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Le Berceau des Dominateurs: Une Analyse du Mythe Aryen et de ses Implications

Cet article examine le rôle crucial joué par le mythe aryen dans la justification de la colonisation russe du Turkestan. L'idée d'un berceau aryen situé en Asie centrale a permis à certains cercles intellectuels russes, influencés par le slavophilisme, de conceptualiser l'expansion russe comme un simple retour des Aryens dans leur patrie ancestrale, minimisant ainsi son caractère potentiellement colonial.

L'Impérialisme Romantique et l'Aryanisme

À la fin du XIXe siècle, l'expansion impériale des puissances occidentales en Asie et en Afrique a généré un ensemble de discours de légitimation, s'appuyant sur des arguments politiques et économiques, mais aussi culturels et scientifiques. Les administrateurs, les colons, les missionnaires et les explorateurs ont développé une littérature qui exaltait la mission civilisatrice des Blancs dans le reste du monde. L'empire russe n'est pas resté en marge de ce grand courant européen et a également développé des discours pour justifier son expansion en Asie centrale et en Extrême-Orient. Les ambitions expansionnistes de Saint-Pétersbourg au Turkestan, en Mandchourie, au Xinjiang, en Mongolie et au Tibet ont suscité un certain « impérialisme romantique », qui n'était pas propre à la Russie, et dont l'un des principaux traits était la référence à l'aryanisme.

Cette idéologie a profité de l'institutionnalisation de l'orientalisme en tant que discipline universitaire, qui s'est consolidée autour de domaines classiques tels que les études bibliques, sémitiques et indiennes. Les fantasmes sur une « Haute Asie », englobant le Tibet et s'étendant jusqu'en Sibérie, se sont développés en s'appuyant sur un discours biblique et mythologique plus ancien. Dès le XVIIIe siècle, certains chercheurs ont fait remonter la construction de la Tour de Babel à la dispersion et à l'installation des « Japhétides » (descendants de Japhet, fils de Noé) entre la mer Caspienne et l'Hindou Kouch. L'abbé Bailly affirmait que l'immense espace central du vieux continent était le lieu de la célèbre Atlantide mentionnée par Platon.

Le Turkestan russe et chinois est devenu l'objet de discours scientifiques engagés, le considérant comme le berceau d'une partie de l'humanité. Pour certains savants européens, il s'agissait du lieu d'origine du monde touranien, donc un espace d'altérité. Pour d'autres, il était le foyer des premiers Aryens, que la plupart des élites de l'époque considéraient comme les ancêtres des peuples européens.

La Recherche des Origines et la Légitimation Coloniale

Cette quête passionnée des origines ne se limitait pas à des questions scientifiques sur les berceaux possibles de l'humanité. Elle constituait également un mode de discours sur soi de la part des Européens, qui cherchaient à comprendre leur suprématie politique mondiale et, par conséquent, à légitimer la colonisation. L'aryanisme était un élément clé de la pensée impériale européenne. Comme l'affirmait le comte de Seillière, l'aryanisme était l'habit théorique de l'impérialisme européen, étendant à l'ensemble des peuples européens une suprématie auparavant réservée aux descendants des invasions barbares.

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En Russie, certains intellectuels étaient sensibles à cette mode aryaniste, d'autant plus que l'expansion territoriale de l'empire nécessitait de repenser l'identité du pays : était-ce un État européen possédant des territoires asiatiques, ou un État euro-asiatique spécifique ? La domination de l'Asie centrale a donc conduit à l'émergence d'un courant aryaniste russe. Selon cette perspective, seuls les « Aryens du Nord », c'est-à-dire les Russes, pouvaient redonner au berceau centrasiatique son identité aryenne et effacer son caractère turcique actuel.

Le Mythe Aryen: Origines et Évolutions

Le mythe aryen est né d'une hypothèse à la fois scientifique et religieuse : les Européens auraient une origine commune et leurs ancêtres seraient venus d'Asie lors d'une migration épique depuis les hauts plateaux himalayens. Les premiers discours aryanistes se perdaient en conjectures sur l'histoire de l'humanité, en partant de la filiation noémique, Japhet, Sem et Cham étant à l'origine des différents peuples contemporains.

