L'édition du génome, notamment grâce à la technologie CRISPR-Cas9, suscite autant de fascination que d'inquiétude. Considérée par certains comme une révolution ouvrant la voie à l'éradication des maladies héréditaires et à la résurrection d'espèces disparues, elle est perçue par d'autres comme une menace potentielle pour l'humanité, voire une arme de destruction massive. Cet article explore les tenants et aboutissants de cette technologie, ses applications potentielles, les enjeux éthiques qu'elle soulève et les mesures de biosécurité mises en place pour encadrer son utilisation.
CRISPR-Cas9 : Des "Ciseaux à ADN" Révolutionnaires
Tout commence en 2012, lorsque Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna inventent les "ciseaux à découper l'ADN", connus sous le nom de CRISPR-Cas9. Cette découverte est rapidement saluée comme une avancée majeure, capable de traiter des cancers et des maladies génétiques jusqu'alors incurables.
CRISPR-Cas9 est l'association d'un brin d'ARN (similaire à l'ADN mais à une seule hélice) qui sert de guide à une enzyme (Cas9). Ce guide permet de couper, remplacer, inactiver ou modifier le gène ciblé. La technique se révèle plus précise, plus rapide et moins coûteuse que les méthodes précédentes, ce qui explique sa diffusion rapide dans plus de 3000 laboratoires à travers le monde.
André Choulika, créateur de Cellectis, décrit cette technologie comme "un truc complètement fou ! L'édition de génome est une révolution qui va secouer la planète, à une profondeur dont on n'a même pas idée."
Applications Potentielles : De la Médecine à la "Résurrection" d'Espèces Disparues
Les applications potentielles de CRISPR-Cas9 sont vastes et variées :
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- Médecine: Traitement de maladies génétiques (mucoviscidose, drépanocytose, maladie de Huntington, etc.), de certains cancers, de maladies dégénératives de la rétine, et même du VIH. Des essais cliniques sont en cours pour évaluer l'efficacité de CRISPR-Cas9 dans ces domaines.
- Agriculture: Création de plantes résistantes aux maladies, à la sécheresse ou à la salinité, réduction du gaspillage alimentaire (champignons de Paris qui ne brunissent pas), amélioration des qualités nutritionnelles des aliments.
- Élevage: Création d'animaux avec des caractéristiques améliorées (vaches laitières sans cornes, chiens avec une masse musculaire accrue, vaches résistantes à la tuberculose).
- Environnement: Lutte contre les maladies transmises par les insectes (paludisme), conservation des espèces menacées, voire "résurrection" d'espèces disparues.
George Church, de l'université de Harvard, imagine ainsi pouvoir "ressusciter" le mammouth laineux en combinant l'ADN de restes congelés de mammouths avec celui d'éléphants d'Asie. D'autres scientifiques envisagent d'utiliser CRISPR-Cas9 pour rendre des moustiques résistants au paludisme ou pour éradiquer des espèces nuisibles.
Enjeux Éthiques : Entre Espoir et Inquiétude
Si les perspectives offertes par CRISPR-Cas9 sont enthousiasmantes, elles soulèvent également de profondes questions éthiques :
- Modification du génome humain: La possibilité de modifier le génome d'embryons humains soulève des craintes liées à l'eugénisme, à la création de "bébés sur mesure" et à la modification du patrimoine génétique de l'humanité. Alain Fischer souligne qu'il serait "problématique de modifier le patrimoine génétique germinal, qui est transmis à la descendance. Ce serait d'une certaine façon toucher au patrimoine génétique de l'humanité."
- Expériences sur l'embryon: La recherche sur l'embryon humain est un sujet de débat éthique. Catherine Bourgain s'interroge : "Là, il y a un vrai enjeu qui est : peut-on autoriser la recherche sur l'embryon ? Personnellement, je pense que c'est entrer dans une mécanique qu'on a beaucoup de mal à contrôler une fois qu'elle est lancée."
- Forçage génétique: L'utilisation du forçage génétique pour modifier des populations entières d'espèces pose des questions sur les conséquences écologiques et la responsabilité de l'homme face à la nature. Eric Marois appelle à la prudence : "Il est quand même vertigineux de se dire que, pour la première fois, on est capable de modifier l'ensemble des individus d'une espèce à l'échelle de la planète. Personnellement, je serais très prudent avec les approches d'éradication. Il faut d'abord s'assurer que l'espèce n'a pas un rôle essentiel dans l'écosystème."
- Biosécurité: La facilité d'accès à la technologie CRISPR-Cas9 (kits disponibles sur internet pour moins de 150 euros) soulève des inquiétudes quant à son utilisation malveillante par des biohackers ou des organisations terroristes. Les conseillers scientifiques de Barack Obama ont envisagé l'utilisation de CRISPR-Cas9 pour créer un virus mortel pour l'homme.
Encadrement et Biosécurité : Un Consensus Mondial Nécessaire
Face à ces enjeux, la communauté scientifique et les instances politiques s'organisent pour encadrer l'utilisation de CRISPR-Cas9 :
- Comités de bioéthique: Les comités de bioéthique multiplient les réunions à l'échelle internationale pour établir des lignes directrices et des réglementations. Hervé Chneiweiss souligne qu'"il faut un consensus mondial pour mieux connaître les effets délétères éventuels de ces techniques pour mieux les encadrer."
- Surveillance des laboratoires: Les services de renseignements surveillent les personnes s'initiant de manière trop poussée aux techniques de manipulation du génome. La DGSI est attentive aux doctorants travaillant dans les laboratoires de génétique.
- Conseils consultatifs de biosécurité: Des conseils consultatifs de biosécurité sont mis en place pour évaluer les risques et proposer des mesures de prévention.
- Moratoires: Des appels à des moratoires sur certaines applications de CRISPR-Cas9 (modification génétique d'embryons humains, forçage génétique) sont lancés par des scientifiques et des organisations non gouvernementales.
Cécile Martinat met en garde contre les moratoires, qui pourraient freiner la recherche sur les maladies génétiques : "A partir du moment où il y aura un moratoire, nous allons être très limités, et ce sont des Etats qui seront dans un contexte moins restrictif qui les utiliseront. Donc on n'empêchera pas à l'échelle internationale une dérive de ces outils. Il faut faire confiance aux scientifiques et arrêter de penser qu'on fait n'importe quoi."
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