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Stéphanie Hochet : Analyse d'un roman anglais

Stéphanie Hochet, romancière française contemporaine, est connue pour son approche expérimentale de la littérature. Chaque nouveau livre est pour elle l'occasion d'explorer un thème inédit et de s'essayer à un genre différent. C'est dans cet esprit qu'elle a écrit Un roman anglais, son onzième ouvrage.

Une romancière en quête d'expérimentation

Stéphanie Hochet n'aime rien tant qu'expérimenter. Pour chaque livre, elle se risque à un nouveau thème, s'essaie à un nouveau genre. Ainsi d'« Un roman anglais », son onzième ouvrage.

L'auteure, âgée de 40 ans, dégage une énergie vive et déterminée. Ses gestes amples et ses propos scandés témoignent d'une force tranquille, d'une volonté d'embrasser le monde. Cette énergie se retrouve dans son écriture, à la fois précise et vigoureuse.

Un roman anglais : Entre Fougue et Retenue

Un roman anglais se distingue par sa retenue. La fougue et l'ardeur y sont constamment endiguées. Cette tension confère au roman une puissance particulière.

Au départ, l'idée même de ce mélange a poussé Stéphanie Hochet à lorgner du côté de Virginia Woolf et d'E. M. Forster, pour emmener le lecteur dans la vie d'Anna Whig, en 1917, dans le Sussex. « J'aime ce que cette littérature a d'hyper codifié et ce qu'elle recèle de sauvagerie, dit l'écrivaine. En cette fin de première guerre mondiale, de plus, la société est encore extrêmement conventionnelle, mais les choses bougent, les féministes réclament le droit de vote, les relations entre les bourgeois, comme Anna, et leurs domes­tiques évoluent… »

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L'histoire se déroule en 1917, dans le Sussex, en Angleterre. Anna Whig, mariée à Edward, aspire à reprendre ses travaux de traduction tout en s'occupant de son jeune fils, Jack. Pour ce faire, elle engage George comme garde d'enfant.

Un contexte historique et social riche

Le roman se situe à la fin de la Première Guerre mondiale, une période de profonds bouleversements sociaux et culturels. La société anglaise est encore marquée par les conventions, mais les choses évoluent. Les féministes revendiquent le droit de vote, et les relations entre les classes sociales se transforment.

Stéphanie Hochet rend hommage aux femmes britanniques, qui furent « actives et fiables » durant « cette période de chaos », et de rappeler le combat des suffragettes pour obtenir le droit de vote.

La guerre en fond sonore ajoute à la tension qui se noue dans le théâtre domestique : l'incertitude qui entoure la survie du cousin John et l'horreur qui arrive par bribes de France jettent des ombres sinistres. « Comment avez-vous métamorphosé les Flandres en champs de boue, en territoire de sang ? »

Les Personnages Principaux

Anna Whig : Une Femme en Quête d'Émancipation

Anna est une bourgeoise lettrée, habituée des salons littéraires, mais dont la curiosité a été bridée depuis son enfance par sa simple condition de femme, là où son frère, Valentin avait accès à toutes les filières d'instruction qu'elle aurait bien voulu emprunter. Anna semble s'être fait une raison, être "rentrée dans le rang", elle est une épouse accomplie et désormais une mère.

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Anna, engluée dans les codes de la bourgeoisie à laquelle elle appartient, mariée à Edward, pour qui elle n'éprouve plus guère de sentiments.

L'auteure propose un remarquable portrait de femme : Anna, déchirée par l'accouchement, doit recomposer sa féminité en y ajoutant la maternité. « Je suis une lionne aimante en colère, ma nature demeurée secrète est d'une sauvagerie sanglante. J'ai tous les droits face à toi, Jack. » Face à George, Anna se redécouvre et change, jetant aux orties une pelisse qu'elle ne savait pas avoir endossée et qu'elle ne savait pas si inconfortable.

George : Un Garde d'Enfant Pas Comme les Autres

À l'annonce postée dans le Times, c'est George qui répond. George comme l'auteure George Eliot. Mais ce n'est pas une jeune fille qui descend du train : c'est un jeune homme qui sera le garde d'enfant de Jack. Décidant de ne pas donner prise aux préjugés, Anna accueille avec curiosité ce garçon au coeur fragile qui sait si bien s'occuper de Jack. « J'ai remarqué comme il aime tenir la main de Jack tout comme Jack aime avoir sa main dans la grande paume du jeune homme. L'un lié à l'autre, aussi intimement qu'une éléphante à son petit, avec la même disproportion de taille entre les deux. Comme si l'enfant se hissait en se tenant à George. Comme si George puisait en Jack la joie même de l'enfance. »

J'ai surtout aimé le beau personnage de George, le garde d'enfant, recruté par lettre, qu'elle avait d'abord cru être une femme, en se référant à George Eliot. Sa douceur, son côté apaisant vont la libérer pour un moment de ses angoisses de mère , ce que ne voit pas d'un bon oeil son mari jaloux…

Edward Whig : Le Mari Jaloux

Quant à Edward, horloger minutieux et aux ambitions réduites, il est jaloux de cet inconnu qui lui vole l'affection de son fils et l'attention de sa femme, qui le place en intrus dans sa propre maison, qui fait de lui le bouffon d'un drame intime. « Edward rêve à son monde avant que George ‘y fasse irruption. Un jeune homme cardiaque entre chez vous, votre l'enfant l'apprécie et votre femme change, qu'en penser ? »

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Thèmes Abordés

L'Émancipation Féminine

Le personnage d'Anna Whig permet d'apprécier toute l'ambiguïté de la condition féminine en ce début de XXème siècle alors que l'existence des femmes est réduite à leur rôle d'épouse et de mère mais que la Première Guerre mondiale fait bouger les lignes et que des voix s'élèvent pour réclamer leur droit de vote, symbole d'émancipation.

