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François Rabelais : Une Vie Entre Rire, Érudition et Rébellion

François Rabelais (vers 1483-1553), figure emblématique de la Renaissance française, incarne un esprit à la fois érudit, satirique et profondément humaniste. Connu pour ses romans parodiques Gargantua et Pantagruel, signés sous le pseudonyme d'Alcofribas Nasier, anagramme de son nom, Rabelais a marqué la langue française de son empreinte, lui offrant ses lettres de noblesse. Sa vie, mal connue et sujette à controverse, se révèle à travers son œuvre, un mélange explosif de tradition médiévale, d'humanisme renaissant et d'une inventivité verbale prodigieuse.

Une Jeunesse Entre Foi et Savoir

Fils d'Antoine Rabelais, avocat au siège royal de Chinon et apparenté aux plus grandes familles de sa province, François Rabelais naît probablement à La Devinière, près de Chinon, en Touraine. On évoque les dates de 1483 ou 1494. La maison familiale est transformée en « maternité » lors des naissances de ses ainés, deux frères et une sœur. Son parcours initial le conduit vers une carrière ecclésiastique. Il entre dans les ordres en 1510, d'abord chez les cordeliers (franciscains), puis chez les bénédictins en 1524. C'est dans les cloîtres qu'il développe une passion pour l'Antiquité et l'humanisme, grâce aux échanges avec des lettrés, moines ou laïcs, dont Guillaume Budé. Il se constitue un petit cercle d’érudits locaux, qui lisent les textes anciens, et en particulier grecs, et correspondent avec Guillaume Budé. Il fréquente les érudits de la région, notamment André Tiraqueau. La maîtrise du grec ancien devient un élément essentiel de sa formation intellectuelle.

Cependant, son intérêt pour les études humanistes lui vaut des démêlés avec la Sorbonne : ses livres grecs sont temporairement confisqués en 1523. Tout au long de sa carrière, il saura néanmoins conserver des protecteurs puissants. En 1527, il renonce à la vie monacale et parcourt la France, s'arrêtant, comme l'attestent quelques épisodes de son œuvre, dans plusieurs villes universitaires de renom (Orléans, Paris, Toulouse…).

De Moine à Médecin : Une Quête de Connaissance

Pour des raisons inconnues, Rabelais abandonne son froc de moine en 1528 et entreprend des études de médecine. En 1530, il s'inscrit à l'école de médecine de Montpellier, une université moderne et prestigieuse, où il donne des cours sur Hippocrate et Galien, qu'en bon humaniste il commente en s'appuyant sur le texte grec, l'original, et non sur une mauvaise traduction latine. Il est très vite admis au grade de bachelier et entame une licence. Il est licencié le 3 avril 1537 et docteur en médecine le 22 mai. Il pratique son art à Lyon et il fait, à Montpellier, des leçons sur les traités d'Hippocrate. C'est à Montpellier que s'achève sa formation intellectuelle : il y noue une solide amitié avec un autre étudiant en médecine et joyeux compagnon, Guillaume Rondelet ; il prend conscience que tout le savoir humain n'est pas dans les livres.

Nommé ensuite médecin de l'Hôtel-Dieu, il s'installe à Lyon, une cité alors débordante d'activité littéraire, et c'est là qu'il connaît la période la plus féconde de son existence. Non seulement son cercle de relations s'élargit (Étienne Dolet, Mellin de Saint-Gelais, Macrin [Jean Salmon, 1490-1557]), mais il correspond aussi avec Érasme, qu'il vénère comme son père spirituel. Rabelais publie des éditions savantes d'Hippocrate et de Galien. Il publie les lettres du médecin italien Giovanni Manardi (1462-1536) et un texte juridique, le Testament de Cuspidius. En 1534, sa publication de la Topographia antiquae Romae de Bartolomeo Marliani révèle son goût pour la Rome antique et pour l'archéologie. Enfin, sa facétieuse Pantagruéline Prognostication prolonge la vogue des almanachs.

