L'évolution des techniques de dépistage prénatal et pré-implantatoire, notamment en ce qui concerne la trisomie 21, suscite de vives inquiétudes quant à une possible dérive eugéniste. Des spécialistes en bioéthique, réunis à Strasbourg, ont souligné ce risque lors d'une série de débats. Cet article explore les différentes facettes de cette problématique, en s'appuyant sur les avis d'experts tels que le professeur Israël Nisand, le docteur Patrick Leblanc, les professeurs Didier Sicard et Pascal Pujol, ainsi que les analyses de Danielle Moyse et Jean-Marie Le Méné.
La Traque du Handicap : Vers un Eugénisme Inavoué ?
Le docteur Patrick Leblanc, gynécologue à Béziers et membre du "Comité pour sauver la médecine prénatale" (CSMP), déplore une évolution de la médecine prénatale qui, selon lui, ne se concentre plus sur le soin, mais sur la "traque du handicap". Il dénonce une présomption de culpabilité de l'enfant à venir, qui doit prouver sa normalité. L'association du docteur Leblanc a critiqué la loi de bioéthique de l'année précédente, estimant qu'elle "incite" les femmes enceintes à recourir systématiquement au dépistage. Cette critique s'inscrit dans un contexte où, dans 96% des cas de diagnostic de trisomie 21, les parents choisissent d'interrompre la grossesse.
Diagnostic Pré-implantatoire : Éviter un Drame ou Sélectionner l'Enfant Parfait ?
Pascal Pujol, professeur de médecine à Montpellier, souligne que le diagnostic pré-implantatoire est uniquement possible en cas d'antécédents familiaux connus et vise à éviter un nouveau drame aux familles confrontées à des maladies incurables. Il réfute l'idée d'une volonté de sélectionner des gènes pour concevoir un enfant parfait. Les avortements médicaux sont strictement encadrés par la législation, qui exige une affection "incurable et d'une particulière gravité".
Le Principe de Précaution et la "Sélection" des Bébés à Naître
Didier Sicard, ancien président du Comité consultatif national d'éthique (CCNE), alerte sur les risques de dérives liés à l'introduction du principe de précaution dans le domaine de l'obstétrique. Il constate une "sélection" des bébés à naître et souligne qu'aujourd'hui, un enfant trisomique est perçu comme une erreur médicale si le dépistage n'a pas été réalisé. Selon lui, on refuse l'eugénisme collectif, mais on assiste à un eugénisme individuel.
L'Accélération des Techniques d'Analyses Génétiques : De Nouvelles Inquiétudes
Didier Sicard met en garde contre l'accélération des techniques d'analyses génétiques et l'apparition de tests illégaux sur internet, promettant de dépister des centaines de maladies à partir de quelques gouttes de sang de la mère. Le risque est que les femmes décident d'avorter en fonction des résultats de ces analyses, sans consulter le corps médical quant au risque réel encouru. Il craint une sélection accrue des enfants à naître et l'avènement d'un "enfant jetable".
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L'Avis du Comité Consultatif National d'Éthique (CCNE)
Le CCNE a publié un avis n°138 intitulé : « L’eugénisme : de quoi parle-t-on ? ». Il définit trois critères pour caractériser l’eugénisme : une visée d'amélioration de l’espèce humaine, une politique d’état coercitive au service de cet objectif, s’appuyant sur un savoir scientifique, des critères et des procédés de sélection d’individus. Le CCNE déplore une recrudescence de l’usage du terme « eugénisme » dans le débat public et la presse, considérant cela comme un « amalgame rhétorique ».
Eugénisme Privé vs Eugénisme Sociétal : La Question des Conditionnements Normatifs
Danielle Moyse estime que le CCNE reconnaît un eugénisme plus sociétal que privé. Elle souligne que la volonté des individus est influencée par des conditionnements normatifs qui orientent massivement les "choix" vers le refus de la naissance d'enfants porteurs de certaines anomalies. Elle rappelle les propos controversés de Richard Dawkins, qui affirmait que la naissance d'un enfant trisomique "augmentait le malheur du monde".
