Au cœur de l'immense bibliographie consacrée à la Seconde Guerre mondiale, à ses combattants et à ses victimes, le cas des résistant-e-s, de leur action et, pour nombre d'entre eux, de leur arrestation et enfermement sur le sol français, tient une place de choix. Membres du réseau de résistance du Musée de l’Homme, Boris Vildé (1908-1942) et Alice Simonnet (1914-1979) sont arrêtés en mars 1941 et incarcérés à la prison de la Santé puis à Fresnes. Bien que tous deux condamnés à mort pour leurs actes contre l’occupant, leur postérité mémorielle est tout à fait différente : Boris Vildé demeure considéré comme un héros de la Résistance, alors que le nom même d’Alice Simonnet a été pratiquement effacé des mémoires. De nombreux documents, administratifs et privés, permettent d’appréhender non seulement les conditions matérielles de leur enfermement mais aussi le discours porté sur leur privation de liberté. Boris Vildé (1908-1942) et Alice Simonnet (1914-1979), deux jeunes intellectuels parisiens, sont connus pour leur participation au réseau de Résistance dit « du Musée de l’Homme ». Le premier en est le principal fondateur, dès l’été 1940, et son action apparaît bien documentée. Celle de la seconde demeure plus floue : bien qu’énoncée de manière indubitable durant son procès en janvier 1942, son activité résistante est ensuite relativement passée sous silence par les autres membres survivants du réseau, et, à la suite de ces témoignages, peu évoquée par les historiens.
Parcours et Engagements
Boris Vildé : De Saint-Pétersbourg à la Résistance Française
Boris Vildé est né à Saint-Pétersbourg en 1908 dans une famille de la moyenne bourgeoisie qui émigre en Estonie en 1919. Bien que doué, il se voit financièrement contraint d’arrêter ses études (son père a été interné pour aliénation mentale) pour travailler. En 1930 il émigre à Berlin puis à Paris à l’automne 1932. Il y rencontre l’étudiante en lettres et littérature slave Irène Lot, fille du couple de médiévistes franco-russes Ferdinand et Myrrha Lot. Les deux jeunes gens se fiancent, et Vildé trouve auprès des Lot une famille d’adoption et chez Ferdinand Lot un appui significatif qui lui donne l’opportunité, alors qu’il a repris ses études à la Sorbonne et à l’École des langues orientales, de quelques vacations auprès de l’ethnologue Paul Rivet pour le futur Musée de l’Homme. Vildé révèle des qualités linguistiques et une intelligence sensible qui lui permettent d’obtenir un poste fixe de chercheur en ethnographie et linguistique. Marié et naturalisé français, il est mobilisé en août 1939 et participe aux combats. À son retour à la vie civile, il refuse l’armistice : dès l’été 1940, il s’emploie à la rédaction de tracts et d’un journal, bientôt nommé Résistance. Il multiplie voyages et contacts entre les diverses zones du territoire français et mobilise un véritable réseau qui prendra ensuite le nom de « Réseau du Musée de l’Homme ».
Alice Simonnet : Une Intellectuelle Engagée
De six années sa cadette, Alice Simonnet est issue de la bourgeoisie intellectuelle française profondément européaniste. Son père, Maurice Bouchez, agrégé d’allemand (1911) et auteur de nombreux ouvrages didactiques, enseigne au lycée Saint-Louis et à l’École Polytechnique. Étudiante brillante, elle obtient une licence de lettres et suit des cours de langues modernes et de droit. En 1935 elle épouse Henri Simonnet (1891-1965), professeur agrégé de médecine et de pharmacie, qui enseigne à l’École vétérinaire de Maisons-Alfort. Après un voyage de noce sur le transatlantique, le couple s’installe dans un appartement moderne du quatorzième arrondissement. Femme indépendante, Alice Simonnet choisit, contre l’usage bourgeois, de prendre un poste de professeur de langue, tout en continuant à suivre des cours à la Sorbonne et à l’École Pratique des Hautes Etudes. Elle possède sa propre voiture et dîne tous les soirs au restaurant avec son époux. Au printemps 1940, elle soutient un diplôme d’études supérieures en grec dans le but de préparer un doctorat. À l’automne 1940, elle prend contact avec des amis ou connaissances engagés dans la Résistance : Irène Vildé-Lot, Robert Fawtier et d’autres. Elle participe à la production et diffusion de tracts et journaux, à la transmission de documents secrets concernant la défense militaire allemande. Le dossier de l’instruction à son procès mentionne également la tentative d’élaboration d’un engin explosif. Dénoncée par Albert Gaveau, elle est arrêtée en compagnie de son mari et du couple Marouzeau. La Gestapo trouve sur elle le plan des installations secrètes de la base navale de Saint-Nazaire, preuve de son implication, et, après perquisition à son domicile, plusieurs autres documents qui confirment son hostilité au nazisme et sa participation à des projets terroristes. Elle est enfermée à la prison du Cherche-Midi durant l’instruction du procès.