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L'Éclosion d'un Écrivain : Pantagruel et Gargantua

C'est à Lyon que Rabelais entame sa carrière d'écrivain. Il joue des farces (théâtre comique) et publie ses deux premiers livres, Pantagruel en 1532 et Gargantua en 1534, sous le pseudonyme d'Alcofribas Nasier afin d'éviter la censure de la Sorbonne. Le premier livre de François Rabelais paraît sous le titre entier des "Horribles et épouvantables faits et prouesses du très renommé Pantagruel". Deux ans après Pantagruel, Rabelais publiera la "Vie inestimable du grand Gargantua", où il raconte la vie du père de Gargantua. Ces romans mettent en scène des géants truculents et érudits, dont les aventures servent de prétexte à une satire mordante de la société, des institutions et des idées de son temps. Rabelais reconnaît s'inspirer des Grandes et Inestimables Chroniques du grand et énorme géant Gargantua, ouvrage anonyme à succès, publié à Lyon en 1532, déclarant qu'il se propose d'écrire « un autre livre de même billon ». Ce livret populaire narrait les exploits de Gargantua et il en fut vendu, nous dit-il, plus d'exemplaires en deux mois « qu'il ne sera acheté de Bibles en neuf ans ». Adoptant le plan traditionnel des romans de chevalerie : naissance, « enfances », prouesses, Rabelais ajoute à ces aventures fabuleuses quelques éléments facétieux qui reflètent les mœurs et les usages de l'époque. Mais ce roman comique porte, dans sa parodie même, une pensée : on y remarque notamment la critique des vieilles disciplines, des lectures scolastiques de l'abbaye de Saint-Victor, des excès pédants de l'écolier limousin, des pratiques de procédure judiciaire (argumentation par signes, débat des deux gros seigneurs). Sous couvert d'humour, ces deux œuvres révèlent un certain sérieux dans leur composition (langage et allusions savants).

L'œuvre de Rabelais se fait la synthèse de la tradition médiévale du comique carnavalesque et des valeurs humanistes véhiculées par la Renaissance. Rabelais est le continuateur de la littérature profane du Moyen Âge : il connaît fort bien la farce et en particulier la sotie. Il leur emprunte non seulement certaines formes du comique de situation, mais encore le naturel du langage parlé, le sens du dialogue de théâtre, le rire qui défie la mort, qui libère de l'angoisse dans une atmosphère populaire de fête, de banquet, de jeu et de carnaval. Il utilise la geste fabuleuse des géants pour dénoncer les abus du monde dans une épopée satirique et dans la parodie caricaturale.

Voyages et Protections : Une Vie au Service des Grands

Rabelais devient ensuite le secrétaire de Jean du Bellay, cardinal et diplomate, qu'il suit dans ses déplacements à Rome. Viennent les voyages en Italie : il y accompagne d'abord son nouveau protecteur, l'évêque de Paris Jean Du Bellay (cousin du poète), chargé d'une délicate mission auprès du pape Clément VII. C'est en rentrant en France (1534) que Rabelais, encouragé par le succès de Pantagruel, publie la Vie inestimable du grand Gargantua, ajoutant ainsi les prouesses du père à celles du fils. Après l'affaire des Placards (1534), Jean Du Bellay, nommé cardinal, l'emmène de nouveau en Italie. Rabelais voit alors à Ferrare la cour d'Hercule II d'Este et de Renée de France (où il rencontre Clément Marot), à Rome la cour du nouveau pape Paul III (il obtient d'être dûment relevé de ses vœux monastiques). Il parcourt Florence, où règne le duc Alexandre de Médicis. Par ses lettres à Geoffroy d'Estissac, nous possédons une chronique variée de la vie romaine. En 1536, pourvu d'une prébende (des revenus) de chanoine grâce au cardinal, il se consacre à l'exercice de la médecine au monastère de Saint-Maur-des-Fossés.

En 1540, il se rend en Italie aux côtés de Guillaume Du Bellay (autre cousin du poète), seigneur de Langey, mais il a la douleur de le perdre en 1543. Il voit également disparaître cette même année son premier protecteur, Geoffroy d'Estissac. Grâce à son protecteur, il obtient les cures de Saint-Martin de Meudon et de Saint-Christophe-du-Jambet, dans la Sarthe ; par la recommandation du cardinal de Châtillon, Odet de Coligny (1517-1571), il reçoit un privilège pour faire imprimer librement tous ses ouvrages.

Ces voyages et ces protections lui permettent de poursuivre son œuvre et de diffuser ses idées, malgré les critiques et les condamnations.

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Les Dernières Batailles : Censure et Postérité

À partir de 1546, Rabelais publie la suite de ses œuvres, dont le Tiers Livre (1546) et le Quart Livre (1552), qui suscitent de nouveaux ennuis avec la Sorbonne. En 1546, le Tiers Livre, pourtant moins irrévérencieux que ses devanciers, est lui aussi condamné par la Sorbonne [faculté de théologie]. Cela justifie-t-il la retraite de l'auteur à Metz, hors de portée de la justice du roi de France (→ Trois-Évêchés), en un temps où l'on risque encore le bûcher pour hérésie? À l'occasion de son troisième voyage à Rome, où Jean Du Bellay l'appelle, Rabelais écrit une « Relation des fêtes données à l'occasion de la naissance de Louis, duc d'Orléans », qu'il fera imprimer à son retour sous le titre de Sciomachie. En janvier 1553, il renonce à ses cures.