La Politique de Dépistage Prénatal en France : Entre Élimination et Accompagnement
Danielle Moyse questionne la position du CCNE face à une politique de santé publique qui conduit à l'élimination de 97% des fœtus porteurs de trisomie 21, avec un accompagnement insuffisant des parents dans l'accueil d'un enfant porteur de handicap. Elle met en cause une manière de penser générale, marquée par des idéaux de performance et esthétiques, qui créent une tendance à la sélection anténatale.
Le Rôle du Médecin : Entre Contexte Médico-Légal et Information Anxiogène
Danielle Moyse souligne que le contexte médico-légal actuel, avec une multiplication des procès, peut inciter les médecins à proposer toutes les "vérifications" attestant de la validité de l'enfant à naître. Le réflexe d'auto-protection des médecins risque de favoriser une information anxiogène pour les futurs parents, qui les pousse vers des "choix" d'IMG. Elle s'interroge sur la possibilité d'un choix vraiment éclairé, compte tenu de nos peurs et d'une image du handicap qui prend place de l'expérience réelle.
Eugénisme et Transhumanisme : Un Refus de la Condition Humaine ?
Danielle Moyse établit un lien entre eugénisme et transhumanisme, soulignant que dans les deux cas, il s'agit d'un refus de la condition humaine et d'une volonté d'"améliorer" l'homme. Non pas en aspirant à une humanité plus généreuse et solidaire, mais en traquant l'anomalie et en produisant une version biologiquement améliorée de l'humanité.
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Optimisation Génétique : Choisir son "Meilleur Bébé" ?
La start-up Nucleus Genomics propose aux futurs parents de choisir leur "meilleur bébé" en analysant les embryons créés après une fécondation in vitro. Cette société offre "l'optimisation génétique" afin de choisir les traits et les caractéristiques de son futur enfant, non pas en modifiant l’ADN, mais en sélectionnant les embryons. Elle propose des centaines d'options, allant de la taille au poids, en passant par le QI et la couleur des yeux, pour augmenter ou diminuer les risques qu'un enfant ait certaines caractéristiques.
Critiques Éthiques et Mise en Garde contre une Vision Déterministe de la Génétique
Le professeur Joel Michael Reynolds critique l'idée que la parentalité consiste à avoir le meilleur bébé possible, soulignant que l'objectif est d'être le meilleur parent possible. Il met en garde contre une vision déterministe de la génétique, qui ne tient pas compte de la complexité de la vie humaine. Israël Nisand considère cette idée comme étant "de la publicité qui n'engage que celui qui l'écoute", visant une population "très matérialiste". Il souligne que les possibilités médicales techniques et scientifiques actuelles ne permettent pas de modifier le QI ou la taille d'un individu.
GPA : Entre Cadeau Extraordinaire et Esclavage Moderne
Le débat sur la gestation pour autrui (GPA) révèle des opinions divergentes. Israël Nisand défend l'idée que la GPA peut être un cadeau extraordinaire fait par une femme à une autre, souvent une amie ou une sœur, qui ne peut pas porter d'enfant. Il dénonce la stigmatisation dont sont victimes ces femmes et rejette l'idée d'un "catalogue" ou d'un "ventre de location". Jean-Marie Le Méné, quant à lui, considère la GPA comme un esclavage moderne, où une femme est exploitée pour son corps et son enfant. Il dénonce la programmation de l'abandon et de la vente d'un enfant, et met en garde contre une "GPA éthique" qui masquerait la réalité de cette pratique.
Le Dépistage Prénatal de la Trisomie 21 : Un Argument Marketing Eugéniste ?
Jean-Marie Le Méné critique la promotion du nouveau test de dépistage prénatal de la trisomie 21 par Israël Nisand, estimant qu'il s'agit d'un argument marketing eugéniste visant à éliminer les enfants trisomiques avant leur naissance. Il dénonce une discrimination envers les "fœtus trisomiques" par rapport aux "fœtus sains". Il rappelle les propos d'Israël Nisand sur le caractère "discutable" du dépistage de la trisomie 21 et le "projet eugénique" de tri des enfants à naître en France.
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