Le monstre est une figure emblématique de la culture populaire, comme en témoigne le cinéma fantastique et d’horreur qui a connu une véritable consécration à Hollywood entre 1935 et 1965. Il semble intimement lié à l’histoire politique et aux mœurs états-uniennes du XXe siècle, période marquée par les normes de censure du cinéma américain. Loin de disparaître des écrans à la fin du Code Hays, le monstre est toujours aussi présent aujourd’hui au cinéma et dans les séries, ce qui lui confère une certaine persistance. Le monstre est donc un mythe au sens de Roland Barthes car il est constitué par un « rapport de déformation » qui repose sur une « absence sensible » qui « dépolitise » les constats afin de faire accepter des visions simplifiées des problématiques socio-politiques profondément ancrées dans l’actualité. Afin de questionner les représentations du monstre dans les fictions à caractère sériel, une enquête a été réalisée sur la réception de la série American Horror Story afin de comprendre comment de jeunes adultes les interprètent. Ce protocole exploratoire s’inscrit dans la lignée des méthodologies relevant de la sémiotique et des études de la réception qui s’ancrent en outre dans les Television Studies initiées par David Morley et Charlotte Brunsdon.
Méthodologie et Contexte Pédagogique
Ce projet possède un versant pédagogique puisqu’il a été mené dans le cadre de l’enseignement, les productions sérielles et les réflexions autour du genre étant de plus en plus intégrées dans les curricula à l’université, plus particulièrement en Sciences de l’Information et de la Communication. Le protocole déployé s’inscrit dans les lignes directrices d’une méthodologie développée afin d‘investiguer la figure du zombie dans la série The Walking Dead (AMC, 2010-) auprès de 73 étudiant·e·s de licence et de master en « Culture et Communication » inscrit·e·s à l’Université Paris 8. Il a été proposé aux 22 étudiant·e·s de master 2, familiarisé·e·s avec notre méthode de pédagogie réflexive, de choisir entre un séminaire classique ou un prolongement de l’étude de terrain collective. Une semaine avant la première séance, un questionnaire a été distribué permettant de « prendre la température » sur leur avis concernant les fictions sérielles, et en particulier sur AHS. Pour des raisons de faisabilité, l'attention s'est concentrée lors de la première séance de discussion collective sur la bande-annonce de la dernière saison en date d’AHS (S8, 2018). Après un focus group ayant duré près de trois heures sur cette vidéo, les étudiant·e·s ont eu plusieurs semaines pour en produire individuellement une interprétation rédigée. Douze étudiant·e·s du groupe de M2 étaient présent·e·s à cette session, ainsi que deux issus du groupe de L2 ayant participé à l’étude sur The Walking Dead (très sensibles à la méthode pédagogique déployée et curieux de découvrir AHS qu’ils ne connaissaient pas). La deuxième séance a été réalisée en comité restreint auprès de trois étudiant·e·s volontaires (deux femmes et un homme) du groupe de M2. Lors de cette session, l'intérêt s'est porté sur le trailer de la saison 3 (2013) afin d’interroger plus particulièrement la persistance de la représentation de la sorcière dans AHS car les analyses des étudiant·e·s se sont articulées en particulier autour de cette figure.
L’objectif de l’approche socio-sémiotique engagée en collectif a pour ambition d’étudier avec les participant·e·s les schémas narratifs et la construction des personnages, toujours en étroite relation avec les stratégies éditoriales de l’image filmique déployées par les grands groupes de l’industrie audiovisuelle. Le questionnaire distribué était composé d’une vingtaine de questions proposant une grande variété de choix multiples et demandant toujours aux participant·e·s de préciser leurs réponses en quelques lignes. Construit en sablier, il aborde dans un premier temps des questions généralistes concernant les pratiques de lecture des productions cinématographiques et sérielles - afin de permettre aux étudiant·e·s de répondre à une large variété de questions sans nécessairement connaître la série - puis se resserre sur AHS. Le groupe d’étudiant·e·s participant était composé de 19 femmes et de 3 hommes né·e·s entre 1990 et 1997, avec une moyenne d’âge de 23 ans. Majoritairement de nationalité française (77 %), ils et elles représentent néanmoins une certaine diversité culturelle (5 individus de nationalité algérienne, chinoise, serbe, polonaise et portugaise). Toutes et tous sont issu·e·s de formations académiques en Sciences de l’Information et de la Communication (59 %), en Médiation Culturelle (18 %), diplômé·e·s en Audiovisuel et Cinéma (14 %) ou encore en Littérature française ou étrangère (9 %). Certain·e·s sont alternant·e·s au sein de groupes comme France Télévision, possèdent des blogs de critique filmique, sont passionné·e·s de photographie ou produisent des vidéos YouTube. Acculturé·e·s « depuis l’enfance » aux séries télévisées (72 %), ils et elles sont encore plus nombreux et nombreuses à déclarer en regarder au moins « deux ou trois fois par semaine » (77,7 %) voire « tous les jours » (38,8 %). Le « streaming et/ou le replay » (72,2 %) sont au cœur des pratiques de lecture du groupe tandis que seulement 16,6 % déclarent « télécharger légalement et/ou illégalement du contenu ».
