Introduction
En 1968, Petit-Bleu, Petit-Jaune de Léo Lionni est publié, un objet culturel de l’enfance à l’école par essence. Cet album est précurseur d’une nouvelle catégorie d’ouvrages de littérature de jeunesse : les albums narratifs sans texte apparent, qui se distinguent donc des imagiers et abécédaires. Longtemps étiquetés comme réservés à des non-lecteurs, parce que sans texte, la ligne éditoriale actuelle montre que ces albums quittent le champ d’une narration simpliste destinée à de jeunes enfants pour entrer dans celui d’un texte réticent. Cette catégorie d’albums, souvent nommés « muets » dans le langage courant, permet non seulement d’interroger une nouvelle forme poétique littéraire, mais aussi certaines pratiques didactiques, telle que la dictée à l’adulte. Cet article se propose donc d’examiner quelques traits poétiques caractéristiques de ce nouvel objet littéraire, afin de montrer en quoi ils permettent d’ancrer de nouvelles pratiques didactiques, au-delà du cycle un. En s’adossant aux recherches de Raphaël Baroni, Serge Martin et Roland Goigoux, l’analyse d’albums de deux auteurs contemporains, Anne Brouillard et Suzy Lee, permettra de découvrir comment cette catégorie participe au renouvellement d’un regard didactique sur l’entrée dans la lecture dès la maternelle. Ainsi, en compagnie des œuvres d’Anne Brouillard et de Suzy Lee, une attention toute particulière sera prêtée aux phénomènes de répétition. Cet éclairage sur ces productions permettra alors d’interroger une pratique enseignante récurrente, à savoir la dictée à l’adulte.
L'Émergence des Albums Sans Texte : Un Nouveau Genre Littéraire
En 1959, Little Blue and Little Yellow est publié aux États-Unis. Cet album rencontre un succès international. Mais surtout, il présente la caractéristique de permettre qu’un « narrateur iconique réalise un scénario fait pour l’œil, [tandis que] le narrateur verbal prend en charge la cohérence logique et temporelle de l’ensemble ». Si avec Histoires en quatre images quelques années plus tard, l’objectif est de faire verbaliser par le lecteur un récit à travers quatre images, la dimension littéraire n’est pas première. Le premier album de Lionni est précurseur d’un nouveau genre éditorial : les albums sans texte. D’après la définition proposée par S. Van der Linden, « un album sans texte n’est pas, contrairement à ce que son appellation pourrait laisser entendre, un album dont on aurait supprimé le texte.
Longtemps étiquetés comme réservés à des non-lecteurs, la ligne éditoriale actuelle montre que ces albums quittent le champ d’une narration simpliste destinée à de jeunes enfants pour entrer dans celui d’un texte d’une grande réticence, qui relèverait non pas de son inexistence mais de son invisibilité. On s'interrogera donc ici sur la manière dont cette entité album peut être lue sans texte narratif.
Renouvellement Didactique et Albums Sans Texte
En s’adossant aux recherches de Raphaël Baroni, Serge Martin et Roland Goigoux, l’analyse des albums d’Anne Brouillard et de Suzy Lee permet de découvrir comment cette catégorie participe au renouvellement d’un regard didactique sur la lecture dès le cycle 1. L’absence apparente de texte dans les albums mentionnés incite nombre d’enseignants, tout particulièrement en cycle 1, à les utiliser pour produire des dictées à l’adulte. Cette pratique enseignante récurrente prônée dans les programmes crée souvent une mise en mots paraphrastique d’un texte dissimulé par l’auteur, invisible au premier abord pour le lecteur.
On connaît aujourd'hui la version avec texte mais, à l’origine, l’auteur avait montré son projet à Fabio Coen sans qu’aucun texte narratif écrit n’y figure. The positive response we gave to his story was enough to inspire him to recreate it with some construction paper in his studio at home.
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Lorsque les deux hommes contactent Mc Dowell Obolenski, pour publier l’ouvrage, ce dernier exige qu’un texte soit ajouté.
