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Laisser des traces : Activités créatives pour l'éveil de l'enfant à la maternelle

L'apprentissage de l'écriture est un processus complexe qui va bien au-delà de l'assemblage de lettres pour former des mots. Les enfants en difficulté avec l'écriture nous montrent qu'elle n'est pas réductible à un processus opératoire. L'écriture est un acte de langage produit dans une situation d'énonciation particulière mettant en jeu deux locuteurs. Elle émerge d'un sujet à un moment donné, dans une situation donnée. Pouvoir écrire suppose de pouvoir laisser une trace, qui sera vue, regardée par un autre, absent. En ce sens, l’écrit vient interroger la qualité des assises narcissiques et du processus de séparation individuation. Il s’agit de se séparer d’une langue orale familière pour apprendre une langue écrite, sociale. Écrire c’est aussi se soumettre à des règles d’orthographe et de grammaire pour entrer dans un code commun.

L'importance de la trace dans le développement de l'enfant

Dès l’âge d’un an, un enfant peut tenir un crayon et découvrir le plaisir de laisser une trace. Du simple gribouillage, l’enfant passe ensuite au dessin plus élaboré pour, plus tard, découvrir et apprendre l’écriture formelle des lettres. L’enfant doit acquérir de nombreuses compétences qui lui permettront de réussir l’importante étape de l’apprentissage de l’écriture. C’est pourquoi, dès le plus jeune âge, les éducateurs encouragent les tout-petits à développer leur motricité fine et globale.

La trace, qu'elle soit graphique ou autre, joue un rôle fondamental dans le développement de l'enfant, notamment en maternelle. Elle permet :

  • L'expression de soi : Laisser une trace est une manière pour l'enfant d'exprimer ses émotions, ses idées et sa créativité.
  • La construction de l'identité : En laissant une trace, l'enfant affirme son existence et sa singularité.
  • Le développement moteur : Les activités de traçage sollicitent la motricité fine et la coordination œil-main.
  • La découverte du monde : En explorant différentes matières et techniques, l'enfant découvre le monde qui l'entoure.
  • La préparation à l'écriture : Les activités de traçage préparent l'enfant à l'apprentissage de l'écriture en lui faisant découvrir les formes, les lignes et les lettres.

L'entrée dans l'écrit : un long cheminement

L’entrée dans l’écrit est l’aboutissement d’un long chemin que parcourt l’enfant depuis son plus jeune âge.

La découverte de l'écrit

En réalité, la découverte de l’écrit, l’enfant l’a faite il y a bien longtemps, à plusieurs niveaux. À un niveau individuel, l’enfant découvre l’écrit lors des premières lectures partagées avec les parents, où le père lit et l’enfant tourne les pages, par exemple. Ignacchiti (2016) montre que la rencontre de l’enfant avec le livre connaît une modification de statut importante aux alentours de 17 mois, âge auquel l’enfant considère le livre non plus comme un objet à manipuler, mais comme un support de lecture partagée. Au niveau socioculturel, l’enfant, en France, est inscrit dans une société où l’écrit domine, il est valorisé, par opposition à d’autres cultures de tradition orale. D’un point de vue sociolinguistique, l’écrit renvoie couramment au modèle standard, de la langue normée, codifiée, considérée comme l’unique code valorisé. Par opposition, l’oral renvoie aux « formes d’actualisation de la langue » qui ne correspondent pas au modèle standard (Gadet et Guérin, 2008, p. 21).

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L'investissement corporel dans l'écriture