L'Épreuve de l'Enfermement
Conditions de Détention et Maltraitance
Sitôt leur arrestation, Alice Simonnet et Boris Vildé sont emprisonnés dans de petites cellules individuelles, au secret. Le terme signifie l’interdiction de toute visite et contact avec l’extérieur : pas de lettres, encore moins de colis ou même de livres. Ils sont privés de tout objet personnel, n’ont droit ni au crayon, ni au papier. Durant cette première incarcération, les deux jeunes gens subissent donc des conditions d’enfermement et de privation identiques : « seule en une cellule infecte et sombre, située au plus mauvais endroit de la prison ». Tous les récits soulignent l’exiguïté, la saleté, la présence de vermines, le manque d’air et de lumière. La vétusté des locaux les rend particulièrement sensibles aux changements climatiques. Les prisonniers souffrent alternativement de la chaleur, du froid et de l’humidité, notamment à Fresnes où Boris Vildé note que les murs de sa cellule ruissellent quand il pleut. L’humidité lui donne des douleurs aux articulations et rend ses doigts extrêmement gourds. Le témoignage d’Agnès Humbert, leur codétenue, le confirme : « Mon lit n’est pas humide, il est positivement mouillé. Malgré des socquettes de laine, mes orteils ont noirci. Je suppose qu’ils commencent à geler ». Les prisons sont mixtes, les cellules individuelles se ressemblent, comme le traitement de tous ces prisonniers politiques. Leur affamement constitue le moyen de pression le plus banal. La ration est extrêmement réduite et l’amaigrissement rapide et significatif. Elle s’améliore légèrement en juin, une fois l’instruction du dossier achevé : Alice Simonnet obtient alors aussi le droit à un petit temps de promenade de dix minutes « tous les cinq ou six jours » et recouvre certains de ses objets personnels. Transféré à Fresnes, Boris Vildé reçoit enfin du papier et un crayon et commence son Journal. Il recouvre que mi-septembre le droit aux lettres, aux colis, à la promenade, et même aux visites de sa femme : elles auront lieu « à travers le double grillage, séparés par le couloir où se tenait l’interprète. Comme des bêtes dans une cage ».
La maltraitance des corps impacte l’âme des prisonniers : elle fait d’ailleurs explicitement partie du processus d’affaiblissement physique et psychologique qui vise à les faire avouer. Le rythme des interrogatoires est variable, ils débutent sitôt l’arrestation ou les jours qui suivent l’incarcération. Menés rue de la Saussaie, ils constituent l’unique rupture avec le régime d’isolement, et cette dichotomie accroît leur violence. L’usage du mensonge est de mise, mais aussi les pressions psychologiques sur les proches, et le cachot : Alice Simonnet y passe 27 jours, son amie, Sylvie Paul, plus encore. Celle-ci connaît des enfoncements d’aiguilles, des coups qui entraînent une dérivation de sa colonne vertébrale. L’épreuve psychologique de l’isolement et de la privation de toute activité laisse le ou la détenu-e seul-e face à lui-même. Le temps se distend. La peur de livrer des noms, des informations à la Gestapo se mêle à une angoisse plus profonde, métaphysique, que l’ignorance quant à son sort renforce. L’enfermement ressemble à une mort, l’option du suicide est envisagée.
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Stratégies de Survie en Prison
Présent à chaque page, comme à chaque minute de sa vie, le thème de la prison apparaît obsédant dans le Journal de Boris Vildé. Seuls l’imagination et le rêve constituent des échappatoires, et leur activation devient essentielle à la survie psychologique des détenus en ce qu’ils permettent de récréer un espace de liberté mentale face à la menace de la dépression, de l’apathie, de la folie. Boris Vildé écrit comment il parvient à se maintenir dans son rêve et se reconnecter à celui-ci malgré les interruptions des surveillants qui viennent chaque heure de la nuit, vérifier sa cellule en allumant la lumière. On comprend dès lors combien, dès leur autorisation, la lecture et l’étude constituent les deux expédients majeurs pour supporter la détention : chacun dévore les livres qui leur sont fournis et s’use les yeux à force de lecture, regrettant l’absence de lumière électrique qui les empêche de continuer une fois la nuit tombée.
Si l’isolement implique l’interdiction de toute communication entre détenus, les témoignages montrent combien la règle est contournée : il y a d’abord les rencontres furtives lors des transferts de cellule ou des déplacements pour interrogatoire ; et puis surtout, sitôt l’absence des surveillants avérée, les détenu-es parviennent à se parler entre cellules d’un même quartier d’une voie forte - ce que Sylvie Paul nomme « les causeries », durant lesquelles Alice Simonnet évoque ses voyages et partage ses connaissances médicales, et les nouveaux prisonniers les dernières nouvelles. De manière plus intime, on parle aussi à l’occupant de la cellule voisine en chuchotant sous la porte. Toutes sortes de moyens et de supports sont inventés pour permettre l’échange de nourriture (par des systèmes de ficelles à travers les barreaux du soupirail en direction de celles et ceux qui en sont le plus privés) ou de messages : écrit sur un morceau de tissu qui sera aussitôt lavé, ou encore percé à l’aiguille sur l’enveloppe d’un citron… Ainsi Alice Simonnet parvient-elle à prévenir Robert Fawtier avant son interrogatoire du mensonge qu’elle a énoncé à la Gestapo quant à leur relation, afin qu’il s’y accorde. Le stratagème fonctionne, et le jeune homme recouvre sa liberté.
