Contrairement à la France, où la quasi-totalité des accouchements ont lieu à l'hôpital, les Pays-Bas ont conservé une tradition particulière : l'accouchement à domicile. Ce modèle néerlandais, qui favorise les naissances à domicile et limite la médicalisation des grossesses à bas risque, continue de susciter l'intérêt et les interrogations, même si les demandes des femmes évoluent.
L'accouchement à domicile : une tradition ancrée
Aux Pays-Bas, une femme sur six accouche encore à domicile. Liesbeth Slijster, une habitante de Nimègue, témoigne de son expérience positive : « Tristan est né sur ce lit, la semaine dernière à 16 h 42 exactement. » Elle raconte comment elle a accouché dans sa maison, entourée de son mari et de sa sage-femme, Siegrid Hoekstra. Pour Liesbeth, l'accouchement à domicile était un choix motivé par une expérience antérieure traumatisante à l'hôpital. « Pour mon premier fils, Ami, j’avais dépassé le terme et il a fallu déclencher l’accouchement à l’hôpital. Je pleurais en y allant. Là-bas, tu dois rester sur ton lit, les gens vont et viennent… Et, après la naissance, ils ont pris le bébé pendant vingt minutes pour des tests, c’était très traumatisant. »
Son compagnon, Mark, initialement sceptique, a finalement été conquis par l'idée : « Maintenant, je trouve que c’est plus étrange d’accoucher à l’hôpital. Surtout le retour, mettre le bébé tout petit dans la voiture… A la maison, on est là où on doit être. Tout est si paisible, tranquille, sans distraction. Même quand je chuchotai, Liesbeth me demandait de garder le silence. Quelques minutes après la naissance, on était là tous ensemble et on a sorti le champagne. »
La kraamzorg : un soutien postnatal unique
Après l'accouchement, une autre figure importante intervient : la kraamzorg. Elly Van Het Land, une kraamzorg, décrit son rôle comme étant à mi-chemin entre l'infirmière et l'aide familiale. Elle accompagne les jeunes parents chaque jour de la première semaine, s'occupe du bébé, prend sa température et le pèse, accompagne la mère pour l'allaitement et lui prépare ses repas, fait le ménage, joue avec les aînés… « Nous tissons des liens très forts avec les familles. Nous voyons beaucoup de choses, explique Elly, d’un air entendu. La plupart des mères fondent en larmes quand je pars. Mais, dès que je ferme la porte, ça va mieux, elles sentent qu’elles sont capables de se débrouiller. »
La kraamzorg arrive à la fin de l’accouchement, pour seconder la sage-femme, encourager la mère et s’occuper du nettoyage. Les aspects pratiques sont pris en charge par l'assurance : les futurs parents reçoivent un colis contenant les protections et alèses nécessaires pour une naissance à domicile. Le reste du matériel médical tient dans la mallette de la sage-femme.
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Sécurité et choix : les maîtres mots
La sécurité est une préoccupation centrale dans le modèle néerlandais. Siegrid Hoekstra, sage-femme, rassure ses patientes : « Si quelque chose se passe mal, l’hôpital est à dix minutes en voiture. On ne prendra jamais de risque. » Elle insiste sur l'importance pour les femmes de « prendre sa propre décision, car vous avez plus de chances que l’accouchement se passe bien si vous êtes à l’aise. »
Les sages-femmes suivent chaque mois une quarantaine de grossesses « normales », à bas risque, puisque les cas pathologiques (diabète, hypertension, jumeaux, etc.) sont suivis à l’hôpital. Mais seules 40 % des femmes choisissent d’accoucher chez elles.
