L’affaiblissement des États européens par la Seconde Guerre mondiale, couplé à la bipolarisation du monde, a fragilisé les empires coloniaux européens. Ce processus de décolonisation, marqué par des modalités et un rythme variables, allant du « divorce à l’amiable » à des guerres longues et sanglantes, a conduit à la naissance de nouveaux États. Ces derniers, dans le contexte de la Guerre Froide, se sont retrouvés exposés aux tentatives d'influence des grandes puissances. Cet article explore les enjeux de l’accession à l’indépendance des territoires colonisés et l’affirmation d’une volonté de non-alignement durant la Guerre Froide, en mettant en lumière la complexité et les aspects multiformes de la décolonisation.
L'Effondrement des Empires Coloniaux et l'Émergence du Tiers-Monde
Les empires coloniaux européens ont commencé à s’effondrer à partir de 1945. Englobant de vastes territoires de l’Afrique et de l’Asie, ils ont eu un impact profond sur les sociétés et les espaces. Cependant, l’épuisement de l’Europe dans le second conflit mondial a rendu intenable la domination de si vastes territoires. La colonisation, tout en prétendant apporter la civilisation et le progrès, a été avant tout une exploitation économique au profit des puissances coloniales.
Des politiques sanitaires et médicales (vaccinations, dispensaires, etc.) ont été mises en place, mais elles ont suscité une forte augmentation de la population qui ne s’est pas accompagnée d’un équipement ou d’un développement approprié du pays. L’appauvrissement de la population s’est accompagné de l’émergence d’une bourgeoisie indigène profitant de la colonisation et attirée par la culture européenne.
Si la Première Guerre mondiale avait accéléré la revendication d’une autonomie pour les peuples ayant combattu pour leur puissance coloniale, la France et la Grande-Bretagne avaient réussi à garder la main sur leurs colonies. Mais la Seconde Guerre mondiale porte un coup décisif à ces empires, qui n’apparaissent plus invincibles aux yeux des territoires colonisés. En outre, les troupes coloniales ont fortement participé à la guerre et se sont vues vaguement promettre une plus grande participation à leur gouvernement. Si l’indépendance était hors de portée avant la Seconde Guerre mondiale, elle devient désormais un objectif envisageable.
Les Mouvements de Libération Nationale
Divers mouvements ont émergé, chacun avec ses propres objectifs et idéologies :
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- Les nationalistes, qui s’appuient sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et visent à moderniser le pays pour renforcer la nation (et soit la remodeler soit restaurer les autorités traditionnelles).
- Les révolutionnaires, qui s’inspirent de la théorie marxiste et projettent de fonder un État non seulement émancipé mais aussi révolutionnaire, sur un modèle plus ou moins proche de l’URSS ou de la République Populaire de Chine.
- Les panarabistes et panafricanistes, qui souhaitent renverser l’ordre colonial et ses frontières pour créer un grand État de tous les Arabes ou Africains.
- Les religieux, essentiellement musulmans, qui souhaitent restaurer une société organisée par la religion.
À des degrés divers, ces mouvements sont soutenus par l’URSS et les États-Unis dans leurs luttes contre les pouvoirs coloniaux.
La Seconde Guerre mondiale a rendu impossible le maintien des empires coloniaux car les puissances coloniales sont épuisées et les colonies de plus en plus déterminées à obtenir l’indépendance. La décolonisation comme processus global s’étale sur des décennies et se fait selon des modalités extrêmement variables.
Les Indépendances : Diversité des Parcours
La décolonisation s'est déroulée de manière très diverse selon les régions et les puissances coloniales.
