Mais Magdalen revient à Monterey.
Le tournage du film, retitré The Sea Gull, puis The Woman Who Loved Once, puis à nouveau A Woman of the Sea, débute en mars 1926 et s’achève en juin de la même année. Chaplin ne donna jamais son entière approbation pour la sortie du film, à la fois sur des divergences du scénario, Chaplin étant plus enclin à une vision réaliste, alors que Joseph von Sternberg tablait sur un mélodrame plus baroque. Edna Purviance avait aussi énormément de mal à jouer comme à ses débuts ; elle avait pris du poids et surtout, elle buvait.
Malgré leur éloignement, tous deux garderont intact un lien d’amitié et de réciproque estime, et Charles Chaplin lui versera un salaire jusqu’à la fin de sa vie.
L'Opinion Publique: Un Drame Social Novateur
Est-ce qu’un seul geste peut suffire à faire basculer une histoire d’amour dans la tragédie ? C’est l’une des questions posées par L’Opinion publique (1923), premier film de Chaplin dans lequel il ne joue pas, abandonnant son personnage de Charlot pour ce drame de société. En France, deux amoureux, Marie (Edna Purviance) et Jean (Carl Miller), fuient leur village pour aller se marier à Paris contre l’avis de leurs parents. Mais, ironie du sort, au moment du départ le père du jeune homme décède ; lorsqu’il annonce par téléphone à sa fiancée déjà sur le quai de gare qu’il ne peut partir le soir même, elle ne le laisse pas s’expliquer et s’embarque seule dans le premier train pour Paris.
Une année plus tard, alors qu’elle est la maîtresse du richissime Pierre Revel (Adolphe Menjou), un célibataire convoité menant la grande vie, elle retrouve par le plus grand des hasards son fiancé de l’époque. Peintre sans le sou, il vit avec sa mère, sa pauvreté contrastant avec le luxe dans lequel se vautre la jeune femme grâce à son amant. Mais le jeune homme n’a jamais cessé de l’aimer. Elle se trouve alors partagée entre le luxe et la richesse que lui offre sa position de maîtresse et la vie simple d’un mariage avec Jean. Ce dilemme donne lieu à une situation tragique où le fiancé désespéré se donnera la mort.
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Portrait de Femme ou Portrait d'une Époque?
Au centre de ce drame, une femme, Marie St Clair. Son parcours, de la fiancée éprise et intègre à la maîtresse calculatrice pour terminer en mère courage, pourrait figurer une typologie des rôles assignés à la femme. Alors, portrait de femmes ou portrait d’une femme ? Les protagonistes féminins autour de Marie n’offrent pas une image très reluisante du beau sexe : trahisons, jalousie, superficialité sont de mises pour ces « amies » évoluant dans une société de débauche basée sur l’argent et les apparences. À travers elles, le film esquisse les traits d’un Paris décadent contrastant avec la description de la campagne où Marie retournera, après le suicide de son fiancé, vers les vraies valeurs, en s’occupant de petits orphelins sous le regard bienveillant d’un homme d’église.
Cette détermination s’incarne dans le film par le tableau de Marie peint par son ancien fiancé lors de leurs retrouvailles parisiennes. Alors que la jeune provinciale est devenue une femme élégante, sophistiquée et qu’elle pose parée d’une robe à la mode, son ancien fiancé la représente telle qu’elle était à la campagne, portant les mêmes vêtements que la nuit de la fuite. Le film met ainsi l’accent sur cet instant où le destin de Mary a basculé, où elle a choisi de façon délibérée sans attendre d’explications, de prendre en main son destin et de monter seule dans un train, certaine que son fiancé est un lâche.