La Grossesse d'Alice Simonnet en Détention
Quand elle est arrêtée, le 10 février 1941, Alice Simonnet est enceinte d’un mois et demi. La grossesse est désirée et connue du couple. On ignore si elle ou son mari le révèle à la Gestapo ou bien si les geôliers s’en aperçoivent eux-mêmes. Dès les premiers jours d’enfermement, la jeune femme connaît une forte hémorragie avec des caillots et douleurs abdominales. L’aménorrhée, pourtant, persiste, et le corps de la jeune femme présente tous les signes de la grossesse. Au fur et à mesure que s’écoulent les mois d’interrogatoire, la grossesse paraît de plus en plus évidente : qu’Alice Simonnet soit enceinte, les témoignages de ses codétenues l’affirment. Yvonne Oddon lui suggère même de prendre le maximum de charge sur elle, sous prétexte que son état lui assure la relaxe. Les enquêteurs s’interrogent sur l’impact psychique de sa grossesse sur ses actes de résistance et son jugement pour savoir si elle peut constituer une limitation de sa responsabilité pénale. Toutefois durant l’ensemble de l’instruction, Alice Simonnet ne bénéficie d’aucun privilège quant aux conditions de son incarcération ou à son régime alimentaire. Il faut attendre le mois de mai pour que l’institution contacte ses parents en leur demandant de fournir à leur fille fruits et friandises diverses nécessaires à son état. Le 25 août, devant l’imminence du terme, elle est transférée à Berlin pour accoucher. Elle y est examinée par un gynécologue de l’hôpital universitaire berlinois La Charité. Le 8 septembre par lettre, Maurice Bouchez est informé du fait « qu’il ne sera pas grandpère ». Le spécialiste hospitalier a diagnostiqué une grossesse nerveuse et la jeune femme demeure deux mois en Allemagne avant de revenir sur le sol français, fin octobre. Lorsqu’il revoit pour la première fois sa fille, le 7 novembre 1941, Maurice Bouchez est frappé par son état : « La taille entièrement déformée et tenant des propos qui détonnaient une grande fatigue cérébrale ». Aucune amélioration notable ne s’observe, puisque le 10 mars 1942, juste avant sa déportation en Allemagne, le docteur en gynécologie L. Portes qui l’examine décrit « un état de détresse physiologique qui se manifeste par un amaigrissement considérable, une peau sèche et desquamée, visible notamment dans l’apparition pathologique des articulations et une avitaminose ».
Verdict et Différences de Traitement
La différence objective majeure entre le traitement des deux jeunes gens et, au-delà de leur cas particulier, entre résistants de l’un et l’autre sexe, consiste en l’application du verdict : convaincus d’espionnage, Boris Vildé et Alice Simonnet sont condamnés à mort le 17 février 1942, tout comme leurs ami.e.s Jules Andrieu, Georges Ithier, Sylvette Leleu, Anatole Lewitsky, Léon-Maurice Nordmann, Yvonne Oddon, René Sénéchal et Pierre Walter. Les sept hommes sont exécutés le 23 février au Mont-Valérien, avant même l’examen de leurs demandes de grâce. Pour les trois femmes au contraire, la peine est différée (sursis d’exécution) et elles sont déportées au bagne d’Anrath, en Allemagne, via la prison de Karlsruhe. Leur nom est remplacé par une matricule précédée du code NN, Nacht und Nebel. Alice Simonnet est ensuite transférée à la forteresse de Lübeck puis celle de Cottbus, avant de rejoindre, le 20 novembre 1944, le camp de Ravensbrück et le 2 février 1945 celui de Mauthausen.
Cette différence genrée, favorable aux femmes, apparaît générale en ce qui concerne le traitement des prisonniers politiques par les autorités allemandes. Dans le cas présent, elle se double d’un discours significatif, celui d’une responsabilité féminine limitée. Il n’est pas expressément celui de l’instruction allemande, qui refuse de reconnaître la grossesse comme circonstance atténuante à Alice Simonnet, ni même celui de la prévenue elle-même qui, selon son témoignage écrit en 1945, est tout à fait consciente de ses actes et du caractère irréfutable des preuves accumulées contre elle par les Allemands. Ce discours d’une responsabilité féminine limitée est en fait celui des proches, de l’entourage de la jeune femme, de son avocat. Ainsi l’intervention en grâce de l’Ambassadeur de France précise qu’Alice Simonnet a transmis des documents « sans avoir eu conscience de la gravité de ces notes ». Son père Maurice Bouchez, la présente comme la victime de personnes qui ont « abusé de sa bonne foi », et explique qu’elle a « été entraînée d’une manière involontaire et inconsciente ». Henri Simonnet va jusqu’à soutenir la thèse d’un guet-apens psychologique » dont sa femme aurait été victime, et qui s’explique par le surmenage des examens associé à son début de grossesse. Tous soulignent la connaissance que la jeune fille possède de la langue et de la culture allemande.
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