Introduction
Le Niger, confronté à des défis socio-économiques considérables, se penche attentivement sur les questions de planification familiale (PF) et de santé reproductive (SR). Plusieurs enquêtes et études récentes, notamment celles menées par l'Institut National de la Statistique (INS) et le projet Performance Monitoring for Action (PMA), fournissent des données précieuses pour évaluer la situation, mesurer les progrès et identifier les défis persistants dans ce domaine crucial pour le développement du pays. Cet article explore les principaux résultats de ces enquêtes, les dynamiques contraceptives au sein des couples, l'autonomisation des femmes, les attitudes envers la contraception, ainsi que l'impact de la COVID-19 sur l'accès aux soins de santé reproductive au Niger.
Résultats Clés de l'Enquête sur les Indicateurs de la Planification Familiale
L'enquête de base sur les indicateurs de la planification familiale (PMA), menée par l'INS, a révélé des informations importantes sur l'utilisation de la contraception chez les femmes âgées de 15 à 49 ans. Les principaux résultats indiquent que :
- 35% des femmes ont une demande contraceptive satisfaite par une méthode moderne.
- Seulement 39% des utilisatrices de la contraception ont été préparées à faire face aux effets secondaires et informées sur le choix de changer de méthode.
- L'âge médian à la première utilisation de la contraception est similaire en milieu urbain (23,2 ans) et rural (23,5 ans).
Ces données soulignent la nécessité d'améliorer l'accès à la contraception, d'éduquer les femmes sur les différentes méthodes disponibles et de les préparer aux éventuels effets secondaires.
Dynamiques Contraceptives et Autonomisation des Femmes
L'enquête met en lumière les dynamiques contraceptives au sein des couples nigériens. Il ressort que 62% des femmes qui n'utilisent pas la contraception ont pris seules la décision de ne pas l'utiliser. En ce qui concerne l'autonomisation des femmes et des filles, 42% des femmes en âge de procréer affirment pouvoir changer de méthode contraceptive lorsqu'elles le souhaitent. De plus, 62% des femmes ne sont pas d'accord avec l'idée que leur partenaire pourrait chercher une autre partenaire sexuelle si elles utilisent une méthode contraceptive.
Ces chiffres indiquent un certain niveau d'autonomie décisionnelle chez les femmes en matière de contraception, mais aussi la persistance de normes sociales qui peuvent limiter leur pouvoir de choix.
Lire aussi: Idées originales pour votre liste de naissance
Attitudes envers la Contraception
L'enquête révèle également des attitudes contrastées envers la contraception au Niger. Parmi les femmes qui utilisent une méthode contraceptive, 65% sont d'accord ou tout à fait d'accord que les adolescentes qui utilisent la PF ont des mœurs légères. Plus de la moitié (55%) des femmes du milieu rural pensent que la PF concerne uniquement les femmes qui ne veulent plus avoir d'enfants.
Ces perceptions erronées soulignent la nécessité de sensibiliser et d'éduquer la population sur les avantages de la planification familiale pour la santé des femmes, le bien-être des familles et le développement du pays.
Séquence des Événements de la Vie Reproductive et Mariage Précoce
L'enquête révèle que l'âge médian au premier rapport sexuel est de 15,8 ans en milieu rural et 17,6 ans en milieu urbain. De plus, plus de six femmes sur dix (65%) âgées de 18 à 24 ans sont mariées avant l'âge de 18 ans.
Ces chiffres mettent en évidence la prévalence du mariage précoce au Niger, qui a des conséquences néfastes sur la santé, l'éducation et l'autonomisation des filles.
Impact de la COVID-19 sur l'Accès aux Soins de Santé Reproductive
L'enquête a également examiné l'impact de la pandémie de COVID-19 sur l'accès aux soins de santé reproductive au Niger. Les résultats montrent que la pandémie a perturbé l'accès aux services de SR/PF, en raison des restrictions de déplacement, de la fermeture des centres de santé et de la peur de la contamination.
Lire aussi: Baptême : Un engagement spirituel
Il est essentiel de renforcer les systèmes de santé pour garantir la continuité des services de SR/PF en période de crise sanitaire.
Avortement Provoqué au Niger : Une Analyse des Données PMA
Une enquête menée par Performance Monitoring for Action (PMA) en collaboration avec l'Institut National de la Statistique du Niger a permis de générer des estimations représentatives sur l'avortement provoqué au Niger. Les résultats de cette étude révèlent des informations cruciales sur la prévalence, les raisons, les méthodes et la sécurité de l'avortement dans le pays.