Une évolution des pratiques
Le taux de naissance à domicile a diminué ces dernières années aux Pays-Bas, passant de 29,4 % en 2005 à 15,9 % en 2013. Selon les sages-femmes, un tournant s’est produit en 2008, lorsque le pays a rétrogradé dans les statistiques européennes de mortalité périnatale. « Les médias se sont acharnés sur les naissances à la maison, alors que rien ne prouvait que c’était lié, déplore Siegrid. Des journaux écrivaient sur l’accouchement en titrant “Ne faites pas cela chez vous”. »
La question du lieu de naissance préoccupe tous les futurs parents. Une jeune Allemande est étonnée de la décontraction en ce qui concerne la grossesse aux Pays-Bas, qui n’est pas considérée « comme une maladie ». Son mari néerlandais, lui-même né à domicile, ne souhaite pas poursuivre la tradition. « La plupart du temps, tout se passe bien. Mais si ce n’est pas le cas ? Nous voulons réduire le risque au minimum », dit Jurjen avec insistance. Finalement, le couple a opté pour un accouchement en maison de naissance, une structure gérée par les sages-femmes située dans les locaux de l’hôpital. Un compromis entre intimité et sécurité qui commence tout juste à se développer en France.
L'hôpital : une option de plus en plus prisée
Les futures mères peuvent aussi venir avec leur sage-femme pour accoucher à l’hôpital universitaire de Nimègue, le Radboud UMC. En cas de difficulté (ralentissement des battements cardiaques, saignements, stagnation de la progression des contractions, etc.), les patientes sont transférées au bout du couloir et passent sous la responsabilité de l’équipe obstétricale. « Lorsqu’on est appelé, la sage-femme nous fait un compte rendu et nous montre le carnet de grossesse, explique Olivier Van der Heijden, gynécologue obstétricien à l’hôpital. Cela arrive environ pour 20 % des patientes de cette salle. Les autres, on ne les voit même pas. »
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Après un accouchement normal, les mères et leur bébé quittent l’hôpital quelques heures après la naissance, trois jours après une césarienne. Comme le résume une future maman, « moins on reste longtemps, moins on a de risque que le bébé attrape de bactérie ».
Le rôle des sages-femmes : une expertise reconnue
Franka Cadée, responsable des échanges internationaux à l’Association royale des sages-femmes néerlandaises (KNOV), défend le système périnatal traditionnel, qui favorise les naissances hors de l’hôpital. Elle organise des stages d’été pour faire découvrir le modèle néerlandais aux sages-femmes étrangères : « C’est bien qu’elles viennent voir en vrai, car parfois, les gens ont une vision irréaliste, très romantique, de naissance à la lueur des bougies… Mais ici, l’accouchement à domicile n’est pas un projet alternatif, c’est juste normal. »
Franka Cadée souligne l'importance de la confiance et de la communication : « En tant que sage-femme, j’ai réalisé plus de 1 500 accouchements à domicile. L’atmosphère est différente, plus calme, tranquille… mais jamais nous ne prenons un risque. La naissance prend tellement de temps, on a toujours le temps de choisir l’hôpital. Il y a d’ailleurs une règle : il faut être sûr de pouvoir être en moins de quarante-cinq minutes dans la salle de naissance d’une maternité. Nous sommes un petit pays, très plat, sans montagne et très bien organisé. Il est très facile de circuler comme on le souhaite, on est toujours près d’un hôpital, sauf dans quelques régions insulaires. Là, à cause de l’éloignement, des maisons de naissance ont été créées, pour être plus proches des maternités. »
Elle met en garde contre les idées reçues et les risques inutiles : « Je suis inquiète quand je vois des femmes qui veulent une naissance chez elles à tout prix, quitte à se mettre en danger ou à tenter d’accoucher seules, ce qui est insensé. Aux Pays Bas, les hôpitaux sont de bonne qualité, il n’y a pas de raison d’en avoir peur. Mais même les gynécologues obstétriciens sont plus versés dans la physiologie qu’ailleurs et promeuvent un accouchement naturel. »
