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La Berceuse de Schubert : Histoire et Mélancolie d'une Œuvre Immortelle

Introduction

La musique de Franz Schubert, en particulier ses lieder et certaines pièces instrumentales, est souvent associée à la mélancolie et à une profonde émotion. Parmi ses œuvres les plus emblématiques, la berceuse occupe une place particulière, évoquant à la fois la douceur de l'enfance et la tristesse de la condition humaine. Cet article explore l'histoire de la berceuse chez Schubert, son contexte de création, et son impact culturel, notamment à travers son utilisation au cinéma.

Le Contexte de Création : Un Génie Face à la Mort

Franz Schubert, né en 1797 et décédé prématurément en 1828, a composé une œuvre considérable en un laps de temps relativement court. Sa vie a été marquée par la maladie, notamment la syphilis, qui a profondément influencé sa vision du monde et son expression musicale.

En septembre 1828, à seulement deux mois de sa mort, Schubert crée une sonate magnifique. Franz Schubert n’a plus que moins de deux mois à vivre. La syphilis le dévore et lui a déjà montré les affres de la folie. Rassemblant ses dernières forces, il compose fiévreusement. En deux mois, trois sonates pour piano, parmi les plus belles de l’histoire de la musique, quelques brèves œuvres religieuses, un projet d’opéra « le comte de Gleichen », un quintette avec deux violoncelles. L’andantino de la seconde des trois sonates de cette période est à lui seul un témoignage bouleversant. Cette romance initiale calme, presque triste, à la mélodie poignante et irrésistible, donne soudain lieu à une forme de violente résistance, comme s’il se débattait au milieu d’un bal de spectres. Pourtant la sonate est la plus gaie des trois, car les autres mouvements sont joyeux, pleins de vie. Mais comme s’il ouvrait une porte sur le néant, Franz Schubert, en quelques minutes, nous désigne l’abîme de la mort qui l’attend.

Vouloir comprendre Schubert, son lyrisme si particulier, mélange de candeur et de visions sombres, c’est commencer par s’immerger dans son univers matriciel : le lied romantique. Schubert donnera ce conseil : « A écouter en hiver, mais dans mes lieder, le printemps avec toutes ses fleurs est déjà présent ». Cette dualité entre cendres et braises imprègne le monde poétique dans lequel Schubert vivait sa vraie vie. Au travers des textes populaires, mais surtout de poèmes de petits poètes (car à part Heine, et si peu Goethe, les grands poètes ont toujours rendu impuissants les musiciens), Schubert vit par procuration des vies et des amours à la dérive : lune blafarde, neige et hiver, ruisseau-tombeau, forêts blêmes, jeunes filles qui trahissent, sommeil et mort. L’inspiration de Schubert est une errance dans ces mots qui le touchaient plus profond que les larmes, aussi le thème de la mort consolatrice était constant chez lui. Il pleuvait de la mort partout dans sa vie, et entre les deuils et ses œuvres mort-nées, Schubert s’était fait une philosophie douce et résignée sur le monde. D’autant plus que l’époque elle-même mélodramatique et morbide, était très portée sur la présence de la mort et son apprivoisement par la consolation.

Cette conscience de la mort imminente se reflète dans son œuvre, lui conférant une profondeur émotionnelle et une intensité particulière. Ses compositions de cette période, notamment ses dernières sonates pour piano, sont empreintes d'une mélancolie poignante, mais aussi d'une force et d'une résilience remarquables.

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La Berceuse dans l'Œuvre de Schubert : Un Thème Récurrent

Bien que Schubert n'ait pas composé de berceuse au sens strict du terme, plusieurs de ses œuvres peuvent être interprétées comme telles en raison de leur caractère apaisant, de leur mélodie simple et de leur association avec les thèmes du sommeil et de la mort.

Le Quatuor à cordes en ré mineur a été achevé en mars 1824, en même temps que le Quatuor n° 13 en la mineur Rosamunde et que l’Octuor. Après l’épreuve psychologique importante de la naissance du cycle de 1823 La Belle Meunière, Schubert a besoin de s’échapper dans un autre univers. Ce sera celui de la musique de chambre, en attendant la symphonie. Bien sûr l’ombre paralysante de Beethoven est présente. Schubert qui voletait d’une idée jaillissante à l’autre, a cultivé l’inachevé. Des torses, des bribes jonchent son œuvre. Qu’importe que le flot continu soit mis en bouteille, il lui suffisait qu’il s’écoule, soit griffonné quelque part. Pianiste, mais aussi altiste Schubert aimait faire de la musique ensemble. La musique de chambre sera sa demeure.