Ryan Murphy et la Transgression des Normes
Concernant Ryan Murphy, créateur et producteur d’AHS, il est décrit par un étudiant dans ses réponses au questionnaire comme n’ayant « pas de barrières entre le politiquement correct et ce qui ne l’est pas » notamment à travers une « certaine extravagance qu’émane de son créateur envers les scénarios. La façon dont il parle et traite de la violence est toujours quelque chose de remarquable car il n’y a pas de tabou pour lui » (Yanis, M2). "Je regardais Nip/Tuck pendant sa sortie nationale à la télévision en Serbie. L’histoire m’a beaucoup plu. Je trouve le sujet principal autour de la société moderne, qui dévalorise l’imperfection, très intéressant. La série apparaît en 2003, quand parler si ouvertement de la chirurgie plastique était assez courageux. Il s’agissait d’une série qui allait un peu plus loin que les autres." Glee, s’inscrivant dans un style comédie musicale, met notamment en récit des problématiques sociétales liées à la normalisation des corps genrés et atypiques d’adolescent·e·s présenté·e·s comme étant « underdogs » (gay, lesbienne, obèse, handicapé…) et vivant l’impopularité au lycée : « J’ai regardé les trois premières saisons au lycée. J’ai aimé car je trouvais les personnages drôles et attachants, mais aussi et surtout pour les super reprises musicales du club de chorale ! » (Sarah, M2). Pour plusieurs étudiant·e·s, Ryan Murphy est donc un showrunner célèbre pour ses productions interrogeant les normes corporelles et les rapports sociaux de genre mais est aussi reconnu comme « un membre proéminent et activiste de la cause LGBT » (Alice, M2). "Je pense que cette série explore assez courageusement, non pas seulement l’horreur et la peur, mais la transgression. C’est le concept de transgression qui est au centre de toute la série pour moi et qui constitue la ligne directrice de toutes les saisons, de la construction des personnages à l’élaboration des intrigues, en passant par les rapports des personnages entre eux."
Les corps jugés atypiques, parfois même monstrueux, interrogent les normes du visible, du banal et de la transgression à travers une « surenchère dans la terreur qu’installe peu à peu la série » (Chloé, M2). En effet, parmi trente-sept mots-clés proposés, les thèmes « Meurtre » (78,6 %), « Paranormal » (71,4 %) et « Sexualité » (71,4 %) ont été les plus retenus pour décrire l’ambiance d’AHS. Suivis de près par « Famille » (64,3 %), « Enfermement » ex-aequo avec « Amour » (57,1 %). Ces sélections opérées par les répondant·e·s sont majoritaires pourtant ils et elles n’ont pas vu les mêmes saisons, ce qui permet de voir se dessiner un fil rouge tissé tout au long de la série et ainsi de la positionner au sein de son écosystème concurrentiel comme appartenant au genre de l’« horreur-dramatique ». Souvent perçue comme anxiogène et violente, elle a recours de manière récurrente aux thèmes classiques des fictions américaines tout en reprenant les codes de l’angoisse. Dans AHS, le monstre se dissimule souvent dans l’ombre et les ténèbres avec lesquelles il fait corps et saisit les spectateur·trice·s par surprise, cherchant à provoquer un effet de jumpscare : « J’ai aimé le suspense et l’adrénaline que procure la série, mais plusieurs fois, notamment des scènes de tortures et de meurtres particulièrement sanglants, j’ai détourné les yeux car ce genre de scènes gores et explicites heurtent ma sensibilité. » (Sarah, M2). Ces émotions fortes positionnent potentiellement le/la spectateur·trice au cœur du paradoxe du sublime (Mishra, 1994).
