Shein, le géant de la fast fashion, continue de gagner des parts de marché dans l'industrie de la mode, avec un chiffre d'affaires estimé à 38 milliards de dollars en 2024 selon le Financial Times. Cependant, cette croissance fulgurante s'accompagne d'accusations persistantes concernant les conditions de travail dans sa chaîne d'approvisionnement. Les ONG tirent la sonnette d'alarme sur les « violations structurelles » qui, selon elles, sous-tendent le modèle économique de Shein.
Une enquête accablante d'ActionAid France et China Labor Watch
L'association de solidarité internationale ActionAid France, en collaboration avec China Labor Watch, a mené une enquête approfondie sur les conditions de travail chez les fournisseurs de Shein. Publiée sous le titre « Mode jetable, exploitation durable : l’exemple Shein », cette enquête révèle des pratiques alarmantes. Pendant trois ans, des enquêteurs ont infiltré sous couverture une vingtaine d'ateliers produisant pour Shein, recueillant plus de cinquante témoignages.
Salma Lamqaddam, coordinatrice de l'enquête pour ActionAid France, dénonce que « la viabilité économique de l’industrie repose sur la précarité organisée de sa main-d’œuvre, tant que l’exploitation reste rentable, le modèle Shein continuera à prospérer ».
Les villages urbains de Guangzhou : un écosystème d'exploitation
L'enquête se concentre sur les villages urbains de Guangzhou, d'anciens hameaux ruraux transformés en centres de production pour l'industrie textile. La métropole compte 139 villages, surnommés « bâtiments poignée de main » en raison de leur extrême proximité. Dans ces villages, des appartements sont reconvertis en ateliers clandestins de fabrication textile, « souvent anonymes et sans existence légale, où les machines y tournent nuit et jour dans des pièces surchauffées et exiguës ».
Ces villages abritent une main-d'œuvre migrante sous-payée et surexploitée. Privés du statut de résident urbain, ces employés sont exclus des protections sociales et payés à la tâche.
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Rémunération à la pièce et cadences infernales
Dans le village urbain de Kangle, les travailleurs produisent des vêtements à un rythme ininterrompu. Souvent sous-traités par des ateliers plus grands, ces ateliers exécutent des commandes de faible volume « en sacrifiant systématiquement les droits humains, la sécurité au travail et la protection sociale », selon l'enquête. Lorsque les usines sous contrat direct avec Shein ne peuvent plus suivre, les commandes excédentaires sont redirigées vers les ateliers informels, contribuant à un système opaque de sous-traitance non déclarée.
La capacité de Shein à proposer jusqu'à 50 000 nouveaux articles par jour à prix cassés repose sur l'exploitation systémique d'une main-d'œuvre invisible. Sous pression, les travailleurs doivent maintenir la cadence. La rémunération à la pièce et l'absence de protections sociales poussent les personnes à travailler non-stop, avec des journées de travail qui peuvent se prolonger jusqu'à 4 heures du matin.
Payés à la pièce pour des montants allant de 0,06 à 0,27 euro selon la complexité de la tâche, ils doivent y consacrer au minimum 11 heures par jour, 6 à 7 jours sur 7 pour espérer atteindre un « bon salaire ». Ce rythme de travail dépasse largement les seuils légaux chinois.
Exploitation des femmes et travail des enfants
L'enquête met en lumière la pratique du travail non rémunéré des femmes dans les ateliers. Les couples sont généralement payés comme une seule entité, seul le conjoint perçoit la rémunération. Les travailleuses n'ont donc aucune garantie de toucher leur salaire.
De plus, China Labor Watch a recueilli le témoignage d'une ouvrière qui affirme avoir commencé à travailler à l'âge de 15 ans dans un atelier approvisionnant Shein, confirmant des éléments publiés par Public Eye en 2024 sur l'existence du travail d'enfants dans les ateliers informels.