La dédicace garde la trace de l’élément contextuel source de la création : « Une histoire pour Pippo, Ann et tous les enfants ». L’auteur a inscrit d’emblée ses deux petits-enfants comme principaux destinataires de cet ouvrage créé pour eux, transformant ce qui, à l’origine, était du découpage de formes par un grand-père pour occuper deux très jeunes enfants dans un train, en une fable universelle pour illustrer le rapport à l’altérité, accessible dès le plus jeune âge. Annie Lionni se souvient du processus créatif de son aïeul. Elisabeth Lortic, dans son article, donne à lire le point de vue de Léo Lionni sur sa création, qui fait écho à celui des destinataires et confirme ce point de bascule dans l’histoire de la littérature jeunesse. Finalement, je refis plus ou moins la même histoire que celle que j'avais élaborée dans le train mais cette fois, je raisonnai et je la dessinai non seulement pour raconter l'action mais pour lui donner le bon rythme et la conduire en un flot ininterrompu du début à la fin heureuse. Je jouai avec les positions de Petit Bleu et Petit Jaune […] Pour les présenter je les plaçai au centre de la page et quand ils se cherchaient, je les mettais dans les coins pour montrer leur anxiété à poursuivre leur recherche sur la page suivante […] j'expérimentai les positions dans l'espace pour évoquer les humeurs et exprimer les sentiments.
À sa suite, d’autres albums mettent en présence de la littérarité, des enfants ignorant tout de la lecture, car le lecteur d’albums sans texte « est résolument actif, c’est lui qui doit construire le récit, mobilisant pour ce faire une activité cognitive conséquente ». En l’absence de texte visible, ces livres requièrent de leurs lecteurs l’exercice de toutes leurs capacités de compréhension à l’égard de la trame narrative. Pour pallier l’absence d’un texte graphique, d’autres procédés prennent le relais en vue de la constitution d’une « tension narrative » et de l’exercice des mécanismes de compréhension.
Anne Brouillard et Suzy Lee : Deux Auteures Phares
Nous avons retenu ces auteures pour cette analyse en raison de la reconnaissance internationale dont elles bénéficient, mais aussi de leur présence dans les programmes officiels en cycle 2, avec un niveau de difficulté identifié qui laisse à penser que certains de leurs ouvrages peuvent être support en grande section. Enfin, elles ont également publié des albums avec texte, ce qui met en perspective une démarche créative particulière pour les titres retenus. Anne Brouillard offre une œuvre riche pour laquelle elle a obtenu un prix d’importance en 2015 : le Grand prix triennal de littérature de jeunesse de la Fédération Wallonie-Bruxelles en Belgique. La trilogie constituée par Suzy Lee, quant à elle, a une dimension métaphysique : La Vague illustre le rapport entre l’homme et la nature ; la petite fille en quête d’elle-même dans Miroir se heurte au néant lors de la double-page blanche située exactement au milieu de l’album ; Ombres traite de la peur. Ces ouvrages explorent le rapport à la solitude et à soi-même.
Ces auteures sèment dans leurs pages des indices répétés laissant à penser qu’un texte est dissimulé, invisible aux yeux du lecteur, mais que ce dernier peut en devenir le révélateur. Anne Brouillard, dans Petites Histoires étranges, utilise déjà des traits de mouvement, et Trois Chats rajoute un travail autour des signes graphiques horizontaux et circulaires.
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Avec Suzy Lee, le lecteur pénètre dans un univers très différent. Miroir joue avec la quête d'identité et le reflet. La Vague, narre le rapport entretenu entre l’océan et une fillette. Les Ombres met en images les inquiétudes nocturnes.
La Répétition : Un Élément Clé de la Narration
Ces deux univers d’auteures pourtant si différents usent du même phénomène de la répétition. La petite fille dessinée chez Suzy Lee apparaît à toutes les pages.
Ces personnages identifiables d’une page à l’autre grâce à des éléments répétés tels que les vêtements, agissent dans des espaces dont la répétition devient également constitutive de signifiance. Le décor devient un tableau qui s’anime, un peu à la façon d’un flip-book au fil des pages. La mer dans La Vague devient macro-espace. Dès la première double-page, en amont du récit et avec une fonction de prologue, la tempête est tellement montrée qu’on perçoit presque le chœur des vagues au gré de la tension narrative. Le conflit est construit de façon très originale dans Miroir. Dès la deuxième double-page, le lecteur se représente le micro-espace du miroir présent dans la pliure de la reliure.
Cette répétition de personnages dans des espaces structurés conduit à une mise en mouvement. En tournant les pages rapidement, le lecteur de Suzy Lee donne vie au personnage par l’accélération de sa gestualité. Dans Miroir, le personnage de l’enfant prend forme et tournoie sous les yeux du lecteur qui a l’impression de pouvoir toucher sa robe, tandis que dans La Vague, il se surprend à penser qu’elle va venir engloutir l’enfant. Il s’agit de quatre albums qui sont sortis deux par deux, Le pêcheur et l’oie et Le voyageur et les oiseaux étant les deux premiers.
