Depuis des décennies, historiennes et sociologues s'efforcent de reconstituer l'histoire de la lutte pour le droit à l'avortement. Cependant, cette histoire était souvent perçue comme militante ou médicale, laissant de côté les témoignages intimes des femmes concernées. L'Institut national de l'audiovisuel (INA) a lancé une initiative majeure pour combler cette lacune en recueillant des témoignages sur l'avortement, tant sur le plan personnel que politique. Cette démarche vise à enrichir l'histoire des féminismes en donnant la parole aux femmes qui ont vécu une grossesse non désirée avant la légalisation de l'IVG en 1975.
Le contexte historique avant la loi Veil
Avant janvier 1975, date de la loi Veil, l'avortement était illégal en France. Cependant, les femmes n'ont pas attendu la dépénalisation pour avorter. Valéry Giscard d'Estaing, conscient de cette réalité, avait chargé Michel Poniatowski, ministre de la Santé, et Jean Taittinger, ministre de la Justice, de préparer un projet de loi pour encadrer juridiquement cette situation de fait. L'arrivée de Simone Veil au ministère de la Santé a accéléré le processus, aboutissant à un débat parlementaire intense à l'Assemblée nationale.
Ces débats ont laissé des traces dans les archives parlementaires et la presse de l'époque. Des chercheuses comme Bibia Pavard, Lucile Ruault et Michelle Zancarini-Fournel ont utilisé ces sources, ainsi que des enquêtes à long terme, pour élaborer une première histoire de la lutte pour l'avortement. Le film "Annie Colère", sorti en 2022, a permis au grand public de découvrir une partie de ce travail, avec la sociologue Lucile Ruault comme conseillère scientifique.
L'histoire "par en bas" : les actrices anonymes de la lutte
Avant la dépénalisation, des médecins et des "faiseuses d'anges" pratiquaient l'avortement clandestinement. Des réseaux clandestins existaient pour permettre aux femmes de se rendre à l'étranger, et la méthode Karman, découverte en France en 1972, a permis de pratiquer l'IVG par aspiration. Des milliers d'avortements par aspiration ont ainsi été pratiqués entre 1972 et 1975, d'abord par des médecins militants, puis par des femmes formées entre elles.
Ces femmes, souvent ni médecins ni activistes, ont acquis des compétences et une expertise dans la pratique de l'avortement. Cependant, leur histoire reste largement méconnue. C'est cette "histoire par en bas", saisie à la hauteur des acteurs et surtout des actrices, que la collecte de témoignages de l'INA vise à combler.
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La collecte de témoignages de l'INA : renflouer une mémoire muette
La collecte de témoignages de l'INA a pour but de renflouer une mémoire muette et de combler les silences de cette histoire par en bas. En demandant aux femmes ce que représentait la sexualité à une époque où les grossesses non désirées étaient courantes, et ce que cela a changé pour elles de croiser des militantes féministes, l'INA espère recueillir des récits inédits et précieux.
Cette initiative s'inscrit dans une tradition de collectes de mémoire lancées par l'INA depuis 1986, notamment sur la Shoah et la guerre d'Algérie. Elle vise à constituer des archives pour les historiens du futur, en accordant du crédit aux paroles des intéressés et en restituant leurs récits tels qu'ils sont.
L'histoire orale : une source précieuse pour les historiens
L'"histoire orale" permet de combler les lacunes laissées par le récit plus politique ou militant. Née dans les années 1970, elle accorde du crédit aux paroles des intéressés, les restitue pour ce qu'elles représentaient et fait toute la place à un récit porté par les acteurs et les actrices même quand ils ne représentaient qu'eux-mêmes.
Bien que certains historiens de l'école méthodique aient jugé suspecte et peu fiable une histoire basée sur des témoignages oraux, l'histoire orale s'est progressivement imposée comme une source précieuse pour les historiens. La démocratisation de l'enregistreur après la Seconde Guerre mondiale a également permis un changement de pied, en facilitant la collecte de témoignages ordinaires.