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Absence de protection et risques pour la santé
Tous les travailleurs interrogés soulignent l'absence de protection en matière de santé et de sécurité. Ils n'ont aucun accès aux soins ni à l'école publique pour leurs enfants. Un simple coup dur ou une maladie suffirait à les faire basculer, eux et leur famille, dans l'endettement.
Risques de travail forcé des Ouïghours
L'enquête aborde également le lien potentiel entre Shein et le coton du Xinjiang, une région épinglée pour avoir recours au travail forcé des Ouïghours. En 2023, Shein a signé un partenariat avec Guangqing Textile, qui pourrait intégrer le coton du Xinjiang dans sa chaîne d'approvisionnement. L'enquête révèle un risque crédible que des textiles produits via ce réseau, en particulier à destination du marché hors États-Unis, incluent des matières premières originaires du Xinjiang. Shein reconnaît que 1,3 % de son coton provient de sources non approuvées, potentiellement de régions comme le Xinjiang.
Recommandations et réactions
ActionAid a formulé des recommandations à Shein, notamment renforcer la transparence de sa chaîne d'approvisionnement et mettre en place des audits indépendants pour contrôler les conditions de travail dans les usines. En réponse à la lettre adressée à Shein USA par China Labor Watch, l'entreprise affirme avoir mis en place des processus pour traiter les problèmes qui posent des risques au sein de sa chaîne d'approvisionnement.
Shein France dénonce un rapport « qui repose sur des accusations infondées et des affirmations spéculatives, et nous en rejetons les conclusions ». Un porte-parole ajoute que l'entreprise « s'engage à créer un environnement de travail sûr à tous les employés de ses fournisseurs tiers ». Selon lui, « les employés des fournisseurs de Shein en Chine gagnent généralement des salaires qui sont non seulement bien supérieurs au salaire minimum local, mais aussi nettement plus élevés que ceux des travailleurs ailleurs dans l'industrie mondiale de la mode, aussi bien en valeur absolue qu’après ajustement en fonction du pouvoir d'achat local ».
La loi anti-fast fashion en France et l'OCDE
Shein est dans le viseur en France d'une loi visant à encadrer la fast fashion. ActionAid regrette que le respect des droits humains ne figure pas dans la loi anti-fast fashion adoptée en juin dernier en France.
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Par ailleurs, l'OCDE a également mené une enquête de deux ans sur Shein. L'organisation juge que le géant de l'ultra fast-fashion ne répond pas à ses principes directeurs en matières de droits sociaux et d'objectifs environnementaux. Le Point de contact national (PCN) français de l'OCDE a déclaré Shein "non-conforme" avec le droit français et européen.
Le PCN souligne les « nombreuses limites structurelles » des dispositifs de contrôle mis en œuvre par Shein et estime que l'enseigne « n’a pas démontré sa capacité à prévenir efficacement le travail des enfants ou le travail forcé ». Il remet également en question la rémunération et la liberté syndicale des salariés de Shein. En matière de risques environnementaux, l'OCDE estime que les actions menées par Shein sont « lacunaires » et « inadaptées aux risques réels ».
Les conclusions de l'enquête et la réponse de Shein
L'enquête d'ActionAid France et China Labor Watch met en lumière les conditions de travail déplorables des ouvriers chinois sous-traitants de Shein : cadences infernales, salaires dérisoires, absence de protection sociale, discriminations de genre et risques pour la santé. Elle dénonce une "exploitation organisée" et met en cause le modèle de production décentralisé et ultra-flexible de Shein, qui permet à la marque d'échapper à toute responsabilité.
Shein rejette totalement les accusations présentes dans le rapport, qu'elle juge infondées. L'entreprise affirme s'engager à créer un environnement de travail sûr à tous les employés de ses fournisseurs tiers et à garantir que les travailleurs de sa chaîne d'approvisionnement soient traités équitablement et conformément aux lois et réglementations locales, ainsi qu'aux normes internationales du travail.
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