Au sud de la Pologne, la silhouette d'Auschwitz-Birkenau se dresse, témoin silencieux d'une horreur indicible. Les baraquements de briques rouges, les barbelés et les miradors dessinent les contours d'un enfer où plus d'un million de personnes ont péri. Si Auschwitz-Birkenau est synonyme de mort, il fut aussi, paradoxalement, un lieu de naissance. Des milliers de femmes enceintes y furent déportées, et certaines y donnèrent la vie dans des conditions inimaginables. Cet article explore la réalité des accouchements dans les camps de concentration, entre souffrance, survie et résistance.
L'horreur des camps : Un contexte de mort et de déshumanisation
Les camps de concentration étaient des lieux d'extermination où la vie humaine était réduite à néant. Les déportés étaient soumis à des conditions de vie inhumaines : froid, faim, maladies, travaux forcés, brutalités et humiliations constantes. Dans cet univers de mort, la grossesse était perçue comme une anomalie, une menace pour l'idéologie nazie visant à l'épuration de la race aryenne.
À Ravensbrück, le plus grand camp de concentration nazi pour femmes et enfants, jusqu’en 1943, la majorité des femmes enceintes étaient soumises à des avortements par injection létale jusqu’à huit mois de grossesse ou voyaient leur nouveau-né étouffé, noyé, brûlé. Les détenues cachaient leur grossesse par peur d’aller au « Revier », « l’infirmerie » synonyme de maltraitance médicale et de sélection pour les exécutions. Comme les autres, elles travaillaient douze à quatorze heures par jour à pousser des wagonnets, transporter des briques, recoudre des uniformes ou aller à l’usine Siemens.
Stanisława Leszczyńska : Une sage-femme au cœur de l'enfer d'Auschwitz
Stanisława Leszczyńska, née en 1896, était une sage-femme polonaise dévouée. Après l'invasion nazie de la Pologne, elle aida les rescapés du ghetto de Łódź en leur fournissant de la nourriture et de faux papiers. Prise la main dans le sac, elle fut déportée à Auschwitz en 1943 avec sa fille.
À Auschwitz, Stanisława fut affectée à « l'hôpital », un baraquement insalubre sans aucune installation sanitaire. Elle y devint la sage-femme du camp, assistant les femmes enceintes dans des conditions apocalyptiques. Le protocole nazi prévoyait que la mère et l'enfant soient envoyés aux crématoires dès l'arrivée au camp, ou quelques jours après la naissance. Pour éviter cela, certaines détenues étouffaient leur enfant.
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Stanisława aida les parturientes à donner naissance dans des conditions apocalyptiques. À peine ont-ils poussé leur premier cri que les nouveau-nés sont emportés vers une pièce voisine où Schwester Klara, une détenue condamnée pour infanticide, les noie dans un baquet d'eau froide. Sur les 3.000 enfants qu'elle a mis au monde, Stanisława estime que 2.500 n'ont pas survécu à leurs premiers jours -assassinés ou emportés par les maladies. Leur seul espoir était de naître avec des yeux bleus et des mèches blondes, car certains bébés aux caractéristiques aryennes étaient « germanisés » et relocalisés en Allemagne. Les rares survivants voyaient leur certificat de naissance frappé de la mention «Auschwitz, Kasernenstrasse».
La maternité à Ravensbrück : Entre résistance et solidarité
À Ravensbrück, la situation était tout aussi dramatique. Les femmes enceintes étaient soumises à des avortements forcés ou voyaient leurs nouveau-nés assassinés. Cependant, un changement de médecin-chef à l’automne 1943 permit de tolérer les accouchements, en silence.
Madeleine Aylmer-Roubenne mit au monde Sylvie, le 21 mars 1945, dans « une petite salle étroite, une sorte de couloir, pas d’eau, pas de WC à proximité, pas d’électricité, rien qu’une bougie sur le sol ». Sa sage-femme allemande, déportée de droit commun, déroba au péril de sa vie forceps et chloroforme dans le « Revier ».
Une fois le bébé né, la solidarité entre les femmes était essentielle. Elles volaient des chiffons pour faire des couches, de la nourriture et fabriquaient des biberons. Les nouveau-nés étaient regroupés dans une « Kinderzimmer », une « chambre des enfants » où l’espérance de vie ne dépassait guère trois mois. Presque tous étaient emportés par la faim, le froid, la dysenterie ou le typhus.
Survivre à l'enfer : Des témoignages poignants
Ingelore, Mikolaj, Sylvie, Guy ou Jean-Claude sont nés à Ravensbrück et ont survécu à l’extermination, à la faim et aux maladies. Ils font partie de cette poignée de bébés qui ont survécu à l’enfer.
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Yvonne Salamon est née dans le camp de concentration de Bergen-Belsen en Allemagne, le 20 octobre 1944. Elle est la seule survivante. Si elle avait pleuré, les nazis l'auraient tuée. Elle a été cachée sous les minces vêtements de sa mère pendant six mois.
Florence Schulmann, Hana Berger Moran et Mark Olsky sont nés au printemps 1945, alors que leurs mères avaient été déportées enceintes. Ils ont été sauvés par le calendrier, car les troupes soviétiques avançaient et libéraient les camps.
Angela Orosz est née à Auschwitz en décembre 1944. Elle pesait à peine un kilo et ne pleurait même pas. Sa mère a survécu en dérobant des pelures de pommes de terre.
Ces témoignages poignants illustrent la force de la vie et la capacité de résistance des femmes dans les camps de concentration.
Les conséquences à long terme : Traumatismes et résilience
Les bébés nés dans les camps ont grandi avec le poids de leur histoire. Ils ont souvent souffert de problèmes de santé, de troubles émotionnels et de difficultés relationnelles.
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Sylvie Aylmer a découvert à l’âge de 13 ans que son lieu de naissance était un camp de concentration. Guy Poirot est resté « très marqué psychologiquement par la déportation ». Sylvie Aylmer a souffert d’anorexie et a été en analyse pendant plusieurs années. Ingelore Prochnow a été abandonnée par sa mère à l’âge de 4 ans et n’a appris son histoire qu’à l’âge de 42 ans.
Malgré les traumatismes, beaucoup ont fait preuve d'une grande résilience et ont consacré leur vie à témoigner et à lutter contre l'oubli.
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