Les Indes Britanniques
Dans les Indes Britanniques (considérées comme le joyau de l’Empire), l’agitation anticoloniale existe depuis l’entre-deux guerres. Elle est représentée par deux principaux mouvements, le Parti du Congrès de Gandhi et Nehru et la Ligue musulmane d’Ali Jinnah. Les célèbres campagnes de désobéissance civile non-violente de Gandhi et l’épuisement du Royaume-Uni dans la guerre (2,5 millions de soldats indiens ont d’ailleurs contribué à la victoire) obligent les Britanniques à quitter l’Inde. Mais l’accession à l’indépendance est marquée par un désaccord entre Nehru et Ali Jinnah sur l’intégration ou la séparation des musulmans. Des affrontements entre hindous et musulmans font des millions de morts en quelques années et aboutissent à la partition des Indes en 1947 : les musulmans fondent un État séparé, le Pakistan (dont le Bangladesh se sépare en 1971).
L'Afrique Britannique
En Afrique, le Ghana est le premier pays indépendant en 1957 grâce au combat du panafricaniste Kwame Nkrumah. Le Nigéria devient indépendant en 1960 et bascule dans une sanglante guerre civile en 1967-1970. Dans les années 1960, les dernières colonies anglaises d’Afrique (Ouganda, Kenya, Tanzanie, etc.) accèdent à l’indépendance. Le British Commonwealth of Nations est une organisation regroupant le Royaume-Uni et la plupart de ses anciennes colonies en tant que « partenaires libres et égaux ». De façon générale, en Afrique et en Asie, les Britanniques émancipent leurs colonies de façon progressive et négociée et maintiennent des liens via le Commonwealth.
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L'Afrique Française
En Afrique Occidentale Française et Afrique Équatoriale Française, la France met en place l’Union Française en 1946 en s’inspirant du Commonwealth (quelques députés africains siègent au Parlement français mais l’administration coloniale reste en place). En 1956, la loi-cadre Deferre donne une représentation accrue aux colonisés, puis de Gaulle remplace en 1958 l’Union Française par la Communauté Française. Toutes les colonies y adhèrent, sauf la Guinée-Conakry, qui devient de facto indépendante. Le Sénégal demande et obtient l’indépendance en 1960, suivi par les autres pays. Ceux-là maintiennent donc des liens de coopération avec la France. À la fois politiques, économiques et culturels, ces liens sont parfois accusés de constituer une continuation déguisée du colonialisme : la Francafrique. Dans les protectorats du Maghreb (Maroc et Tunisie), les mouvements nationalistes (Néo-Destour de Bourguiba en Tunisie, Istiqlal du sultan Mohamed V au Maroc) tiennent tête à la France (grèves, attentats) malgré la répression et l’exil de leurs leaders.
Les Guerres d'Indépendance : Indochine et Algérie
Mais d’autres colonies françaises doivent lutter des années pour leur indépendance. En Indochine, Ho Chi Minh profite du départ des Japonais pour proclamer l’indépendance en août 1945, mais les troupes françaises reprennent le contrôle de la colonie et imposent le maintien dans l’Union Française. En novembre 1946, les troupes françaises bombardent le port de Haiphong pour signifier l’échec des négociations avec Ho Chi Minh. Le soutien de la Chine populaire à partir de 1950 permet au Viet Minh (organisation politique et paramilitaire communiste vietnamienne) de mener des offensives qui aboutissent à la défaite française de Dien Bien Phu en mai 1954. Pierre Mendès France conclut alors les accords de Genève, qui confèrent l’indépendance au Laos et au Cambodge tout en séparant le Vietnam en deux.
En Algérie aussi le peuple a dû lutter pour l’indépendance. À cette époque, l’Algérie fait partie intégrante de l’espace national français, puisque son territoire a été divisé en trois départements. Elle est peuplée de 10 millions d’habitants dont 1 million d’Européens (« pieds-noirs »). C’est pourquoi le pouvoir colonial a toujours refusé de considérer comme légitimes les représentants politiques algériens (comme Ferhat Abbas ou Messali Hadj). La rébellion armée s’impose alors comme moyen d’action, mise en œuvre par le Front de libération nationale. Il est dirigé depuis Le Caire par Ahmed Ben Bella. Les premières attaques contre les Français commencent le 1er novembre 1954 (Toussaint Sanglante). Le conflit s’enlise et déstabilise la République elle-même avec la crise du 13 mai 1958 qui voit le soulèvement de l’armée permettre le retour de De Gaulle au pouvoir. Ce dernier constate rapidement l’impossibilité d’un compromis et commence à négocier avec le FLN. Il réalise aussi que la guerre est trop coûteuse économiquement et diplomatiquement pour la France.
