Introduction
Monette Vacquin, psychanalyste de renom, s'est penchée depuis plus de dix ans sur les implications des avancées biologiques et génétiques. Son ouvrage "Main basse sur les vivants" explore les questions éthiques et sociétales soulevées par ces mutations scientifiques. À travers une analyse approfondie, elle interroge les motivations profondes qui animent ces expérimentations et leurs conséquences sur notre conception de la vie, de la filiation et de la société. Cet article se propose d'explorer les principaux thèmes abordés dans son livre, en mettant en lumière les interrogations pertinentes qu'elle soulève.
La fécondation in vitro : une désexualisation de l'origine ?
Vacquin propose une lecture critique de la fécondation in vitro (FIV), la considérant comme une tentative de désexualiser l'origine de la vie. Elle souligne une disproportion entre la fréquence de cette technique et les indications médicales réelles, les stérilités tubaires ne représentant qu'une minorité des cas. Elle s'interroge sur cet « empressement à prendre la place du sexuel » et dénonce les dérives qui en résultent, telles que la naissance de jumeaux éprouvettes à intervalles inhabituels, l'insémination post-mortem ou encore la maturation d'ovocytes sur des fœtus viables.
Selon Vacquin, ces pratiques mettent en scène des fantasmes infantiles, comme celui de ne pas être né d'un rapport sexuel ou d'avoir une mère vierge. Elles conduisent à un morcellement de la maternité et à une confusion des générations, fragilisant la filiation et la généalogie. Elle qualifie ces expériences de « dédifférenciantes ».
Le langage utilisé dans le contexte de la FIV est également révélateur, selon Vacquin. L'emploi de termes tels que « projet parental », « stocks d'embryons congelés » ou « donneurs de gamètes » témoigne d'une froideur descriptive et d'une dimension commerciale, où le charnel et le symbolique sont évacués.
Le rôle du juridique face aux avancées scientifiques
Face à ces enjeux, le juridique est sollicité pour énoncer des interdits symboliquement efficients. Cependant, Vacquin souligne les limites du droit, qui ne peut qu'entériner l'impasse en tentant d'y pallier. Elle insiste sur le fait que la loi symbolique préexiste aux institutions et que le juridique ne peut se substituer au symbolique.
La juriste Christiane Labrousse-Riou, dans la postface du livre, souligne que nous cédons sans cesse à un désir fusionnel d'emprise sur l'autre et ne reconnaissons la Loi que dans sa transgression, ramenant le droit à sa forme la plus primitive et terrifiante : le droit pénal.
Séquençage du génome humain et clonage : vers une régression phylogénétique ?
Vacquin aborde également la question du séquençage du génome humain et des expériences de clonage. Elle met en lumière les discours de justification de ces expérimentations, centrés sur les retombées médicales futures et les espoirs de guérison. Elle s'interroge sur les motivations des chercheurs qui dissèquent le génome, cherchant à identifier les gènes responsables des comportements, de la pensée et de la sexualité.
Concernant le clonage, Vacquin, s'appuyant sur les écrits de Jacques Testart et Jean Baudrillard, le considère comme une « régression phylogénétique en amont de la sexuation et de la mort ». Elle y voit un désir de fabrication du même, de négation de l'altérité, d'aspiration à la toute-puissance et à l'indifférenciation.
Elle conclut en soulignant la nécessité de comprendre ce qui ne parvient pas à se représenter, ce qui a perdu toute signification. Selon elle, le séquençage du génome humain pourrait être la quête désespérée d'un texte devenu illisible, où l'A.D.N. se substitue à Adonaï.
Les mutations de la société : du "faire l'amour sans faire des enfants" au "faire des enfants sans être de sexe différent"
Vacquin analyse les mutations de la société à travers une succession de problématiques : dans les années 1970, « faire l'amour sans faire des enfants », dans les années 1980, « faire des enfants sans faire l'amour », et dans les années 1990, « faire des enfants sans être de sexe différent ». Elle considère la fécondation in vitro comme un point de rupture majeur, où le médecin se trouve investi d'une fonction d'« apparier ses semblables et constituer des couples reproducteurs », selon les termes du fondateur des CECOS, Georges David.
Elle critique la novlangue de la bioéthique, faite de mièvreries et de sigles, inapte à penser les mutations à l'œuvre. Elle s'interroge sur le terme de « projet parental », qu'elle considère comme une voie d'entrée dans la paranoïa, signant l'avènement de la volonté à la place du désir. Elle dénonce également l'utilisation des termes « altruisme » et « solidarité » pour promouvoir le don de gamètes, y voyant une dimension d'auto-engendrement et de rupture avec l'humanité qui précède.
La perte de repères et la nécessité d'une réflexion éthique
Vacquin dresse un tableau sans concession de la génération actuelle, où les enfants ne savent plus s'ils sont filles ou garçons et où le médecin semble tout-puissant sur le corps. Elle souligne la nécessité de réaffirmer la fonction anthropologique du droit, qui est un discours structurant pour la psyché de tous.
Face à ces enjeux, elle insiste sur la nécessité d'interprètes plutôt que d'experts, afin de comprendre ce qui est en train de se passer. Elle souligne la rupture avec la question de la stérilité, la PMA s'adressant désormais à des personnes non stériles. Elle formule l'hypothèse que la stérilité était un prétexte inconscient à quelque chose d'infiniment plus large dans l'histoire de l'humanité, où l'alliance des sexes dans la parenté est descellée.
Elle constate une défaite de la pensée et un effondrement des discours philosophiques et religieux, la science s'étant emparée de la naissance, de la mort et de la transmission du génome. Elle rappelle que la seule question qui vaille est de comprendre ce qui est en train de se passer et pourquoi, et que tenter de le nommer est le premier acte éthique.
PMA pour toutes : une nouvelle étape ?
L'extension de la PMA à toutes les femmes soulève des questions complexes. Pour Vacquin, il s'agit d'une rupture avec la question de la stérilité, car les couples de femmes homosexuelles et les femmes seules ne sont pas nécessairement stériles. Elle s'interroge sur les conséquences de cette évolution sur la filiation et la parenté.
Elle constate qu'aujourd'hui, on souhaite une procréation séparée de la sexualité, à l'inverse des années 1960 où l'on voulait une sexualité séparée de la procréation. Elle souligne la nécessité de garder en tête la complexité de ces débats, où se mêlent possibilités bienfaisantes et dangereuses.
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