Prévalence de l'Avortement Provoqué
Selon l'étude PMA, il y a eu environ 5 avortements pour 1000 femmes de 15 à 49 ans au Niger en 2022, soit un total de 27 504 avortements provoqués sur une année. Les données suggèrent que les avortements sont plus courants chez les adolescentes, les femmes ayant un niveau d'études plus élevé et les femmes sans enfant.
Raisons de l'Avortement Provoqué
Les raisons de l'avortement provoqué varient au cours de la vie d'une femme. Elles sont souvent liées à des problèmes relationnels (30%), au fait de ne pas être mariée (28%) et au désir ou besoin de préserver sa santé (21%). 30% des femmes ont indiqué avoir d'« autres » raisons qui les ont poussées à se faire avorter.
Méthodes d'Avortement et Parcours de Soins
Les parcours de soins de l'avortement impliquent presque systématiquement des méthodes non recommandées. Seulement 13% des femmes connaissent une méthode d'avortement sécurisé, à savoir l'avortement chirurgical (9%) et l'avortement médicamenteux (6%). Les femmes ayant un niveau d'études secondaire et les femmes vivant en milieu urbain ont plus de chances de connaître une méthode d'avortement sécurisé.
Lire aussi: Tutorat en crèche : comment évaluer le stagiaire ?
Cependant, de manière générale, les femmes ont recours à des méthodes d'avortement non recommandées, y compris par l'usage de comprimés autres que ceux utilisés pour l'avortement médicamenteux et des moyens traditionnels. On estime à 17% le pourcentage des femmes essayant de mettre un terme à leurs grossesses de plusieurs façons différentes.
Environ un tiers du nombre total des femmes se sont rendues dans des structures de santé publiques, tandis qu'un quart se sont tournées vers une pharmacie ou une officine. La proximité du lieu est la raison la plus courante du choix d'une source d'avortement en général. Pour les établissements privés, la réputation (100%) est la raison la plus couramment citée, tandis que la commodité (39%) est le facteur de décision déterminant des femmes qui se sont rendues dans des structures publiques.
Sécurité de l'Avortement et Complications
L'étude PMA a également révélé que plus de 9 avortements provoqués sur 10 sont non sécurisés (92%), c'est-à-dire qu'ils n'impliquent pas d'intervention chirurgicale de source clinique, ni de comprimés prescrits pour un avortement médicamenteux à aucun moment du parcours de soins. Plus de 4 femmes sur 10 (43%) ont rapporté avoir subi des complications potentiellement graves (fièvre, écoulements vaginaux ou complications nécessitant une intervention chirurgicale).
Accès aux Services Après Avortement (SAA)
L'étude (PAMA) a également souligné qu'au Niger, 47% des femmes vivent à moins de 5 kilomètres d'une structure de santé offrant des SAA, et 33% et 8% habitent à moins de 5 kilomètres d'une structure offrant tous les éléments des SAA de base et complets, respectivement. Les femmes avec un niveau d'études moins élevé, vivant dans un plus grand degré de pauvreté et en milieu rural ont moins de chances de vivre dans un rayon de 5 kilomètres d'une structure de santé remplissant l'un de ces critères, avec des inégalités plus marquées en termes de distance à parcourir pour se rendre dans une structure de santé remplissant tous les critères des SAA de base et complets.
Implications et Recommandations
Ces disparités pourraient expliquer les résultats de recherche précédents qui montrent que les femmes plus pauvres et vivantes en milieu rural ont plus de chances de subir les impacts négatifs de l'avortement non sécurisé. Ainsi, l'accès limité aux structures offrant des SAA pourrait exacerber les inégalités face aux lésions et décès liés à l'avortement non sécurisé au Niger.
Ces résultats soulignent la nécessité d'améliorer l'accès aux services d'avortement sécurisé et aux SAA, en particulier pour les femmes les plus vulnérables. Il est également essentiel de renforcer l'éducation sexuelle et la planification familiale pour réduire le nombre de grossesses non désirées et d'avortements.
Technologies de la Reproduction et Assistance Médicale à la Procréation (AMP)
L'introduction des technologies de la reproduction en Afrique subsaharienne, à partir des années 1980, a soulevé des questions importantes sur les effets sociaux de cette innovation médicale, en particulier dans un contexte où les taux de stérilité sont parmi les plus élevés au monde.
Contexte de la Stérilité en Afrique
La stérilité est rarement attribuée à un homme et les femmes sont souvent victimes de maltraitance (violences psychologiques, insultes, accusations de sorcellerie, répudiations, divorces, recours du conjoint à la polygamie). Dans certains cas, des suspicions peuvent porter sur l’homme mais dans bien des cas, la femme « porte » socialement la stérilité du couple.