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Représentations Ethniques, de Genre et des Minorités
Enfin, à la question « Que pensez-vous des représentations ethniques, genrées et des représentations des minorités dans la série ? », une grande part des étudiant·e·s déclare ne s’être jamais posé la question (42,8 %), quelques-un·e·s ont considéré la série comme féministe (21,4 %), ou comme répondant à une grande diversité (14,3 %). Une étudiante a soulevé un paradoxe intéressant qualifiant à la fois les représentations au sein de la série comme se situant entre « patriarcat » et « féminisme », mettant en évidence la présence d’une ambiguïté au sein d’AHS. Parmi les étudiant·e·s qui apprécient certaines productions de Ryan Murphy, ils et elles identifient chez ce showrunner une volonté d’interroger les normes genrées des corps et des regards. En effet, plusieurs participant·e·s connaissant bien AHS et semblant particulièrement sensibles à la cause féministe ont souligné cet effort. Reconnue critique, AHS offrirait des représentations innovantes et ferait référence à une actualité pro-féministe moderne avec des problématiques queer et décoloniale, en particulier par la mobilisation d’un système complexe de personnages féminins de pouvoir comme les sorcières : « AHS me semble particulièrement engagée et délivrant un message féministe et pro-théories queer. Cette omniprésence des personnages féminins est renforcée par l’absence de personnages masculins principaux « à l’exception de ceux joués par Evan Peters » (Théodora, M2). Par ailleurs, est remarquée la présence récurrente de personnages considérés comme « LGBT » (Théodora, M2) comme « le personnage joué par Denis O’Hare dans la Saison 5 » ainsi que par les différentes identités sexuelles représentées par de « multiples rapports homosexuels et/ou bisexuels entre les personnages dans l’ensemble de la série ». Théodora approfondit cette pensée et opère un lien entre les représentations de genre que donnent à voir AHS avec « des rôles féminins très diversifiés et loin des représentations stéréotypées » et le « contrôle de leur sexualité » dont elles « essaient de se protéger ».
Lors du premier visionnage, les étudiant·e·s découvrent avec une certaine perplexité le trailer de la saison 8 d’American Horror Story : « Cette bande-annonce part dans tous les sens, on commence dans un monde post-apocalyptique puis on finit avec des zombies et un château » s’exclame l’une des participantes. L’ouverture de ce trailer évoque spontanément à une participante le début du film BirdBox (Netflix, 2018) : « ça va dans tous les sens, puis ils se retrouvent dans une maison dont ils ne peuvent plus sortir… ». En effet, de nombreuses productions font référence à la maison de l’horreur comme la série de films Amityville (1979-2018) ou comme la mini-série Rose Red tirée du roman éponyme de Stephen King. D’abord présentée comme un lieu de refuge, elle se transforme inévitablement en piège pour les occupant·e·s, le lieu où se trouve le monstre. Le monstre est le garant de l’intégrité des lieux, il veille sur la demeure et peut délivrer des châtiments si les règles ne sont pas respectées. Dans la bande-annonce, on peut voir « une maîtresse de maison entre le style « château de vampire » et maison close […] et la succession d’images de violence, de SM, d’humiliations et cannibalisme » (Louis, M2). Le topos de l’enfermement est vite identifié puis exprimé par l’empathie et l’angoisse qu’il peut générer : « Au début quand ils arrivent dans l’espace clos, on a l’impression qu’ils sont safes, mais en fait, ils ne sont pas en sécurité non plus à l’intérieur, on a envie de leur dire ‘sors, fuis !’ (rires) » (Ines, M2). Le danger est perçu comme omniprésent à l’intérieur du lieu : « Le mec marche au plafond de la chambre, comme une araignée » (Julie, M2) souligne une étudiante pendant la discussion collective, tandis qu’un autre précise dans son écrit final que le « personnage au plafond en latex noir qui porte une combinaison qui lui recouvre tout le corps y compris le visage peut évoquer un monstre. Ce personnage pouvant évoquer un prédateur prêt à bondir sur sa proie annonce en effet un crossover avec la première saison de la série. Dans celle-ci, il s’agit d’un fantôme-violeur qui met enceinte la mère de famille [S1E1] d’une progéniture décrite par la radiologue nommée Angela comme « La peste des nations, la Bête » [S1E6]. Elle affirme avoir vu « les sabots » lors d’une échographie prénatale de l’enfant [S1E4] qui est finalement présenté comme celui qui provoquera la fin du monde [S1E9]. Dès sa plus tendre enfance, ce garçon au visage angélique commet des meurtres sanglants qui clôturent la première saison [S1E12].