Schubert très tôt fit des quatuors, au moins cinq en 1813. Puis deux autres en 1814 et dans les années 1815-1816. Mais pendant plus de huit ans, de 1816 à 1824, il ne composera aucun quatuor. Il était ailleurs, immergé dans le foisonnement des lieder qui jaillissaient de lui sans retenue. Des projets avortés d’opéra lui prenaient aussi du temps. Le retour à cette forme noble et austère qu’est le quatuor à cordes advint par le rappel à la fragilité de l’existence qui le frappa en 1824. À peine remis d’une très grave maladie vénérienne, comme par une promesse intérieure il se remit à la forme du quatuor, mais aussi à l’écriture de danses et de variations. Ainsi, ce quatuor est une berceuse à la mort accueillante et qui parle aussi du fol espoir de vivre et de se révolter contre inéluctable. Schubert qui portait profondément en lui cette idée romantique de la mort, pressentant son court trajet terrestre, a écrit sincèrement, pathétiquement, un mini-requiem.

Ainsi, ce quatuor est une berceuse à la mort accueillante et qui parle aussi du fol espoir de vivre et de se révolter contre inéluctable. Schubert qui portait profondément en lui cette idée romantique de la mort, pressentant son court trajet terrestre, a écrit sincèrement, pathétiquement, un mini-requiem.

Le Quatuor à Cordes n°14 en Ré Mineur, D. 810 "La Jeune Fille et la Mort"

Le Quatuor à cordes n°14 en ré mineur, D. 810, surnommé "La Jeune Fille et la Mort", est l'une des œuvres les plus poignantes de Schubert. Son deuxième mouvement, Andante con moto, est basé sur son propre lied "La Jeune Fille et la Mort" (Der Tod und das Mädchen), D. 531, composé en 1817 sur un poème de Matthias Claudius. Ce mouvement, avec ses variations sur le thème du lied, évoque un dialogue entre une jeune fille effrayée par la mort et la mort elle-même, qui tente de la rassurer.

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  • PrestoMais la forme sonate est un peu malmenée et Mendelssohn trouvait ce quatuor raté.
  • Andante : Ce mouvement a pour motif conducteur l’air funèbre du lied éponyme. Ce thème et ces cinq variations ne traduisent pas les paroles mais le climat global du lied : après le thème presque murmuré puis repris plus gravement, les variations qui seront la narration de l’histoire avec la mort, la rébellion de la jeune fille (variations 3 et 5) et l’acceptation finale de la douceur dans l’anéantissement. Les violons sont la voix de la jeune fille, les cordes graves celle de la mort. Le dialogue d’abord horrifié va devenir consolateur, presque amoureux.
  • Scherzo :Ce mouvement est très bref, brusque, dérangeant par l’alternance du majeur et du mineur, de la rythmique piétinante comme le scherzo de la 9e de Bruckner. Plein de syncopes, il s’arrête sur un trio central, presque un ländler à peine dansant, une clairière de lumière vite obscurcie par la reprise du scherzo comme un mouvement perpétuel.
  • Presto:Le finale suit sans interruption et court de façon précipitée vers une fin, vers la fin ? Chevauchée nocturne en fait. Très agité, bâti sur un rondo-sonate, il parcourt l’espace comme une danse macabre du Moyen-Âge. Le deuxième thème semble prendre le relais de cette fuite en avant. Le rythme obsessionnel et rapide laisse peu de place à des moments de clarté. Le thème principal est sans arrêt martelé, et la course continue pour s’arrêter on ne sait trop pourquoi dans une chute bâclée et précipitée comme souvent chez Schubert, mais volontairement sans souci des bonnes manières de la forme sonate, mais c’est la mort qui nous trousse.

Ce dialogue d’abord horrifié va devenir consolateur, presque amoureux. Ainsi, ce quatuor est une berceuse à la mort accueillante.

Lieder : Des Berceuses Intimes

Les lieder de Schubert, en particulier ceux qui traitent des thèmes de la nature, de l'amour et de la mort, peuvent également être considérés comme des berceuses. Leur mélodie simple et expressive, leur accompagnement pianistique délicat et leur atmosphère intime créent un sentiment de réconfort et de contemplation.

Parmi les lieder les plus emblématiques, on peut citer :

  • "Ständchen" (Sérénade), D. 957 n°4 : Cette mélodie douce et envoûtante, extraite du recueil Schwanengesang (Chant du cygne), évoque une scène nocturne où un amoureux chante sous la fenêtre de sa bien-aimée.
  • "An die Musik" (À la musique), D. 547 : Cet hymne à la musique exprime la gratitude de Schubert envers cet art qui lui apporte consolation et joie.
  • "Ave Maria", D. 839 : Bien que d'origine religieuse, cette mélodie est souvent interprétée comme une berceuse en raison de sa douceur et de son caractère apaisant.

