Laure Adler, figure emblématique du paysage culturel français, a toujours accordé une place particulière à la jeunesse, que ce soit à travers ses émissions radiophoniques, ses écrits ou ses engagements. Cet article explore la relation de Laure Adler avec les enfants, en mettant en lumière ses échanges avec eux, sa compréhension de leurs préoccupations et sa vision de l'enfance.
Rencontre et Dialogue avec Shaï : Un Enfant "Différent"
Dans l'une de ses émissions, Laure Adler reçoit Shaï, un jeune garçon de neuf ans trois-quarts. Leur rencontre fortuite dans une librairie a donné naissance à une conversation radiophonique rafraîchissante et passionnante. Shaï, vêtu d'une chemise blanche et d'un short bleu, raconte comment il a rencontré Laure Adler lors d'une séance de dédicace à la librairie Colette.
Shaï se décrit comme un enfant qui apprécie son enfance, mais qui se sent parfois "différent". Il explique que cette différence peut entraîner des difficultés avec ses camarades d'école. "Si parfois, on m’embête, c’est parce que je suis « différent » ou parce que, sans faire exprès, j’ai cogné une camarade et on m’embête très fort. Cela conduit à des attroupements pas très sympathiques. Je n’ai pas l’impression de différer des autres, mais on me le dit. Enfin, certaines personnes me le disent. Cela ne me dérange pas d’être différent, mais si c’est pour me faire embêter tout le temps, c’est ennuyeux. Le langage me passionne et je ne parle pas comme tout le monde, mais je ne le fais pas exprès."
Il confie à Laure Adler ses terreurs nocturnes, qui surviennent lorsqu'il est "embêté, stressé par [ses] copains d’école, et même par [lui]-même". Il exprime également son désir de s'envoler "vers nulle part, ou vers le monde des rêves".
Shaï évoque également le bonheur, qu'il trouve dans des choses simples comme jouer avec des cubes ou faire de bonnes blagues. Il souligne qu'il n'y a pas qu'une seule forme d'intelligence, et que certaines personnes peuvent être très intelligentes mais avoir une mémoire courte. Il fait référence à Marguerite Duras, qui parlait d'un enfant qui ne voulait pas aller à l'école pour apprendre ce qu'il savait déjà.
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L'Expression Artistique et la Perception du Monde
Laure Adler présente un dessin réalisé par Shaï, représentant un personnage pensif avec de petites yeux et de grandes lunettes. Shaï explique qu'il n'avait pas d'intention particulière en dessinant ce personnage, mais qu'il pourrait s'agir de lui-même.
L'écoute d'un extrait sonore de Marguerite Duras sur son enfance inspire à Shaï une réflexion sur la nature. Il distingue les forêts naturelles, créées par la nature elle-même, des forêts artificielles, créées par l'homme. Il exprime son amour pour la nature, où il se sent bien et apprécie le calme et les jolis bruits, comme le chant des oiseaux, le bruissement des feuilles et le bruit du vent. "La forêt, c'est la nature. Mais il existe des forêts totalement inaturelles, des forêts faites par l'homme. Je n'appelle pas ça de la nature, puisque la nature, ce n'est pas l'homme qui l’a créée ; c’est elle qui a créé l'homme. J’adore aller dans la nature. Je m’y sens bien. Surtout que chez moi le son est multiplié par dix, par 20, ou par 30, donc j'ai très mal aux oreilles. Et dans la nature, j'aime le calme et j'apprécie les jolis bruits, le bruit des oiseaux, le bruit des feuilles, le bruit du vent, le bruit de mes pas".
La Perte d'un Enfant : "À ce soir" et l'Impossible Deuil
Le récit de Laure Adler, "À ce soir", aborde un sujet profondément personnel et douloureux : la mort de son fils Rémi, décédé à l'âge de neuf mois des suites d'une fausse route. Elle y relate les semaines qui se sont écoulées entre l'étouffement de son fils et l'arrêt des machines qui le maintenaient en vie.