Le groupe de zombies est dans un « cimetière » (Patrice L2) ou « une place d’exécution » (Gabin, M2) et un « mouvement de caméra vers le haut » (Chloé, M2) nous montre qu’ils sont surplombés d’un personnage vêtu tout de noir. Au sujet de cette silhouette immobile, les interprétations fusent au sein de la promo : « bourreau » (Yanis, M2), « la grande faucheuse » (Chloé, M2), un « personnage non-humain » (Ines, M2) ou encore un nécromancien, le « sorcier qui réveille les morts » (Carmen, M2). L’origine des zombies est laissée en suspens dans la bande-annonce mais pour les étudiant·e·s, il n’y a que deux possibilités : il s’agit soit d’une zombification issue du désastre nucléaire et de la radioactivité, soit d’une zombification d’ordre chamanique contrôlée par un sorcier. L’image suivante ratifie cette dernière possibilité en présentant à l’écran un gros plan sur un personnage mort dans la saison 3. Lorsque l’ensemble du groupe dispose de cette information, une étudiante émet l’hypothèse que le nécromancien l’aurait « ramené à la vie » (Cécile, M2).
Analyse d'une Scène d'Avortement dans la Saison 5
Dans ce contexte d'horreur et de transgression, la question de l'avortement se pose avec une acuité particulière. Une scène spécifique de la saison 5 d'AHS met en lumière cette thématique complexe.
Lana rencontre un médecin. Elle a pris la décision de se débarrasser du bébé. Le médecin est prêt à procéder à l’avortement. Lana revoit toutes les horreurs dont elle a été témoin. Soudain, elle dit au médecin d'arrêter.
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Cette scène, bien que brève, est chargée de tension dramatique et de significations potentielles. Elle intervient après une série d'événements traumatisants pour Lana, qui a été séquestrée et torturée. La décision d'avorter est donc présentée comme une conséquence directe de ces expériences.
Plusieurs interprétations peuvent être envisagées :
- Le traumatisme comme justification : L'avortement peut être perçu comme un acte de survie, une manière pour Lana de reprendre le contrôle de son corps et de sa vie après avoir été victime de violence.
- Le poids de la maternité : La perspective d'élever un enfant dans un monde aussi sombre et dangereux peut sembler insurmontable. L'avortement devient alors un choix rationnel, motivé par le désir de protéger l'enfant d'une existence potentiellement misérable.
- La remise en question des normes : Dans l'univers transgressif d'AHS, l'avortement peut être interprété comme un acte de rébellion contre les normes sociales et religieuses qui condamnent cette pratique.
L'arrêt soudain de Lana au moment de l'avortement ajoute une nouvelle dimension à l'analyse. Ce revirement peut être interprété comme :
- Une prise de conscience : Lana réalise qu'elle ne peut pas se résoudre à mettre fin à la vie de l'enfant qu'elle porte.
- Un espoir de rédemption : La maternité peut être perçue comme une voie vers la guérison et la reconstruction de soi après le traumatisme.
- Une manipulation narrative : Les scénaristes utilisent ce revirement pour maintenir le suspense et explorer d'autres facettes de la psychologie de Lana.
Interprétations Multiples et Ambiguïtés
Il est important de noter qu'AHS est une série qui se caractérise par ses interprétations multiples et ses ambiguïtés. La scène d'avortement ne fait pas exception à cette règle. Elle peut être perçue comme un acte féministe, une tragédie personnelle ou un simple ressort narratif.
Ce qui est certain, c'est que cette scène soulève des questions importantes sur la maternité, le traumatisme et le droit des femmes à disposer de leur corps. Elle invite les spectateurs à réfléchir à leurs propres valeurs et à remettre en question les idées reçues sur l'avortement.
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