Pour pallier cette stérilité, la famille peut avoir recours à la pratique du fosterage ou « adoption » intrafamiliale d’enfants, les couples féconds confiant aux couples inféconds de leur lignage certains de leurs descendants. D’autres pratiques ont également été observées, à savoir celle du « mariage entre femmes » décrites dès 1951 par Evans-Pritchard au Soudan, et actuellement encore existantes dans certaines régions d’Afrique (notamment au Kenya).
Bien sûr, les couples inféconds ont aussi recours à de nombreux guérisseurs, appelés pour certains d’entre eux « néo-guérisseurs », ou encore à des devins, des marabouts, ou bien à d’autres offres de soins de type confessionnel.
Émergence de l'AMP en Afrique Subsaharienne
Aujourd’hui, les couples qui ont les capacités financières d’assurer le paiement des nombreuses prestations médicales de l’assistance médicale à la procréation (AMP) (consultations, examens biologiques, médicaments, échographies, intervention chirurgicale) se tournent vers ces technologies, et mettent à distance ces pratiques sociales ancestrales.
Cette situation peut s’expliquer par un contexte social et médical particulier. D’une part, l’émergence de nouveaux groupes sociaux en Afrique qu’on peut qualifier comme appartenant à une « classe moyenne » - celle que l’économiste Dominique Darbon décrit comme n’étant « ni vraiment pauvre, ni vraiment riche » - a permis à ces techniques de s’implanter dans un contexte où de nombreux couples ont dorénavant un pouvoir d’achat susceptible de financer des pratiques de santé relevant du secteur privé.
D’autre part, ces groupes sociaux émergents sont porteurs de valeurs et de dynamiques sociales nouvelles. Grâce à leurs revenus, ils portent une attention particulière à leur santé et à la scolarisation des enfants et ont des aspirations au bien-être, et à des modes de vie familiaux qui réorganisent, dans bien des cas, les rapports entre homme et femme au niveau décisionnel, et qui se réfèrent à de nouveaux modèles de parentalité par rapport aux systèmes lignagers anciens.
Enfin, l’émergence, en Afrique subsaharienne, du secteur privé libéral (paiements directs par les usagers), en particulier depuis le début des années 1990 suite à une levée d’interdictions réglementaires et au gel du recrutement de médecins de la fonction publique, s’est accompagnée de la construction de nombreuses cliniques privées dirigées par des professionnels de la santé (médecins gynécologues, radiologues, etc.), dans un contexte où le secteur public comptait de nombreuses carences (médiocrité de l’accueil et de l’hôtellerie, déficiences de certains plateaux techniques, etc.). Cette situation a favorisé l’arrivée de nouvelles compétences médicales, notamment dans le champ de la santé de la reproduction. Les conditions sociales et économiques de l’offre et de la demande de l’AMP étaient réunies.
Innovation Technologique et Innovation Sociale dans le Domaine de la Reproduction
L'AMP se définit, au niveau international, comme une « nouvelle technique de la Reproduction » (NTR). Selon Gérald Gaglio, sociologue de l’innovation, une nouvelle technique devient une innovation lorsque les acteurs sociaux se l’approprient. De fait, une innovation technologique s’accompagne d’une innovation sociale. Sinon, elle garde un unique statut d’invention. L’innovation a, de fait, une force de transformation des structures sociales et des rapports sociaux. Elle permet de résoudre des problématiques anciennes à partir de solutions nouvelles. Dans le cas qui nous occupe, il s’agit de résoudre le problème de la stérilité à partir de la fécondation in vitro.
Jean-Pierre Olivier de Sardan, après avoir inventorié différentes approches socio-anthropologiques sur l’innovation, emprunte à l’économiste J.A. Schumpeter deux postulats de base de toute innovation sociale : elle « produit des effets […] sur la structure sociale locale » et « transite par des porteurs sociaux ». Penser l’innovation, c’est donc aussi s’interroger sur les acteurs qui portent et diffusent cette innovation (incluant des tensions et des compromis).
F. Héritier met l’accent sur l’acceptation socioculturelle de l’innovation, et en particulier l’AMP. Selon l’anthropologue, la fécondation in vitro était « pensable et pensée, bien avant, dans toutes les régions du monde […] par le biais d’institutions reconnues par diverses cultures » (le mariage entre femmes en Afrique subsaharienne, le « prêt d’utérus » entre deux « amis intimes » à l’époque romaine, la circulation et l’adoption des enfants).