Le Congo Belge
La Belgique contrôle le territoire du Congo belge (actuelle République démocratique du Congo). C’est un pays pauvre qui a été administré de façon prédatrice et inégalitaire, où aucun effort n’a été fait pour intégrer ou former les indigènes (populations colonisées). Des insurrections pour l’indépendance se produisent dans les années 1950 et aboutissent au vote de l’indépendance par le Parlement de Bruxelles en 1960, avec Kasavubu comme Président de la République et Lumumba comme Premier ministre. Mais le manque abyssal d’infrastructures et de cadres politiques plongent aussitôt le pays dans la crise. Surtout, les sociétés minières belges exploitent les divisions ethniques et poussent la province du Katanga à faire sécession (pour garder le contrôle des importantes ressources qui s’y trouvent). Il faut l’intervention des Casques bleus (force de maintien de la paix des Nations unies) pour mettre fin à la rébellion katangaise (1960-1963). Entretemps, le chef de l’armée Joseph-Désiré Mobutu (anticommuniste) a pris le pouvoir et fait exécuter Lumumba, avec l’assentiment des États-Unis.
Les Colonies Portugaises
Les colonies portugaises datent du XVIe siècle et se situent sur les côtes africaines (Guinée-Bissau, Cap-Vert, Angola et Mozambique). Les mouvements anticoloniaux s’y développent dès les années 1950, mais le régime du dictateur Salazar refuse de lâcher ces territoires. Le sud de l’Afrique devient un terrain de la guerre froide à partir de la fin des années 1960 : les mouvements communistes (MPLA en Angola et Frelimo au Mozambique) sont aidés dans la lutte contre l’armée portugaise par l’URSS et l’intervention de l’armée cubaine, tandis que les mouvements du FNLA angolais et du Renamo mozambicains sont soutenus par les États-Unis et l’Afrique du Sud.
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Les indépendances suivent des chemins souvent tortueux et passant fréquemment par la violence.
Le Non-Alignement et la Solidarité Sud-Sud
La solidarité anti-impérialiste des pays décolonisés se traduit par la volonté politique de ne pas rentrer dans le jeu de la guerre froide. En parallèle, plusieurs organisations internationales sont créées au sein du tiers-monde, avec des résultats limités. La solidarité entre les mouvements luttant contre le colonialisme permet une prise de conscience qui aboutit à la conférence de Bandung de 1955. 29 États africains et asiatiques y participent, avec en plus la Yougoslavie comme observateur (cette dernière est communiste mais rejette l’URSS). Cette conférence réunit de grandes figures comme Sukarno (Indonésie), Nehru (Inde), Nasser (Égypte), Haïlé Sélassié (Éthiopie), Zhou Enlai (République Populaire de Chine) et Tito (Yougoslavie).
La présence d’États communistes aux côtés des ex-colonies ne fait que s’accentuer avec l’entrée dans les non-alignés de Cuba, du Vietnam et de l’Algérie. Ainsi, les conférences des non-alignés de 1973 et 1979 se tiennent à Alger et La Havane. Ces États membres mettent en avant une « alliance naturelle » avec le camp socialiste, qui devient une dénonciation du seul impérialisme américain.