La prise de conscience progressive d'Anna de tout ce à quoi elle a dû renoncer, de la façon dont sa personnalité a été peu à peu étouffée est admirablement bien rendue. La remise en question d'Anna passe par tous ses sens et le lecteur a l'impression d'être dans sa tête, de voir à travers ses yeux, de respirer ce qu'elle respire. Analyse sans fard des rapports sociaux et des liens conjugaux, interrogations crues sur la maternité et la paternité, l'auteure parvient à faire passer cette sensation d'étouffement qui ne quitte plus Anna dont la curiosité intellectuelle aspire à une autre vie.

On la suit dans son glissement vers une nouvelle Anna,ivre de liberté, désireuse de « rompre avec l'épouse et la mère comme on quitte un corset », sur « le chemin des disparus », à la mode japonaise. Peut-elle abandonner son fils sans remords ?

La Maternité

Ce roman d'émancipation féminine est aussi un roman sur la maternité. On y voit Anna, bourgeoise lettrée du Sussex, mère d'un petit garçon de deux ans, Jack, persuader son mari Edward d'embaucher par petite annonce une garde d'enfant prénommé George (comme George Eli…

L'auteure aborde le séisme que fut l'accouchement pour Anna : « l'atroce souffrance » , le baby blues post natal. de quel amour, Anna pourra-t-elle draper son fils, elle, qui n' a pas connu les étreintes maternelles ? Puis, elle décrypte la relation triangulaire, une fois George entré à leur service, en tant que baby-sitter.

Les Relations Sociales

Analyse sans fard des rapports sociaux et des liens conjugaux, interrogations crues sur la maternité et la paternité, l'auteure parvient à faire passer cette sensation d'étouffement qui ne quitte plus Anna dont la curiosité intellectuelle aspire à une autre vie.

Les liens qui vont se créer entre les personnages sont décrits avec délicatesse et pudeur. Tout est suggéré, intériorisé, tu.

La Guerre

Nous sommes en Angleterre en 1917, époque difficile de guerre où les hommes en grande majorité sont sur le front, dans les tranchées.

Pour mieux saisir ce qui fait le sujet tabou de la guerre, la romancière insère deux lettres, l'une de réclamation et d'indignation signée Anna, l'autre contenant une révélation choc.

L'Enfance

Le monde de l'enfance est rendu avec beaucoup de justesse, ce monde perdu qu'une fois adulte, on ne reconnaît plus, que l'on ne comprend plus. J'ai adhéré complètement à ces remarques concernant le sérieux que les petits enfants mettent dans toutes leurs actions, y compris le jeu.

Stéphanie Hochet restitue à merveille l'étonnement du bambin, tout comme ses colères, sa façon de repousser le père.

Style et Écriture

L'écriture de Stéphanie Hochet est fine, précise et très évocatrice. Il y a des images dans ce roman.

L'écriture d'abord, précise et subtile, très poétique à certains moments.

Les chapitres sont courts et présentent une réflexion ininterrompue qui relève de l'intime, sans jamais tomber dans l'écueil – éculé – du journal. le lecteur est pris dans une manifestation du stream of consciousness : ce que l'on lit, ce n'est pas le personnage narrateur qui s'exprime consciemment, c'est plutôt le flot coupablement débridé de ses pensées.

Stéphanie Hochet analyse sutout le parcours singulier d'Anna en alternant des phrases longues, très étendues, avec d'autres plus brèves où les mots sonnent dans une forme de précipitation. Le récit est au présent, ce qui rend les évènements plus proches, même si on en connaît l'issue.

Dans ce roman, Stéphanie Hochet balaye les grandes étapes de la vie de ses protagonistes de la naissance à la mort, pratiquant la litote, « l'understatement ».

Références Littéraires

Le titre Un roman anglais ne pouvait que s'imposer vu les nombreuses références littéraires à des auteurs britanniques et le lieu où se déroule le récit qui débute en 1917 et couvre quatre années de conflit, pour s'achever en 1940, sous Churchill.

Le récit est placé sous l'égide de Virginia Woolf et d 'Emily Dickinson, que George a beaucoup lu, visant à montrer le rôle lénifiant de la poésie, en particulier en période de guerre. La poésie ne permet-elle pas « de dire ce qui pèse dans la poitrine », « une façon de s'enfuir » ?

Les références de la littérature anglaise sont pléthore. Des titres : Wuthering heights,Le portrait de Dorian Gray. Des auteurs : Dickens, Shakespeare, Conrad, Defoe, D.H. Lawrence…), mais qui s'en étonnerait puisque Stéphanie Hochet, alias Pétronille, en est une spécialiste en littérature élisabéthaine, comme Amélie Nothomb le révèle dans son roman éponyme.

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