La gestion de la douleur : une approche nuancée
La question de la péridurale est également abordée. Franka Cadée explique : « Dans notre culture calviniste, c’est accepté : donner la vie fait mal. Mais dans la langue néerlandaise, nous avons deux expressions différentes pour signifier « avoir mal », la douleur normale que l’on peut soulager, et « souffrir ». Lorsque l’on atteint un stade traumatique, alors nous donnons des antidouleurs. Si une femme me dit « je vais mourir », alors que le col commence tout juste à s’ouvrir, et que l’accouchement vient de débuter, je m’inquiète. Si le bébé est prêt à sortir, je me contente de sourire, car c’est le signe normal que le travail touche à sa fin. »
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Les kraamzorg : des professionnelles indispensables
Delphine Petit-Postma, kraamzorg française à Amsterdam, décrit son métier comme consistant à « s’occuper essentiellement de la maman et de son bébé après la naissance, à domicile, pendant 8 à 10 jours. » Elle ajoute : « Je fais aux Pays-Bas ce que font en France des sages-femmes en post-natal. Par exemple, je m’assure que les parents mangent correctement. Ainsi, en fonction des familles, soit je prévoie les repas, soit je cuisine, soit je vais faire les courses. Je m’assure également que les parents récupèrent bien. En gros, j’aide les parents à devenir parents. Je leur donne plein de conseils sur la parentalité. Pour cela, je suis des protocoles néerlandais. J’ai une certaine liste d’informations à transmettre, sans que les parents s’en rendent compte. »
Elle souligne l'importance de la formation et de la collaboration avec les sages-femmes : « Les sage-femmes sont les responsables finales de la mère et de l’enfant. Nous, les Kraamzorg, sommes leurs yeux et leurs oreilles. »
Les défis de la profession de kraamzorg
Si la profession de kraamzorg fait rêver à l'étranger, elle est confrontée à des défis. Renate, une kraamzorg, témoigne : « Aider les parents à connaître leur propre enfant, à le comprendre, c’est ce que j’aime le plus. Quand j’arrive, que le bébé est dans sa poussette et que les parents sont paniqués, qu’ils me disent ‘on ne sait rien faire !’, puis qu’au bout du huitième jour, ils sont autonomes, c’est là que j’ai réussi ! »
Cependant, elle souligne également les difficultés du métier : « Le téléphone, par exemple, qui reste allumé le soir en cas d’accouchement. Au début, c’est un peu stressant et après on s’y fait. »
Fleur Lambermon, spécialiste de la santé, analyse la situation : « Les infirmières ont des heures fixes mais pour les kraamzorg, la date de naissance du bébé est tellement imprévisible qu’elles doivent être extrêmement flexibles. La plupart sont âgées de 50 ou 60 ans. » Elle souligne également le problème des salaires : « En moyenne, les métiers de la santé sont payés 7,5% de moins que les autres professions. Au sein même de ce secteur, les kraamzorg gagnent 10% de moins que les personnes qui travaillent en maison de retraite. »
Des solutions sont en gestation pour rendre le métier plus attractif : valoriser les salaires, réduire les temps de garde, réorganiser les emplois du temps.
Idées reçues sur l'accouchement aux Pays-Bas
Madeleine Akrich et Sandra Versele déconstruisent certaines idées reçues sur l'accouchement aux Pays-Bas :
- Le bassin des Hollandaises n'est pas différent de celui des autres Européennes. L'idée selon laquelle il serait parfait pour accoucher à domicile est fausse.
- Il n'y a pas d'ambulance qui attend devant la porte lors d'un accouchement à domicile. La sage-femme rend fréquemment visite à la femme et, en cas de problème, elle conseille au couple de se rendre à l'hôpital.
- Les médecins ne viennent pas vaporiser la maison pour la stériliser en vue d'une césarienne à domicile.
Elles insistent sur le fait que l'accouchement à domicile est réservé aux femmes en bonne santé et que le taux de mortalité périnatale est extrêmement bas.
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