Organisations Régionales et Économiques
La volonté de certains acteurs de créer des États englobant un continent, une ethnie ou une religion est formulée assez tôt et aboutit à la création d’organisations internationales. Au Moyen-Orient, la Ligue Arabe fondée en 1945 au Caire est ainsi concurrencée par la Conférence Islamique fondée en 1969 par l’Arabie Saoudite. En Afrique, l’Organisation de l’Unité africaine est fondée en 1963 mais est dès le début divisée entre réformistes et révolutionnaires. Pour éviter des conflits sans fin au sujet des territoires des nouveaux États, elle proclame que les frontières héritées de la colonisation ne peuvent être modifiées, ce qui met à mal le projet panafricaniste.
D’autres organisations internationales sont créées au sein du tiers-monde. L’une des plus importante est l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) créée à Bagdad par l’Arabie Saoudite, l’Iran, l’Irak, le Koweït et le Venezuela en 1960. Dans les années 1970, l’OPEP est à l’origine du choc pétrolier pendant la guerre du Kippour et contrôle l’essentiel du pétrole mondial. En 1963, 77 pays en voie de développement demandent à l’ONU la tenue d’une conférence pour le développement. La Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement (CNUCED) se réunit en 1964 et conclut des accords internationaux sur le prix des produits de base. En 1974, le Groupe des 77 fait adopter par l’ONU une déclaration appelant à établir un nouvel ordre économique mondial plus favorable au développement, mais se heurte à l’opposition des États-Unis.
Les Pays les Moins Avancés (PMA) et les Transferts de Modèles
Les situations des États du tiers-monde sont très diverses. Des pays comme la Corée du Sud ou Taïwan passent en quelques décennies du statut de pays en voie de développement à une économie très moderne et performante (Nouveaux Pays Industrialisés, parfois surnommés « Dragons d’Asie »). Certains comme le Brésil ou le Mexique font figure de « pays émergents » à cause de nombreux atouts non-exploités (parfois en raison de l’ingérence politique et économique des États-Unis). Certains pays parviennent à grandement profiter du développement du tourisme, comme l’Égypte, la Tunisie ou le Maroc, tandis que la Libye ou l’Algérie n’en profitent pas à cause de la situation politique. En 1981, un plan d’aide aux 31 « pays les moins avancés » (PMA) est ainsi décidé à la Conférence de Paris. La même année, le premier sommet Nord-Sud réunit 22 pays à Cancun mais reste sans lendemain.
Au lendemain de l’effondrement du bloc soviétique, les ralliements sont nombreux puisque la signature de l’Uruguay Round en 1994 à Marrakech est l’occasion pour 113 pays de s’entendre pour créer l’Organisation mondiale du commerce (OMC).
Toutefois, avec le temps, la nature des régulations économiques a évolué. Si les sommets de l’OMC continuent de donner le tempo au commerce international, les firmes multinationales pèsent d’un poids de plus en plus lourd dans l’élaboration des règles. Elles exercent sur les institutions de la gouvernance mondiale un lobbying constant qui se manifeste notamment, chaque année depuis 1970, lors du World Economic Forum à Davos. Cette rencontre devenue mythique n’a aucune légitimité gouvernementale, puisque chaque participant s’y inscrit à titre personnel, mais c’est bien là que sont prises ou réorientées les grandes décisions régissant l’avenir économique de la planète.
La seconde moitié du XXe siècle a donc donné lieu à l’émergence d’une doctrine économique devenue exclusive au début des années 1990, et à la mise en place d’institutions incontournables chargées de sa mise en œuvre à l’échelle planétaire. Parallèlement, le vaste mouvement de décolonisation, initié au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, a sinon redessiné du moins recolorié la carte du monde, transformant les pays colonisés en pays politiquement indépendants sans pour autant les sortir de la dépendance économique ni de la pauvreté.