J. Cloutier appréhende l’innovation en tant que processus, celui-ci impliquant l’acquisition de nouvelles connaissances, une modification des représentations, et l’objectif de résoudre des problèmes particuliers. Dans le contexte de la reproduction, l’AMP est effectivement un processus qui met en jeu de nouvelles connaissances sur le corps, la médecine, en particulier la reproduction humaine, avec une diversité d’acteurs (médecins gynécologues, biologistes, personnes stériles et séropositives), de nouveaux savoir-faire (échographie, FIV et ICSI, transfert d’embryons, congélation des ovocytes et du sperme) et de nouvelles méthodes de travail (collaboration étroite entre gynécologues et biologistes). Son objectif est de résoudre les difficultés de couples inféconds ou séropositifs à procréer.
Jacques Testard rappelle aussi que l’innovation n’est pas le produit d’un « mouvement incessant du progrès », mais qu’il s’agit surtout d’une rencontre « entre des connaissances et des savoir-faire et une demande - ou une réceptivité - dans la société ».
Introduction de l'AMP en Afrique Francophone Subsaharienne
La mise en place de l’AMP dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne a impliqué l’installation de structures spécialisées (cliniques de la reproduction ou de la fertilité), l’acquisition de nouvelles connaissances scientifiques pour les médecins gynécologues et les biologistes, et l’apprentissage de nouveaux savoir-faire techniques. Progressivement, les « porteurs sociaux » de ce dispositif (gynécologues et biologistes) ont constitué un réseau social de la reproduction francophone en Afrique. À l’origine de ce réseau social, on observe notamment une association entre un gynécologue camerounais et un biologiste français.
La mise en place de techniques de fécondation in vitro a été le résultat de pratiques professionnelles réalisées en équipe : des gynécologues avec d’autres gynécologues et des gynécologues avec des biologistes. Ainsi, au Cameroun, quatre médecins gynécologues, n’exerçant pas tous dans la même structure, se sont associés pour mutualiser l’achat de matériel dans des locaux achetés par l’un d’entre eux en 1996. Dans un premier temps, il s’est agi d’évaluer le besoin en matériel (acheté en France) et de mettre l’architecture des lieux en conformité (règles d’asepsie, achat de groupes électrogènes afin de pallier d’éventuelles pannes électriques, protection contre les moustiques, etc.).
Le Niger : Un Pays Confronté à des Défis de Développement et de Recherche
Pays sahélien enclavé et ayant pour unique ressource ses exportations d’uranium, le Niger est un des pays les plus pauvres de la planète. Son indice de développement humain (IDH) le situe en effet à une place très basse dans le classement établi par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD).
Dans ce contexte difficile, la recherche est un secteur négligé : la communauté scientifique nationale est faible que ce soit d’un point de vue de ses effectifs que de ses capacités réelles à s’investir dans la recherche. La recherche est d’une importance capitale pour guider le pays dans ses actions de développement et ses décisions d’investissement.
La création d’un ministère de la Recherche peut être considéré comme une mesure opportune pour tenter de faire face aux besoins du pays en cadres, notamment après la sécheresse qui a durablement affecté son économie et plus encore la communauté rurale. Toutefois, des blocages importants subsistaient, d’une part, au niveau institutionnel en raison de l’absence de coordination des instituts de recherche nationaux et, d’autre part, au niveau financier du fait du manque de moyens.
Tous les chercheurs enquêtés ont effectué toute ou partie de leurs études universitaires à l’étranger. La production scientifique du Niger est faible, inégale et fluctuante. En Europe, la France constitue le principal pays d’accueil : sans doute devons-nous voir là l’influence du passé et de la langue. Plusieurs personnes ont expliqué avoir opté pour l’étranger parce que l’UAM ne couvrait pas toutes les disciplines scientifiques et surtout n’assurait pas d’enseignements de 2e et de 3e cycle. Autrement dit, le séjour à l’étranger n’était pas une fin en soi, mais une nécessité pour qui voulait obtenir des diplômes non délivrés au pays.
La majeure partie des laboratoires nigériens souffre d’un déficit en matériel, celui-ci étant généralement obsolète, ou manquant de place pour l’installer et le faire fonctionner. Bien que réduite en effectifs, la communauté scientifique nigérienne compte des chercheurs de bon niveau. En effet, la plupart d’entre eux sont certifiés CAMES (Conseil africain et malgache pour l’enseignement supérieur). Cependant cette communauté scientifique se trouve confrontée à un problème crucial : le manque de concertation entre chercheurs. En effet, il n’y a pas de notion d’équipe. Cette situation s’explique par le fait que les possibilités de financements sont quasi inexistantes. Beaucoup d’enquêtés ont soulevé le problème de manque de concertation entre chercheurs.