L'exposition aux Archives nationales : le discours de Simone Veil à l'honneur
Les Archives nationales ont présenté une exposition consacrée au discours de Simone Veil sur la loi relative à l'interruption volontaire de grossesse (IVG), prononcé il y a près de cinquante ans. Cette exposition met en lumière le manuscrit et le tapuscrit du discours, ainsi que d'autres documents permettant de recontextualiser et de remettre en lumière le combat des femmes à l'époque.
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Le discours de Simone Veil, prononcé le 26 novembre 1974, est resté célèbre pour sa force et son pragmatisme. Elle y justifiait la nécessité d'un changement en raison de la situation actuelle, mauvaise et dangereuse pour les femmes. Elle soulignait également l'injustice et la solitude des femmes qui avortaient clandestinement.
Les combats féministes et la loi Veil
La loi Veil de 1975 est l'aboutissement d'un compromis et ne doit pas masquer l'intensité des luttes qui l'ont précédée. Dès les années 1950, les partisans d'un accès libre aux contraceptifs modernes dénonçaient le caractère répressif de la loi de 1920. Dans le contexte de l'après-1968, des voix s'élevaient pour une libéralisation de l'avortement.
Le Mouvement de libération des femmes (MLF) portait la revendication de l'avortement libre et gratuit au nom de la libre disposition de leur corps par les femmes. Le manifeste des 343 femmes ayant déclaré avoir avorté, publié en 1971, a marqué un tournant dans la lutte pour le droit à l'avortement.
Les témoignages à la télévision et la libération de la parole
En 1970, l'un des premiers témoignages sur l'avortement était diffusé à la télévision. Des femmes témoignaient à visage caché, car l'acte était illégal. En 1973, la parole continuait de se libérer, avec les manifestations du MLAC et les témoignages de femmes à visage découvert.
Ces prises de parole et ces manifestations ont abouti à la loi Veil du 17 janvier 1975, légalisant l'IVG en France.
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Le documentaire "Il suffit d'écouter les femmes" : briser le silence
Le documentaire "Il suffit d'écouter les femmes", réalisé par Sonia Gonzalez, donne la parole à une quinzaine de femmes qui ont vécu l'avortement clandestin entre 1955 et 1975. Elles racontent la peur, la solitude, la honte, mais aussi la détermination. Elles soulignent l'importance de transmettre aux générations futures ce à quoi ressemblait la vie quand avorter était interdit.
Ce documentaire, ainsi qu'une série de podcasts et un livre, s'inscrit dans une mobilisation éditoriale de France Télévisions à l'occasion des 50 ans de la loi Veil. Il rappelle qu'il aura fallu attendre 1975 pour que l'avortement soit légal en France, 1982 pour qu'il soit remboursé et 2024 pour qu'il trouve sa place dans notre Constitution.
L'appel à témoins de l'INA : une prise de conscience
L'appel à témoins lancé par l'INA en 2023 a permis de recueillir des centaines de témoignages de femmes qui ont avorté clandestinement avant 1975, ainsi que de leurs proches et de ceux qui ont pratiqué l'avortement. Ces témoignages ont révélé la variété des méthodes employées, la participation active des enfants, le rôle des hommes, du voisinage, celui des médecins, le bricolage généralisé, la prison, voire la mort.
Ce projet mémoriel a pris racine en 2022 dans une actualité mondiale alarmante, avec la mort d'une femme polonaise suite à un refus d'IVG et l'annulation de l'arrêt Roe vs Wade aux États-Unis. Il a permis de prendre conscience que les derniers témoins de l'avortement clandestin étaient encore là pour témoigner à la première personne.
Simone Veil : une figure emblématique du combat pour l'IVG
Simone Veil est une figure emblématique du combat pour la légalisation de l'IVG en France. En tant que ministre de la Santé, elle a porté la loi qui a permis aux femmes de disposer de leur corps et de choisir si elles souhaitaient ou non mener une grossesse à terme.
Pendant toute la durée des débats, Simone Veil a été la cible de toutes les attaques, les plus violentes venant même de son propre camp. Elle a été insultée, menacée et comparée aux nazis. Cependant, elle n'a jamais renoncé à son combat et a finalement réussi à faire adopter la loi.
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