Laure Adler entreprend de relater cet événement à la suite d’un accident qui eut lieu presque 17 ans, jour pour jour, après la mort de son fils, et au cours duquel elle a, elle aussi, fait fausse route. Tôt le matin, alors qu'elle tentait de doubler un camion, elle a presque frappé de front une voiture. « On a failli mourir… », dit l’autre automobiliste à Laure Adler, immobilisée au milieu du carrefour, tétanisée, prête à accueillir la mort. Mais la mort n'a pas lieu. Adler ne dit mot à personne de ce qui a failli arriver, car « pourquoi parler de quelque chose qui n’a pas existé ? » Néanmoins, « ce non-événement de l’accident » la hante toute la journée. Le soir, au moment de prendre son bain, elle enlève sa montre, remarque que le cadran est embué et que les mots qui y avaient été inscrits, À ce soir, par celui qui la lui avait donnée, y sont presque effacés. C’est là une preuve, une trace du non-événement. Seule la date demeure visible : le 13 juillet, 17 ans après la mort de Rémi. « Le texte qui suit, écrit-elle, s’est imposé à moi juste après. Il a surgi de la nuit.
Dans ce récit poignant, Laure Adler explore la difficulté de dire l'événement, d'avouer la douleur et la culpabilité. Elle s'interroge sur la possibilité de traduire l'expérience traumatique par la parole, sans mentir ou démentir la parole qu'on prend. Elle évoque les témoignages des survivants de la Shoah, qui ont souligné l'impossibilité de dire l'événement dans son intégralité, de témoigner de ce qui leur a échappé.
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L'aveu littéral d'Adler, cet aveu de culpabilité glissé dans un texte qui se présente comme un aveu, un dire de l’intime, est difficile à identifier. Qu’est-ce que Laure Adler avoue ? L’attente de la mort ou le fait d’y avoir échappé ? De quel accident est-il question ? Le sien ou celui de son fils ? Et qu’est-ce qu'elle revendique ? La culpabilité ressentie par rapport au fait de vivre ou au fait de ne plus vouloir vivre ? L’aveu est cryptique alors que, par ailleurs, dans le récit qui l’enchâsse, il donne l’apparence d’être limpide. Lisible et illisible, écrit et indéchiffrable, l’aveu surgit, mais il fait fausse route.
Elle décrit l'écriture comme une "descente, un dire qui s’engage dans la nuit du non-savoir", une sorte de "fausse route, égarement et asphyxie". Elle confesse avoir ressenti de la culpabilité après la mort de son fils, et avoir eu besoin de temps pour oser l'avouer et la revendiquer.
Laure Adler : Une Figure Engagée et Fascinée par les Femmes
Au-delà de sa relation avec les enfants et de son expérience personnelle du deuil, Laure Adler est une figure engagée, dont la carrière a été marquée par son intérêt pour les femmes et le féminisme. Elle a consacré sa thèse d'histoire aux grandes féministes du XIXe siècle, et a continué à défendre les droits des femmes tout au long de sa vie.
Conseillère culturelle de François Mitterrand, directrice de France Culture, elle a occupé des postes de pouvoir dans diverses institutions et chez de nombreux éditeurs. Sa vision de la culture, "engagée" et liée au combat politique, lui a parfois valu des critiques.
Née Laure Clauzet en mars 1950, à Caen, cette fille d’un ingénieur agronome a grandi en Guinée-Conakry puis à Abidjan (Côte‑d’Ivoire) jusqu’à ses dix-sept ans. À L’Orient Littéraire, elle déclare : « Mes parents n’étaient pas de ces Blancs arrogants qui venaient « faire du CFA ». Ils étaient plutôt tiers-mondistes ». Son père était favorable à l’indépendance de la Guinée Française, mais sa famille a quand même du fuir « pour des raisons de sécurité » dès qu’elle a été déclarée. Laure Adler passe son bac en France, au lycée Jeanne d’Arc de Clermont-Ferrand, où elle est rentée en 1967. Forte de son statut de déléguée à l’Union nationale des comités d’action lycéens, elle est de ces étudiants qui occupent la Sorbonne à partir du 3 mai.
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Elle a été témoin et actrice des luttes féministes des années 1970, et continue de défendre les droits des femmes aujourd'hui. "Je crois que le temps des femmes n’est pas encore venu. De nombreux droits ont été conquis de haute lutte mais leur réalisation n’est pas encore faite. Durant les luttes des années 1970, être féministe était un combat et une caractéristique positive. Aujourd’hui, c’est devenu une injure… Les droits des femmes régressent. Elles sont plus au chômage, plus touchées par la pauvreté, par la marginalité."