Au-delà de ce geste, le film offre également un contraste ville/campagne (le titre original A Woman of Paris est beaucoup plus éloquent concernant l’impact de la ville sur l’héroïne) en évitant les écueils d’une comparaison manichéenne. En plus de tous les aspects cités jusqu’ici qui font de L’Opinion publique une œuvre passionnante, le film marque également un tournant dans le jeu d’acteur. En effet, comme le relevait la critique française de l’époque, le jeu d’acteur s’affranchit des mimiques empruntées au théâtre qui ne conviennent plus aux exigences du cinéma s’appuyant d’avantage sur l’expressivité d’un regard que sur une gestuelle exacerbée. Le fait que le film soit construit en partie sur cet instant décisif où Marie St Clair, en l’espace de quelques secondes, prend la décision de partir, que le spectateur n’ait accès à son intériorité qu’à travers l’expressivité de son regard exprimant les subtilités de la psyché humaine, atteste de la force et de la puissance du jeu d’acteur.
Pour toutes ces raisons, L’Opinion publique représentait un défi pour Chaplin convaincu que l’absence de dialogue ne nuirait pas à une certaine psychologie des personnages.
Les Films de Charlot et Edna Purviance : Une Filmographie Essentielle
La collaboration entre Charles Chaplin et Edna Purviance a donné naissance à une série de films mémorables, explorant différents aspects de la société et de la condition humaine. Parmi ces œuvres, on retrouve :
- Charlot Marin (1915): Une comédie où Charlot et Edna incarnent un couple improbable, lui marin et elle fille d'armateur.
- Charlot à la Banque (1915): Une satire sociale où Charlot, homme de ménage, et Edna, secrétaire amoureuse du patron, sont confrontés aux réalités du monde du travail.
- Charlot joue Carmen (1915): Une parodie de l'opéra de Bizet, où Charlot incarne un torero amoureux d'une gitane interprétée par Edna.
- Charlot s’évade (1917): Une comédie d'aventure où Charlot, évadé de prison, trouve refuge auprès d'une jeune bourgeoise incarnée par Edna.
- Le Kid (1921): Un chef-d'œuvre du cinéma muet, où Charlot recueille un enfant abandonné et forme avec lui une famille de cœur. Dans ce film, Edna Purviance revisite l'enfance pathétique de Chaplin.
- L'Opinion publique (1923): Un drame social où Edna Purviance incarne une jeune femme tiraillée entre l'amour et l'ambition.
Le Pèlerin : Une Évasion Hilarante
Dans "Le Pèlerin" (The Pilgrim), un moyen métrage muet réalisé par Charles Chaplin, Charlot, emprisonné, parvient à s'échapper. Pour passer inaperçu, il se déguise en prêtre. Malheureusement pour lui, lorsqu'il arrive dans un petit village, tout le monde le prend pour un vrai curé ! Il doit alors célébrer un office et prononcer un sermon… Le scénario offre un polar social débordant de finesse et de sensibilité avec des scènes hilarantes comme celle du gamin exécrable face au prêtre travesti. Une histoire drôle et romantique dans laquelle Mr Chaplin… Un "petit" Chaplin (par la durée) qui évidemment n'atteint pas l'excellence des œuvres qui suivront mais qui propose une série de gags de très bonne facture. C'est le dernier court-métrage de Chaplin, et le dernier aussi où il joue en compagnie d’Edna Purviance.
Charlot à la Cure : Une Critique Sociale Déguisée
Charlot est plus qu'un comique, c'est un personnage qui aime perturber l'ordre établi, qui ne suit aucune règle, ou qui fait semblant pour mieux les détourner et arriver à ses fins. Dans "Charlot fait une cure", lorsqu'il arrive à la cure thermale, nous découvrons avec bonheur tous les gags qu'il nous propose pour chaque situation. Entrer dans l'hôtel devient un tour de force, et nous suivons la mécanique du personnage qui semble bien décider à semer le chaos. Et comment ne pas éclater de rire lorsque nous le voyons faire tant de manières pour nager ? Facétieux, Charlot/Chaplin dynamite les règles de bon usage de la société pour mieux s'en moquer et nous rappeler combien la joie de vivre l'emporte sur les mesquineries et des esprits sérieux trop rigides.
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