Marguerite Duras, figure emblématique de la littérature française, explore dans La Douleur les méandres de la souffrance humaine à travers un récit poignant et dénué d'artifices. Ce texte, présenté comme un journal retrouvé, plonge le lecteur au cœur de l'attente insoutenable et de la confrontation à la réalité brutale de l'après-guerre.
Genèse et Présentation de La Douleur
Lorsque Marguerite Duras publie La Douleur, elle explique qu'il s'agit d'un journal qu'elle a retrouvé dans une armoire et qu'elle ne se souvient pas dans quelles circonstances elle l'a écrit. Pour qualifier son écriture, elle évoque "une chose que je ne sais pas encore nommer et qui m’épouvante quand je la relis". Elle ajoute, pour conclure sa préface "la douleur est une des choses les plus importantes de ma vie".Publié en 1985, un an après L'Amant, La Douleur est un recueil de textes autobiographiques où Duras explore la mémoire, la douleur et la difficulté de survivre après l'horreur. Le recueil comprend des textes présentés comme authentiques, face auxquels Duras dit que "la littérature m'a fait honte", et d'autres présentés comme de la littérature inventée. Si les textes se situent tous à Paris, sous l’Occupation, au moment de la Libération, leur genèse est en réalité assez différente et c’est seulement le texte éponyme, en relation avec « Albert des capitales », qui retiendra ici notre attention.
Le récit s'ouvre sur l'annonce de la fin de la guerre, la narratrice attendant le retour de son mari, Robert L., déporté quelques mois plus tôt. Elle l'imagine mort dans un fossé et ne cesse de remuer cette idée dans sa tête, souhaitant demeurer seule pour continuer à se torturer en pensant à lui : "je m’endors près de lui, tous les soirs, dans le fossé noir, près de lui mort."
L'Attente et la Transformation par la Douleur
Ces pensées torturent Marguerite, qui assiste, éberluée, à l'arrivée des premiers convois de déportés libérés. Ils ressemblent à des vieillards et sont d'une maigreur épouvantable. En rentrant chez elle, Marguerite pense qu'elle devrait se laver ; on la traite de malade, de folle, et on lui dit qu'elle ne ressemble plus à rien. Sa douleur la transforme en quelqu'un qu'elle ne connaît pas.
L'attente devient un "combat sans nom", la douleur s'installant et prenant toute la place. D'abord vécue sous les symptômes de la fatigue intense, de l’insomnie et de l’inappétence, elle est devenue la fièvre qui fait naître jusqu’au vertige les images morbides. Marguerite ne se contente pas de mettre son corps au "supplice", elle cherche l’anéantissement, y compris par l'"exorbitation de la raison", suscitant la réprobation de son entourage.
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Le Retour et la Confrontation à l'Inimaginable
La terrible attente se poursuit, mais Marguerite finit par rencontrer des déportés qui lui affirment que son mari était vivant deux jours plus tôt. Robert est finalement retrouvé à Dachau, mourant. Ses amis lui ont fait quitter le camp en cachette et le ramènent à Paris. Pensant qu'il va mourir, Robert se met à raconter tout ce qu'il a vécu et les seules qu'il finit par accuser sont "les gouvernements qui sont de passage dans l'histoire des peuples".
Les retrouvailles sont terribles : Marguerite ne peut s'empêcher de hurler et il lui sourit "un sourire de confusion dans lequel il s’excuse d’en être là, réduit à ce déchet." Elle lui a préparé un clafoutis aux cerises, mais il ne faut pas qu'il mange trop vite, alors "son visage s’était recouvert d’une douleur intense et muette parce que la nourriture lui était encore refusée, que ça continuait comme au camp de concentration. Et comme au camp, il avait accepté en silence. Il n’avait pas vu qu’on pleurait. Il n’avait pas vu non plus qu’on pouvait à peine le regarder, à peine lui répondre."
L'Écriture Blanche et l'Ineffable
Avec une sorte d‘écriture blanche qui paraît parfois dénuée d’émotion, Duras tente d’exprimer l’inexprimable ; la gêne d’une femme face à ce qui reste de son mari, à peine humain à ses yeux. Un combat avec la mort s’engage et durant 17 jours, terrassé par la fièvre, son corps va résister ; Lorsqu’il recommence peu à peu à manger, Marguerite a l’impression que son identité s’est déplacée "je suis seulement celle qui a peur quand elle se réveille." Elle compare la douleur qu’elle ressent face à Robert, aux douleurs ressenties lors de la mort de son frère et de son enfant et cette fois elle a l’impression que "la douleur est implantée dans l’espoir.
Duras utilise une écriture fragmentée, parfois chaotique, qui traduit son état psychologique. Les souvenirs se mêlent à la réalité du présent, rendant compte de la difficulté à exprimer la douleur et à affronter le retour à la vie normale après la guerre. Pour Duras, écrire devient une nécessité vitale, une façon de mettre des mots sur l’indicible et de donner sens à l’expérience traumatique.
Au-delà de l'Expérience Personnelle : Une Réflexion Universelle
Robert reprend des forces, mais il doit faire face à l'annonce de la mort de sa plus jeune sœur, déportée à 24 ans, et à la séparation que lui demande Marguerite, qui est tombée amoureuse d'un autre homme et veut avoir un enfant. Il apprend Hiroshima alors qu'il est encore convalescent, dans un centre pour déportés, en Savoie. Il a écrit un livre sur ce qu'il croit avoir vécu en Allemagne: L’espèce Humaine. Une fois ce livre édité, fait, il n'a plus jamais parlé des camps de concentration allemands. Il ne prononce jamais ces mots. Jamais plus. Il a du mal à s'exprimer et la guerre semble toujours présente en lui, à travers le sable, le vent, mais dès que Marguerite entend son nom, elle se met à pleurer "je pleurerai toute ma vie" écrit-elle à la fin de son récit.