Dans sa première phase, le mythe aryen était avant tout un mode de lecture du monde et une tentative de comprendre les raisons de la domination coloniale occidentale. Les sciences humaines de l'époque, en tant que discours d'un individu sur le monde, n'étaient pas dépourvues de toute valeur littéraire et inventive. Puisque l'histoire est également un récit, elle contient une part de création et peut parfois se rapprocher de l'imaginaire ou de la fable. La recherche génésiaque des origines ne pouvait que solliciter l'imagination des savants, voire encourager une construction arbitraire de liens de causalité entre différents événements d'un passé obscur. Le mythe aryen nécessitait donc de prendre au sérieux, en tant qu'objet d'études, ce qui peut sembler ne rien avoir de scientifique pour le regard contemporain : références bibliques de la filiation noémique, rêve d'une civilisation primordiale aryenne passée ou à venir, attentes millénaristes.

La Question du Berceau Aryen et les Débats Scientifiques

La question du berceau aryen a constitué l'un des grands enjeux scientifiques du XIXe siècle, impliquant la linguistique, l'anthropologie et l'archéologie, même si certains scientifiques ont toujours récusé l'assimilation langue-ethnie qui a donné naissance au mythe aryen. L'idée d'une origine asiatique de l'humanité, ancrée dans la référence biblique, bénéficiait d'une longue tradition formalisée au XVIIIe siècle. Que ce soit sous la figure de l'Inde, du Tibet ou de la Scythie, l'Asie a continué à être affirmée tout au long du siècle suivant comme berceau originel par de nombreux savants. Pour J. C. Adelung, le berceau ne pouvait se trouver qu'au Cachemire : le peuple primitif vient nécessairement des montagnes puisque les eaux du déluge s'en sont retirées en premier. Pour F. A. Pott également, l'humanité suit le soleil et ne peut donc avoir connu de migrations que d'Est en Ouest.

En 1820, J.-G. Rhode a été le premier à affirmer un berceau aryen dans la plaine steppique du vieux continent, entre le cours du Syr Darya et celui de l'Amou Darya. Jules Klaproth a poursuivi cette théorie en la dotant d'une argumentation tirée de la géographie botanique. Dès 1837, l'Arie, « terre sainte des premiers âges », a été située par Henri Martin en Asie centrale. Le plateau du Pamir étant jugé inhabitable, c'est vers la Bactriane que se sont tournés les regards. Cette théorie a été développée par Max Müller en Allemagne et François Lenormand en France, puis par l'anthropologue Armand Quatrefages, l'historien et anthropologue Charles de Ujfalvy et le linguiste Adolphe Pictet. Ce dernier a inauguré les recherches en paléontologie linguistique et a sollicité le vocabulaire pour reconstituer la vie quotidienne des premiers Aryens. En 1873, Albert Pike a affirmé que le berceau était en Sogdiane, en utilisant des arguments astronomiques et mythologiques. En 1889, M. H. d'Arbois de Jubainville a rejeté l'idée germanique du berceau européen. En 1908, le préhistorien S. Zaborowski s'est rallié à la thèse plaçant le berceau dans le monde des kourganes scythes. En 1909, d'autres Français comme Jacques de Morgan sont revenus vers l'hypothèse asiatique.

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La Russie et les Débats Européens sur le Berceau Aryen

La Russie, par sa domination des pourtours de la mer Noire et de l'Asie centrale, s'est trouvée impliquée dans l'ensemble de ces débats européens sur l'emplacement du berceau aryen. De plus, la science russe était, au XIXe siècle, intrinsèquement liée à la science germanique, ce qui a contribué à accentuer le caractère transeuropéen des polémiques. Sans empire sur le modèle français ou britannique, les chercheurs germaniques spécialisés sur les questions indo-européennes ont néanmoins porté une attention toute particulière à l'Asie centrale. Dès le XVIIIe siècle, de nombreux savants germaniques ont trouvé un poste dans les institutions académiques russes. Au XIXe siècle, c'est au tour des orientalistes allemands de s'installer en Russie, à la suite de leur précurseur, Jules Klaproth, nommé en 1804 à la chaire des langues asiatiques de Saint-Pétersbourg.

Les Implications Politiques de la Recherche du Berceau Aryen

Ces réflexions scientifiques sur l'emplacement géographique du berceau aryen ont souvent accompagné des propos plus politiques légitimant la colonisation européenne. Ainsi, pour nombre de savants occidentaux de l'époque comme le linguiste Adolphe Pictet, la colonisation était positive puisqu'elle annonçait les retrouvailles entre Aryens colonisés et Aryens colonisateurs, et le retour, en vainqueur, du fils prodigue occidental dans la famille asiatique. Toutefois, cette rhétorique était peu utilisée dans les discours colonialistes français, centrés sur l'idée d'une mission civilisatrice légitimée par l'héritage révolutionnaire. Si l'idée d'une supériorité naturelle des Blancs faisait partie des évidences de l'époque, l'insistance sur l'aryanité des Français n'était pas au cœur du débat colonial, en partie parce que ce thème aryen était considéré comme spécifique à l'ennemi de l'époque, le monde germanique. Il était en effet utilisé par les pangermanistes du Second Reich afin de prôner une grande Allemagne et de justifier la prise de l'Alsace-Lorraine.