Winterreise (Voyage d'Hiver) et Die Schöne Müllerin (La Belle Meunière)

Ces cycles de lieder explorent des thèmes de perte, de désespoir et de mort, mais même au sein de ces récits sombres, on trouve des moments de tendresse et de réconfort qui peuvent être perçus comme des berceuses.

Dans La Belle Meunière, on retient notamment Vers où ?, tenaillé par le doute, mais traversé par un élan communicatif. Dans La Couleur aimée, litanie soutenue par les notes répétées du piano, Goerne introduit une intensité croissante qui culmine jusqu'à devenir poignante. Il fait également honneur à la complainte du « meunier et du ruisseau » (Der Müller und der Bach), distillant des instants d'espoir, vite balayés par le retour du mode mineur. Mais c'est dans le dernier lied, la Berceuse du ruisseau, que Goerne se montre le plus bouleversant. Cette émotion, le public la doit tout autant à Ove Andsnes, qui nous installe dans une somptueuse ligne d'accompagnement, égrenée comme un écho, l'ombre du récit qui vient d'être livré.

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L'Influence de Schubert sur la Culture et le Cinéma

La musique de Schubert, en particulier ses œuvres les plus mélancoliques, a exercé une influence considérable sur la culture populaire. Son utilisation au cinéma est particulièrement notable, où elle sert souvent à évoquer des émotions profondes, la nostalgie, la tristesse ou la beauté.

Quel est le point commun entre Un Beau Matin le nouveau film de Mia Hansen-Love, Winter Sleep, Barry Lindon, Valse avec Bachir, Amour, Minority Report ou encore Trop Belle pour toi de Bertrand Blier ? Tous ces films utilisent la musique de Schubert comme une évocation poétique de la mélancolie. C’est une berceuse, un air triste, simple et beau. Une chanson sans paroles associée à la mort depuis sa création en septembre 1828 à Vienne.

Comme on l’apprend dans le documentaire "Les Trois Dernières Sonates" de Franz Schubert de Chantal Akerman avec Alfred Brendel, l’andantino de la 20e sonate pour piano de Schubert a été créé quelques mois seulement avant la disparition de son auteur. Pas étonnant donc que cette musique profonde et d’inspiration populaire soit utilisée dans des scènes marquantes et souvent funestes de films aussi différents qu’"Un Beau Matin" de Mia Hansen-Love, l’ouverture de "Winter Sleep", Palme d’Or 2014, "J’ai toujours rêvé d’être un gangster" de Samuel Benchetrit ou encore "Valse avec Bachir" d’Ari Folman sous la forme d’un arrangement déchirant signé Max Richter.

L’andantino de la Sonate en la majeur et le mouvement lent du trio D.929, deux airs que l’on retrouve dans le film "La Pianiste" de Michael Haneke. Un réalisateur qui a également placé Schubert au cœur d’un autre film très musical, le crépusculaire "Amour" qui s’ouvre sur une scène mémorable. Quand Alexandre Tharaud sur scène et hors-champ joue un Impromptu de Schubert tandis que la caméra est braquée sur le public où l’on finit par distinguer dans l’ombre, la présence de son professeur Emmanuelle Riva et de Jean-Louis Trintignant.

Haneke et Hansen-Love, "Amour" et "Un Beau Matin", deux films à distance de 20 ans qui nous parlent de la perte de la mémoire, de l’Alzheimer et de la fin d’une vie. Deux poèmes du quotidien qui utilisent (et comme ils ont raison) la musique de Schubert comme un sursaut de vie, comme un moyen de se souvenir d’un passé qui a fui.

Voici quelques exemples notables :

  • Barry Lyndon de Stanley Kubrick : L'utilisation du Trio pour piano et cordes n° 2 de Schubert dans ce film contribue à créer une atmosphère de mélancolie et de nostalgie, soulignant la vanité des ambitions humaines.
  • La Pianiste de Michael Haneke : L'Andantino de la Sonate en la majeur et le mouvement lent du Trio D.929 sont utilisés pour exprimer la complexité émotionnelle et la souffrance intérieure des personnages.
  • Amour de Michael Haneke : Un Impromptu de Schubert joué au piano ouvre ce film poignant sur la vieillesse et la perte de la mémoire, établissant dès le début une atmosphère de tristesse et de beauté.
  • Valse avec Bachir d'Ari Folman : Un arrangement déchirant signé Max Richter accompagne les souvenirs difficiles d’Ari Folman.

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