Concernant la graphie, l’enfant chemine depuis les premières traces laissées sur une feuille, première forme motrice représentant la séparation mère-enfant, prise sous le regard de la mère puis dessin permettant de représenter et de se représenter pour aboutir à la fonction symbolique de représentation de mots. Lorsque l’enfant trace puis écrit, il engage son corps. Progressivement, dans son écriture, l’enfant passe d’une implication corporelle massive, en lien avec ses émotions primaires, avec l’utilisation de la main entière qui sert l’outil scripteur, à une écriture symbolisée, prenant sa véritable valeur langagière, où seuls les doigts sont mobilisés (Ajuriaguerra, 1964). La liaison entre les différents segments corporels (bras, avant-bras, main, doigts) se précise, la participation tonique se fait moins intense. Progressivement, la trace ne sera plus l’expression d’une décharge pulsionnelle engageant tout le corps, elle sera une représentation portée par un corps construit psychiquement. L’investissement que l’enfant a de son corps, en lien avec le dialogue corporel qui a été vécu dans les premiers mois de vie entre l’enfant et sa mère, sera une composante déterminante dans la fluidité de l’écriture. Progressivement et jusqu’à dix-onze ans, les mouvements du corps permettant l’écriture vont se coordonner, s’affiner, les liaisons vont devenir plus souples jusqu’à ce que la main écrive « toute seule ». L’écriture pourra alors suivre le rythme de la pensée portée librement par le corps.

La dimension symbolique de l'écriture

Du point de vue graphique, l’enfant continue d’élaborer la séparation à travers le balayage. Les allers-retours de la trace figurent les allers-retours de la mère, l’absence et la présence et permettent à l’enfant la maîtrise imaginaire de ces situations de séparation. Tisseron (1985) nomme ces traces « jeu de l’inscription ». Elles ont, selon lui, la même fonction que le jeu de la bobine décrit par Freud (1920). Le désir de dessiner et plus tard d’écrire est porté par la nécessité de représenter pour supporter l’absence (Segal, 1970). Dans le même temps, c’est l’absence, la perte de l’objet qui permet l’avènement du symbole, grâce à un travail d’élaboration qui met en rapport le pulsionnel et le langage. Concernant l’écriture, ce travail de symbolisation en strates successives sera nécessaire pour passer de la lettre-image à la lettre-symbole. L’écriture de l’enfant est, dans un premier temps, figurative. Les lettres sont des formes pour l’enfant. Une grande barre et un petit rond pour le « b », deux ponts et trois barres pour un « m ». Elles commencent toutefois à avoir une consistance linguistique puisque l’enfant peut reconnaître un « b » ou un « m » dans ces lettres-images. Cependant, pour lui conférer son statut de signe linguistique et symbolique, l’enfant devra pouvoir refouler la forme de la lettre au profit du symbole. Dans le tracé, cette transition s’observa par la possibilité de former la lettre en un seul mouvement. La lettre devenant une unité, elle ne sera plus décomposée en segments de lettre. L’enfant construit donc ce cheminement psychique où la réussite du refoulement sera nécessaire pour passer de la trace à la lettre-symbole en passant par la lettre-image. De plus, la dimension phonétique, par le biais du son qui représente la lettre, va entrer en jeu dans le tracé. En effet, ce tracé qui représente une lettre représente également un ou plusieurs sons. Une dialectique entre le visuel et l’auditif va donc se mettre en place, de manière non univoque.

Le passage de l'oral à l'écrit

Du côté du développement psychique, l’enfant doit opérer une transformation conséquente qui est celle de la bouche qui parle à la main qui écrit. En effet, le langage doit quitter son oralité originelle pour s’inscrire dans le registre de l’analité. La main qui tient l’outil scripteur est sous le regard de l’enfant, mais également sous le regard du destinataire de cet écrit. Tout comme le jeune enfant a eu besoin de vide dans sa bouche pour commencer à parler, le jeune scripteur a besoin de vide dans sa bouche pour écrire. Cette étape est observable quand l’enfant cesse de décomposer les sons, les syllabes quand il écrit, quand il n’est plus indispensable de dire et entendre les sons pour les écrire. Il est capable de s’appuyer sur la représentation sonore et visuelle du mot sans avoir besoin de le mettre en bouche. C’est parce qu’il ne s’appuiera plus sur la matérialité sonore du mot qu’il pourra s’affranchir de l’orthographe phonétique et acquérir l’orthographe d’usage, avec toutes les lettres « muettes » qui restent cachées à l’oreille. Pour cela, l’enfant doit se détacher, se séparer de l’oralité du verbe, comme il a dû se séparer du sein de sa mère pour parler. Par ailleurs, l’écriture impose l’absence de l’autre. Le message oral est formulé en présence de l’autre, il est entendu immédiatement. Mais l’écriture, ce « langage de l’absent » (Freud, 1929), s’adresse à un autre absent, dont on ne sait pas s’il aura compris notre message et qui le lira en notre absence. L’écriture doit donc être lisible et compréhensible, elle parle en notre nom. Elle témoigne de notre capacité à être en lien avec l’autre dans la solitude. On peut supposer que l’investissement de l’écriture, par la distance et l’absence qu’elle impose, viendra faire écho aux premières expériences de la vie psychique de l’enfant.