Pour ces deux auteures, la répétition perceptible à partir du changement engendre la mise en mouvement, chaque motif répété accroissant la signifiance. Ainsi, la répétition anime non seulement les corps, mais aussi la narration et la construction des personnages, au lieu d’infliger des similitudes statufiantes. Dans Miroir, le lecteur tourbillonne au gré de l’humeur virevoltante de la fillette représentée. Se met alors en place un processus progressif de rétrécissement du champ de variations. Si, au début de l’ouvrage mentionné, le lecteur guette les signes d’un autre personnage qui entrerait en interaction avec la fillette, il ne peut au fil des pages que se rappeler cette attitude enfantine qui consiste à faire des grimaces devant un miroir et à bouger pour guetter les mouvements de la silhouette réfléchie. Ainsi, toutes les interprétations ne sont pas autorisées pour construire la consistance relationnelle inter-personnages, et celle entre le personnage et le lecteur. La répétition, en l’absence d’éléments textuels lisibles, sert donc aussi de garde-fou pour faire obstacle à tout délire interprétatif. Ces albums étant particulièrement exigeants envers la compréhension de leurs lecteurs et du processus créatif de l’auteur, les répétitions sont des éléments signifiants qui installent le cadre spatio-temporalisé de l’album. Beaucoup d’albums sont sans texte car les idées me viennent comme ça, en images. […] Je me suis rendue compte que ce que je voulais raconter, c’était la lumière, les changements, les sensations… et j’ai eu le sentiment que je racontais mieux en images. Le lecteur a tendance à lire le texte et à regarder l’image en complément.
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De page en page, dans les albums cités, les personnages se répètent, les décors aussi, constituant ainsi la trame narrative. Mais le lecteur lui-même entre dans une forme de répétition, car les albums sans texte le contraignent souvent à devenir son propre narrateur verbal, instaurant ainsi une conversation sous forme de dédoublement. Dans Trois Chats, le lecteur est l’observateur de deux mondes, aquatique et aérien, entre lesquels s’installe un dialogue. Dans Petites Histoires étranges, un discours entre le monde à l’endroit et celui à l’envers s’organise. Pour La Famille Foulque, les échanges se superposent entre les humains et les oiseaux.
La Dictée à l'Adulte : Une Pratique à Interroger
L’absence textuelle peut devenir source de difficultés lors de séances d’enseignement. Les pratiques observées de dix enseignants de tous cycles montrent qu’ils n’ont de cesse de proposer à leurs élèves une entrée en écriture paraphrastique. En cycle 1, la technique de la dictée à l’adulte peut se trouver réduite, sous prétexte de situation langagière et d’acculturation, à l’établissement d’une relation texte-image de l’ordre de la redondance. Par exemple, une dictée à l’adulte observée sur Trois Chats organise la description de chaque double page, au lieu de développer la puissance de la narration notamment à travers le rapport entretenu entre le monde aérien et le monde aquatique.
Un des enjeux de la dictée à l’adulte est de proposer aux élèves une pratique pédagogique qui cible une entrée dans l’écrit progressive, adossée à une verbalisation. L’album est un des supports possibles. À propos des livres mentionnés, les dix enseignants observés dans le cadre de cette recherche (cinq en cycle 1, trois en cycle 2 et deux en cycle 3) opèrent des réductions du champ de compréhension et ne les proposent que rarement en cycle 3. S’ils font une exception, ils les réservent aux élèves dits « en difficulté » en invoquant un texte réduit à son minimum, proposant ainsi à ceux que la lecture domine des ouvrages qui requièrent des lecteurs dominants. En effet, le paradoxe entre invisible et lisible est poussé à son paroxysme dans cette catégorie d’albums. Tous sont persuadés de proposer un dispositif fertile lors de l’entretien analytique qui suit la séance, dès lors qu’ils offrent aux élèves un album sans texte et qu’ils leur demandent de construire un récit. Après une première lecture in extenso, un commentaire linéaire plus ou moins descriptif des éléments visibles surgit, avant de basculer sur un protocole pas toujours strict de dictée à l’adulte.
Le risque de ce type de pratiques est de demeurer dans une lecture superficielle, entre descriptions sommaires et schéma narratif stéréotypé. Peu de place est laissée à une perception autre qu’une prise d’indices visuels pragmatiques.
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