Pour les théories économiques néolibérales, les pays pauvres ont constitué un champ d’application original. En effet, la plupart d’entre eux avaient connu des modèles économiques fortement administrés, soit parce qu’ils s’étaient rangés dans le camp du bloc communiste, soit parce qu’ils avaient conservé les principes de l’ancienne puissance coloniale. De fait, la plupart des anciennes colonies françaises fonctionnaient selon des principes keynésiens que nul ne semblait vouloir remettre en question. Il n’y avait pas, disait-on, de véritable culture entreprenariale dans les pays de l’Afrique subsaharienne.
Puis est venu le temps où les bilans du « développement » se sont révélés de plus en plus négatifs : non seulement les pays les plus pauvres ne « décollaient » pas, mais ils affichaient des pratiques économiques et surtout budgétaires tout à fait contraires à l’orthodoxie prônée par les institutions de Bretton Woods, de telle sorte qu’ils ont été non pas simplement invités à épouser la dynamique libérale qui recouvrait progressivement le monde, mais obligés d’en passer par des traitements - au sens médical du terme - élaborés par le FMI et la Banque mondiale et reposant sur l’« ajustement structurel ». Ce processus était probablement nécessaire, mais il s’agit d’un transfert de modèles mondialisés.
Les Programmes d'Ajustement Structurel (PAS)
C’est à la fin des années 1970 que les institutions financières internationales et les pays industrialisés ont imposé des « Programmes d’Ajustement Structurels (PAS) » aux pays pauvres dont les situations économique et financière étaient devenues désastreuses. Il s’agissait tout simplement d’appliquer plusieurs des piliers du Consensus de Washington : réduction drastique des dépenses publiques, ouverture des économies nationales à la concurrence internationale, privatisations massives.
Les premiers plans de ce type eurent des effets catastrophiques. D’abord, l’interdiction de subventionner les produits de première nécessité au nom de la liberté des marchés conduisit, dans de nombreuses capitales, à des émeutes de la faim. Ensuite, et conformément aux recommandations des institutions de Bretton Woods, les budgets sociaux furent considérablement et prioritairement réduits. En conséquence, les effectifs de la fonction publique furent « dégraissés », et, parallèlement, les salaires des fonctionnaires furent cristallisés, ce qui ne pouvait que générer la corruption, notamment dans les secteurs de la police, de la douane, et de la justice.
Des mesures plus pernicieuses à terme furent mises en œuvre, comme le gel des créations de postes pour les enseignants (notamment du primaire) et la baisse de leur niveau de recrutement, afin de pouvoir les payer moins cher. Cette politique injonctive en direction des systèmes éducatifs était conduite au nom des équilibres macroéconomiques et a été soutenue par la Coopération française, relayée par l’Agence Française de Développement (AFD) et alimentée par les études de l’IREDU (Institut de Recherches sur l’Éducation de l’Université de Bourgogne).
Parallèlement les institutions financières internationales exigeaient des États ainsi assistés des efforts considérables dans le sens de la « bonne gouvernance ». Ce nouveau concept, qui depuis a fait florès, soulignait l’importance d’une machine étatique forte, compétente et honnête pour conduire à bon terme les politiques d’ajustement.
L'Initiative PPTE
C’est dans ce contexte que fut engagée en 1996 l’initiative PPTE (Pays Pauvres Très Endettés), programme concernant les 38 pays les plus pauvres du monde (dont 32 en Afrique subsaharienne), pour lesquels les institutions de Bretton Woods et les autres bailleurs de fonds concernés acceptaient de transformer une partie du service de la dette en investissements dans les secteurs de la santé et de l’éducation. Bien que révisé en 1999 (initiative PPTE renforcée), le dispositif n’a pas eu les effets escomptés, d’abord parce que la conversion de la dette était, dans la plupart des cas, une opération fictive en raison de l’insolvabilité chronique des États. Ensuite parce que les pays riches continuaient d’être les prescripteurs en élaborant les politiques (notamment sociales) des pays pauvres à leur place.