Dès les années 1850, certains intellectuels et hommes politiques anglais ont commencé à se servir de l'idée aryenne afin de justifier la domination sur les Indes. Le pouvoir britannique a contribué à diffuser l'idée de l'« invasion aryenne », selon laquelle les Aryens étaient une race blanche de conquérants venus du Nord qui auraient soumis les populations indiennes originelles, dravidiennes, à la peau noire, et auraient établi leur nouvelle religion, le brahmanisme. Cette idéologie de la conquête a permis au pouvoir colonial de jouer plusieurs cartes. La colonisation britannique était présentée comme la réunification de l'une des plus jeunes branches de la famille aryenne avec la plus ancienne. Les Aryens de la première vague, trop métissés avec les populations dravidiennes, n'auraient pu freiner la décadence politique et culturelle de l'Inde et auraient alors appelé à l'aide leurs frères aryens d'Europe que sont les Britanniques. La théorie aryenne proposait donc un discours sur l'absence d'unité nationale de l'Inde, incapable d'unification si ce n'est sous le joug colonial. Elle justifiait également la division en castes de la société indienne, établissant un barème de pureté entre les Brahmanes et les intouchables.

Impact du Mythe Aryen sur la Société Indienne

Cette lecture du mythe aryen a eu un impact important non seulement sur la littérature britannique et le développement des études scientifiques locales, mais également au sein de la société indienne elle-même. Ainsi l'association Arya Samaj, fondée par Maharishi Swami Dayanand Saraswati en 1875, se donnait pour but de faire connaître l'enseignement védique afin de développer le nombre d'« Aryas », c'est-à-dire de personnes nobles. Elle cherchait à faire la promotion d'un nationalisme culturel indien et a par la suite joué un grand rôle dans la lutte de l'Inde pour son indépendance. Cependant, dès les années 1890, beaucoup de nationalistes indiens anciennement aryanistes comme Bal Gangadhar Tilak et Sri Aurobindo ont été déçus de l'évolution occidentalo-centrée de l'idée aryenne et l'ont remise en cause : en excluant les Dravidiens, les Turks, les musulmans et les Juifs, elle ne pouvait aider à affirmer l'unité de la nation indienne. La diffusion des théories aryanistes a conduit à la naissance d'un séparatisme dravidien, en particulier parmi les populations tamoules du Sud du pays, dont certaines cherchaient à présenter le culte de Shiva comme une religion dravidienne spécifique, distincte de l'hindouisme aryen. Émergeait également un mouvement « indigène » qui assimilait les intouchables à un peuple spécifique, autochtone, qui aurait été privé de tous ses droits par les hautes classes, assimilées aux « envahisseurs » aryens. Le thème aryen constitue donc un élément multiforme et aux ramifications complexes des discours politiques et culturels de l'époque.

L'Aryanisme Russe: Khomjakov et la Généalogie Aryenne des Russes

En Russie, le principal théoricien du slavophilisme, Aleksej S. Khomjakov, a été le premier à construire, dès 1840, une généalogie aryenne des Russes dans son livre, Zapiski o vsemirnoj istorii [Notes sur l'histoire universelle]. Dans la tradition allemande de la philosophie de l'histoire, il a dessiné une immense fresque de l'histoire universelle partant de la filiation biblique de Noé jusqu'aux peuples contemporains. Il tentait de trouver la place particulière qu'occupe ou que doit occuper la Russie dans l'histoire mondiale, en particulier face au monde germanique. La philosophie religieuse de Khomjakov est restée marquée par la croyance en une dichotomie essentielle entre deux principes, la liberté et la nécessité. Ces deux principes se seraient incarnés dans l'histoire humaine autour de deux races, l'iranienne et la couchite, une idée qu'il emprunte à la Philosophie der Geschichte de Friedrich Schlegel.

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Khomjakov situe le berceau des Aryens dans un vaste espace entre l'Euphrate et l'Himalaya, et plus particulièrement en Iran. Ce rameau de l'humanité se serait divisé en trois branches allant d'Ouest en Est et non, comme on le présentait souvent à l'époque, en deux, une au Nord préfigurant les Européens et une au Sud annonçant les Indiens. L'analyse de Khomjakov est en effet plus « horizontale » que « verticale » : le rameau occidental s'est installé dans la zone de rencontre entre Iran et Babylonie, le rameau central…

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