Le Cinquième Livre, publié de façon posthume en 1564, n'est pas attribué à Rabelais avec certitude. En 1562 paraissent sous le titre de L'Isle sonante les premiers chapitres du Cinquième Livre (dont l'édition définitive paraît en 1564) des aventures de Pantagruel. Cette suite tardive de la « navigation faite par Pantagruel, Panurge et autres ses officiers » n'est peut-être pas entièrement de la main de Rabelais. La navigation narrée dans le Cinquième Livre aboutit au temple de la Dive Bouteille, dont l'oracle : « Trink ! » (« Bois ! »), semble inviter les pantagruélistes à boire aux sources du savoir.

La date exacte de la mort de François Rabelais, survenue à Paris en 1553, reste incertaine. Malgré les controverses et les jugements parfois sévères, Rabelais connaît une certaine renommée de son vivant. Son œuvre, témoignant d'un don prodigieux pour l'invention verbale, a profondément marqué la langue et la littérature françaises.

L'Héritage Rabelaisien : Rire, Savoir et Liberté

L'œuvre de Rabelais est riche en thèmes et en motifs qui ont traversé les siècles. Parmi les plus marquants, on peut citer :

  • Le rire : Pour Rabelais, "rire est le propre de l'homme". Il considère le rire comme un instrument de connaissance et de libération, capable de dénoncer les absurdités du monde et de guérir les maux de l'âme.
  • L'humanisme : Rabelais est un ardent défenseur des valeurs humanistes, telles que la curiosité intellectuelle, la tolérance, la liberté de pensée et la confiance en la nature humaine.
  • La critique sociale : Rabelais dénonce avec virulence les abus de pouvoir, l'ignorance, la superstition, le fanatisme religieux et les injustices sociales. Il s'en prend avec une raillerie parfois féroce, aux juges, avocats, procureurs, plaideurs, dont il tourne en dérision la sottise, les « ineptes opinions » ou le pédantisme. S'il se plaît à des tableaux colorés de la vie universitaire de son temps, il exècre les théologiens de Sorbonne (« sorbonagres » et « sorbonicoles »). Il condamne les moines pour leur saleté, leur oisiveté, leur inutilité sociale, et, pensant à l'activité de frère Jean, il s'emporte en âpres invectives. Il sait, à l'occasion, critiquer les vices des citadins, et ses portraits de femmes rusées, curieuses ou lascives ne manquent pas de relief.
  • La langue : La langue de Rabelais est d'une confondante invention verbale, d'exubérance et de verve. Il lance son vocabulaire, d'une surprenante richesse, dans de foisonnantes assonances et litanies fantaisistes. La truculence rabelaisienne ne s'interdit ni les détails scatologiques, ni les obscénités. L'écrivain multiplie les néologismes, les jeux de mots et les références savantes, créant un style unique et inoubliable. Rabelais dénonce l'obscurantisme pédant qui passe par une langue hermétique, un jargon pour le profane.
  • Le voyage : "Amateur de pérégrinité", Rabelais fait voyager ses personnages à travers des contrées imaginaires, qui sont autant de miroirs déformants de la réalité.

Des expressions telles que « Guerre picrocholine », « moutons de Panurge », « abbaye de Thélème », « Dive Bouteille » et « substantifique moelle » témoignent de la richesse et de la pérennité de son vocabulaire.

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La légende d'un Rabelais ivrogne et bouffon s'est formée du vivant même de l'écrivain. Il apparaît ainsi dans l'épitaphe que Ronsard compose pour lui en 1554 ; l'historien Jacques de Thou, son contemporain, assure qu'« il se livra tout entier à une vie dissolue et à la goinfrerie ». La Bruyère écrira que le livre de Rabelais est incompréhensible, que c'est « une énigme, quoi qu'on veuille dire, inexplicable ». Pour d'autres, qui s'efforceront de percer son secret, il est une sorte de philosophe et de mage : Voltaire voit en lui « un philosophe ivre » ; Chateaubriand le range parmi les « génies-mères » de l'humanité, et Victor Hugo le qualifie de « gouffre de l'esprit » pour son « rire énorme ».

Rabelais fut essentiellement un homme de la Renaissance. S'il nous invite à rechercher la « substantifique moelle » de la connaissance, il apporte aussi la guérison par le rire. Mais il demeure pour nous l'immortel conteur des aventures de Pantagruel.

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