Le Transfert du Processus Démocratique
Au début des années 1990, une injonction apparemment non marchande s’inséra au sein des préconisations à vocation universelle : le processus démocratique. Le conseil ne vint pas de la gouvernance mondiale, mais de La Baule où François Mitterrand avait lancé, la phrase devenue célèbre : « Le vent de liberté qui a soufflé à l’Est devra inévitablement souffler un jour en direction du Sud ». Il reconnaissait implicitement que, pour la plupart d’entre eux, les pays africains avaient vécu sous des régimes autoritaires et liberticides, sans qu’on ne s’en émeuve outre mesure au Nord.
Quinze ans plus tard, le bilan pour l’Afrique subsaharienne est plus que mitigé. Le transfert du processus démocratique a rencontré de nombreux obstacles : l’avènement du multipartisme a souvent dégénéré en multi-ethnisme, et parfois en véritable guerre civile ; la logique arithmétique de la majorité à 50 % a bousculé dans bien des cas la culture traditionnelle du consensus ; enfin - mais les idéologues du néo-libéralisme n’y avaient-ils pas pensé ? - la liberté d’expression favorise, par essence, la demande voire l’exigence d’une meilleure redistribution des richesses.
La gouvernance mondiale a non seulement maintenu comme une conditionnalité absolue de son aide la mise en place de la démocratie, mais a également poussé le transfert jusque dans ses derniers avatars en encourageant fortement le processus de décentralisation. Alors que l’unité nationale était rarement réalisée dans les pays pauvres, la Banque mondiale a appuyé la mise en place de collectivités décentralisées, sur le modèle hexagonal dans les ex-colonies françaises. Parmi les arguments avancés en faveur de cette idée, il y avait encore une fois la volonté d’impliquer les populations au plus près des projets de développement, mais aussi de mieux intégrer les différences communautaires (pour éviter de dire « ethniques »). Les résultats de cette politique sont contrastés.
La Privatisation de l'Eau
Dans le domaine de l’économie, parmi les règles intangibles imposées au monde, celles ayant trait à la propriété privée et à la privatisation ont été appliquées dans les pays du Sud sans précaution, parce que sans inquiétude. En effet, avec l’effondrement des utopies communistes, le slogan de Proudhon « La propriété, c’est le vol » ne compte plus guère d’adeptes dans les pays riches, intégralement gagnés à la société de consommation.
À propos de ce qu’on croyait être un « bien public mondial », c’est-à-dire l’eau, le quatrième principe de la déclaration de Dublin (« L’eau utilisée à de multiples fins a une valeur économique et devrait donc être reconnue comme un bien économique » 1992), sans faire réellement l’unanimité, ne suscita pas le tollé qu’on aurait pu imaginer. Peu après, la création du Conseil mondial de l’Eau en 1994 constitua l’une de ces décisions à vocation planétaire qui annonce un nouveau transfert de modèle.
Dans les pays pauvres, et notamment en Afrique subsaharienne, la distribution de l’eau a longtemps été considérée comme relevant d’un service public et confiée à des sociétés d’État. Force est bien de constater que celles-ci ont généralement sombré dans la gabegie, facilitant ainsi le passage au secteur privé, exigé non sans raison par les institutions de Bretton Woods. Malgré quelques déboires en Amérique latine, les grandes multinationales de l’eau et de l’assainissement (Ondéo ex-Suez-Lyonnaise, Véolia ex-Vivendi et Saur-Bouygues) ont donc pris pied sur le continent africain.
Pour prendre un exemple récent, c’est ainsi qu’en octobre 2004 toutes les bornes-fontaines en libre accès d’Antananarivo (Madagascar), datant pour la plupart de la colonisation française, ont été remplacées par des « points d’eau collectifs » flanqués de guérites où des fontainiers percevaient une redevance pour chaque récipient rempli. Cette opération avait reçu l’aval de bon nombre d’ONG dites humanitaires, qui relayaient sans sourciller les nouveaux arguments élaborés par la gouvernance mondiale : un point d’eau encadré est garant du non-gaspillage, de la propreté de…
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