L'avortement, un sujet sociétal, politique et religieux qui remonte au moins à l'Antiquité, a été au cœur de débats passionnés et de luttes acharnées à travers l'histoire. La légalisation de l'interruption volontaire de grossesse (IVG) a été une conquête difficile, et son acquis reste fragile, comme le montrent les remises en question actuelles dans certains pays. Parmi les symboles forts de cette lutte, l'aiguille à tricoter et le cintre occupent une place particulière, évoquant la dangerosité des avortements clandestins et la nécessité de protéger le droit des femmes à disposer de leur corps.
L'Avortement Clandestin : Une Réalité Douloureuse
Avant la légalisation de l'avortement, les femmes qui souhaitaient interrompre une grossesse non désirée étaient souvent contraintes de recourir à des méthodes dangereuses et illégales. L'article 317 du code pénal de 1810 punissait d'un à cinq ans de réclusion la femme qui avortait et le « tiers avorteur ». La loi du 31 juillet 1920, réprimant la provocation à l'avortement et la propagande anticonceptionnelle, renforçait encore cette interdiction, motivée par un souci d'encourager la natalité après l'hécatombe de la Première Guerre mondiale. Sous le régime de Vichy, l'avortement était même considéré comme un crime d'État passible de la peine de mort.
Dans ce contexte, les femmes les plus démunies utilisaient des objets du quotidien pour provoquer l'avortement : aiguille à tricoter, baleine de parapluie ou de corset, épingle à cheveux, bigoudis, scoubidous, tuyaux d'aquarium, piques, tuyaux de perfusion (achetés au marché noir), ciseaux, fourchettes, branches d'arbres, tiges de lierre ou persil, os de poulet, fil de fer, fil électrique, bout de bois, stylo Bic… Les conséquences étaient souvent dramatiques : septicémie, embolie gazeuse, infections, perforation de l'utérus…
Les femmes qui avaient les moyens partaient à l'étranger, dans des pays où l'avortement était légal, comme l'Angleterre, la Hollande ou la Suisse. D'autres faisaient appel à des « faiseuses d'anges », des femmes sans qualification qui pratiquaient l'avortement clandestinement, souvent avec des méthodes rudimentaires et dangereuses.
L'Aiguille à Tricoter : Un Symbole de Désespoir
L'aiguille à tricoter est devenue un symbole poignant de la réalité des avortements clandestins. Elle représente le désespoir des femmes contraintes de recourir à des méthodes dangereuses pour interrompre une grossesse non désirée. Les « tricoteuses » utilisaient des aiguilles à tricoter pour percer la poche des eaux ou ouvrir le col de l'utérus, afin d'entraîner une fausse couche. Cette opération, pratiquée dans des conditions d'hygiène déplorables, entraînait souvent des complications graves, voire la mort.
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L'aiguille à tricoter est un rappel constant des risques encourus par les femmes avant la légalisation de l'avortement. Elle symbolise la souffrance, la peur et la détresse de celles qui étaient privées du droit de choisir.
Le Cintre : Un Objet Politique Fort
Le cintre, brandi par des militantes féministes lors des manifestations, est apparu dans les années 1970. Son message est clair : mettre en évidence de manière délibérément abrupte le non-dit des avortements clandestins et revendiquer la reconnaissance du droit à l’interruption volontaire de grossesse. Un demi-siècle plus tard, il n’a pas disparu des mobilisations en faveur du droit des femmes. Lors de la dernière décennie, le cintre que l’on croyait relégué aux oubliettes est revenu hanter les mobilisations dénonçant la remise en question des droits des femmes en Espagne, accompagné du slogan « Nunca más » (« Plus jamais ça »). On l’a également aperçu en Pologne mais aussi aux Etats-Unis, notamment en 2022 lorsque la Cour Suprême a décidé que l’avortement ne devait plus être considéré comme un droit constitutionnel.
Ce symbole est une piqûre de rappel, un signal qui met mal à l'aise et vient rappeler que, dans certains pays, la vie des femmes est encore menacée par des interventions clandestines pratiquées hors de tout contrôle médical.
La Lutte pour la Légalisation de l'Avortement
La lutte pour la légalisation de l'avortement a été longue et difficile. Dès les années 1950, le Mouvement français pour le Planning familial (MFPF) a promu les moyens contraceptifs modernes. La loi Neuwirth de 1967 a autorisé leur usage, mais sous des conditions strictes.
La politisation de l'avortement comme liberté des femmes est venue d'autres espaces contestataires des années 68 : les groupes féministes, sous la bannière du Mouvement de libération des femmes (MLF), ont brisé le silence entourant cette pratique clandestine et en ont fait un révélateur de la contrainte au mariage et au coït, de l'assignation des femmes à la maternité et de leur exploitation économique.
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Le manifeste des 343 femmes déclarant avoir avorté, publié en avril 1971 dans Le Nouvel Observateur, a marqué un tournant décisif. La défense des femmes signataires a donné naissance à l'association « Choisir », qui a poursuivi la voie juridique et légale de défense du droit d'avorter. Puis sont venus les retentissants procès de Bobigny, en 1972, où Gisèle Halimi a fait acquitter une jeune fille de 17 ans qui avait avorté après un viol.
En 1973, le Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception (MLAC) a été lancé à l'initiative du Groupe Information Santé (GIS) et du MFPF. La forte médiatisation de cette transgression de la loi a précipité la mise à l'agenda gouvernemental. La loi Veil, adoptée en 1975, a finalement légalisé l'IVG, mais elle est apparue comme une loi de compromis, strictement réglementée. Il a fallu attendre 1982 pour que le gouvernement socialiste fasse adopter le remboursement partiel de l'IVG par la Sécurité sociale.
Les Avancées et les Remises en Question
Depuis la loi Veil, le droit à l'avortement a connu des avancées significatives en France. Le nouveau code pénal de 1994 a dépénalisé l'avortement, et la loi Aubry de 2001 a porté de 10 à 12 semaines le délai légal de l'IVG et a supprimé l'autorisation parentale pour les mineures. En 2013, le gouvernement a décidé de rembourser à 100 % l'IVG par l'assurance-maladie, pour toutes les femmes. En 2022, la France a rejoint la moyenne européenne en décidant d’allonger le délai légal de recours à l’IVG à 14 semaines. Enfin, le 4 mars 2024, les députés et sénateurs réunis en Congrès ont voté pour l’inscription de « la liberté garantie à la femme d’avoir recours à une interruption volontaire de grossesse » dans l’article 34 de la Loi fondamentale, faisant de la France le premier pays au monde à inscrire le droit à l’avortement dans la Constitution.
Malgré ces avancées, le droit à l'avortement reste fragile et est régulièrement remis en question dans certains pays. La décision de la Cour Suprême américaine en 2022, annulant l'arrêt Roe v. Wade, a rappelé que les acquis peuvent être remis en cause et que la vigilance reste de mise.
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