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Elle confie alors à une amie qu'elle a déjà un peu écrit sur ce retour de Robert "j’avais essayé de dire quelque chose de cet amour. Que c’était là, pendant son agonie, que j’avais le mieux connu cet homme, Robert L, que j’avais perçu pour toujours ce qui le faisait lui, et lui seul, et rien ni personne d’autre au monde, que je parlais de la grâce particulière à Robert, ici -bas, de celle qui lui était propre et qui le portait à travers les camps, l’intelligence, l’amour, la lecture, la politesse et tout l’indicible des jours, de cette grâce à lui particulière mais faite de la charge égale du désespoir de tous. Dans mon souvenir, à un moment donné, les bruits s’éteignent et je le vois. Immense. Devant moi. Je ne le reconnais pas. Il me regarde. Il sourit. Il se laisse regarder. Une fatigue surnaturelle se montre dans son sourire, celle d’être arrivé à vivre jusqu’à ce moment-ci. C’est à ce sourire que tout à coup je le reconnais, mais de très loin, comme si je le voyais au fond d’un tunnel. C’est un sourire de confusion. Il s’excuse d’en être là, réduit à ce déchet. Et puis le sourire s’évanouit. Et il redevient un inconnu."
La Douleur : Un Témoignage Universel sur la Souffrance et la Reconstruction
La Douleur ne se limite pas à la seule histoire de Duras et de son mari. Le texte s’élargit à d’autres destins, à la souffrance collective des familles de disparus, et à la nécessité de témoigner. À travers ce journal intime, Marguerite Duras offre un témoignage poignant sur l’après-guerre, la reconstruction et la force de l’écriture face à la douleur.
Elle fait partie de toutes les femmes plongées dans cette "attente de tous les temps, celle des femmes de tous les temps, de tous les lieux du monde : celle des hommes au retour de la guerre". Autour d'elle, on trouve les femmes des déportés, les volontaires STO rapatriées dans la honte et la peur… Mais au-delà, dans ce journal d'avril 1945, la douleur devient celle du peuple français durement éprouvé.
Capitale de la Douleur
Publié en 1926, Capitale de la douleur est probablement le recueil poétique le plus célèbre de Paul Éluard. André Breton loue Capitale de la douleur pour « les splendides, les déchirants mouvements du cœur » qu’il exprime. Et en effet, le titre initial était « L’art d’être malheureux ».Le recueil déploie une esthétique surréaliste novatrice. Chaque poème est le lieu d’une explosion d’images surprenantes et mystérieuses. C’est dans le monde des rêves que le poète puise sa parole, chargée d’une pureté et d’une naïveté émouvante.Le recueil est tissé d’évocations amoureuses et sensuelles. L’amour est au cœur de la poésie d’Eluard, qui consacre la dernière partie du recueil à Gala, la Muse portant un nom de fête et de prestige. Bien des poèmes s’apparentent à des blasons amoureux et érotiques comme « L’Unique » ou « La mort dans la conversation ». La naïveté assumée du discours amoureux souligne son intensité (« L’amoureuse »).C’est par l’amour pour la femme que naît le poème. Le surréalisme se caractérise par un goût pour la provocation et l’audace.La violence est également omniprésente dans le recueil. Elle tient, tout d’abord, au choc que les images cherchent à susciter chez le lecteur par leur étrangeté saisissante.La violence consiste également en une alliance entre la sensualité amoureuse, et l’évocations d’actes brutaux : meurtres, saignements. Le recueil s’ouvre ainsi en évoquant l’inceste à venir qui frappera une jeune innocente, et le même poème s’achève en un vers érotique et morbide : « La première montre ses seins que tuent des insectes rouges. » Cette morbidité, par contraste, intensifie l’exaltation des énergies vitales.La violence et la peur brisent la paresseuse continuité de la vie, et ravivent et aiguisent les sens. D’où l’appel du poète : « j’ai grand besoin d’inquiétude. » (« Pour se prendre au piège »)Le surréalisme considère ainsi que la poésie ne réside que dans les extrêmes et leurs alliances : ceux de l’amour, de la violence, de la pureté. Le titre du recueil Capitale de la douleur exprime d’ailleurs un paroxysme de souffrance. Mais cette « Capitale » peut également désigner Paris, qu’animent alors les novations artistiques.Les images violentes font enfin écho à l’actualité, ou à la récente guerre mondiale (« Rubans »). Eluard ne nie donc pas la violence du monde, sans jamais se désoler pour autant (« Paris pendant la guerre »). Le recueil fait l’éloge du bonheur de vivre. Il est animé d’un éloge solaire « Pour l’éclat du jour des bonheur en l’air […] Pour se régaler des amours pour rire » (« Suite »). Eluard remercie la vie même, car « La vie est bien aimable » (« Porte ouverte »).Le poète exalte les éléments naturels, sources d’inspiration. Il se nourrit notamment des forces cosmiques et nocturnes, à même d’activer les puissances créatrices en lui : « Dormir, la lune dans un œil et le soleil dans l’autre » (« Suite »). Le rêve nourrit la création surréaliste par ses visions bouleversantes. Il lui offre également un modèle de discours incohérent et inconscient. D’où l’omniprésence du sommeil et du rêve : « Il dort. Il dort. Il dort. […] Il regardait, / Il entendait. » » (« Au cœur de mon amour »).
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