L'acceptation des règles

Écrire nécessite de se soumettre aux règles calligraphiques et orthographiques. Or, pour certains enfants, le respect de la norme imposée par la langue écrite peut s’avérer conflictuel. Selon Pommier (1993) et Du Pasquier (2002), l’intériorisation de la règle calligraphique à la période de latence est consécutive à deux pertes : la perte de la relation fusionnelle à la mère et le renoncement aux objets œdipiens. Il s’agit donc pour l’enfant d’accepter de perdre sa toute-puissance, accepter de quitter le giron maternel et vouloir entrer dans le monde des « grands » ; ce monde des « grands » et de l’écrit étant régi par des règles dictées par d’autres et avec lesquelles il n’est pas possible de négocier. Cela suppose pour l’enfant d’avoir intériorisé la loi, donc d’avoir résolu son œdipe de manière satisfaisante. Alors, l’enfant pourra partager la langue de sa communauté linguistique, ne plus se heurter aux contraintes formelles, les accepter pour entrer dans la création (les mots comme matière malléable), la communication. L’enfant s’inscrira dans sa communauté. Pour pouvoir écrire, l’enfant devra aussi accepter de ne pas savoir. L’activité d’écriture convoque l’angoisse. Elle met l’enfant face à sa limite de ne pas savoir, de se soumettre au savoir d’un autre. Si l’enfant n’accepte pas d’être de par sa nature même « insuffisant », il risque de renoncer à savoir. Il doit avoir dépassé son complexe de castration pour être libéré de l’inquiétude de ne pas être à la hauteur. Pour certains enfants au début de la latence, pour lesquels prévaut un mode de représentation mal secondarisé, certaines lettres conservent leur statut d’objets figuratifs (Ajuriaguerra, 1964). Elles sont donc investies d’une valeur projective qui empêchera l’enfant d’accéder pleinement au langage écrit.

Activités pour favoriser l'expression et la créativité à travers la trace

Voici quelques idées d'activités à proposer aux enfants de maternelle pour les aider à développer leur motricité, leur créativité et leur plaisir de laisser une trace :

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  • Le bac à découverte : Remplir un bac avec du sable, de la farine, de la semoule, de la mousse à raser, etc. et laisser l'enfant explorer la matière avec ses mains, ses pieds ou des outils.
  • La peinture : Proposer de la peinture aux doigts, au pinceau, à l'éponge, etc. sur différents supports (papier, carton, tissu, etc.). On peut aussi utiliser des objets du quotidien pour créer des motifs (fourchette, bouchon, feuille, etc.).
  • La pâte à modeler : Laisser l'enfant manipuler la pâte à modeler, la malaxer, la rouler, la couper, etc. On peut utiliser des emporte-pièces, des rouleaux, des ciseaux, etc. pour créer des formes.
  • Le dessin : Proposer des crayons de couleur, des feutres, des craies, etc. sur différents supports (papier, ardoise, tableau, etc.). On peut aussi utiliser des pochoirs, des modèles, des lettres, etc. pour aider l'enfant à tracer.
  • Le collage : Proposer des papiers de différentes couleurs et textures, des gommettes, des images, etc. et de la colle pour créer des compositions.
  • Les empreintes : Utiliser des objets du quotidien (légumes, fruits, feuilles, mains, pieds, etc.) pour créer des empreintes avec de la peinture, de l'encre, etc.
  • Les pistes graphiques : Proposer à son enfant de suivre les lignes à l’aide de son doigt ou d’un stylet en bois. Cela permet une approche sensorielle du graphisme, mais avec un geste plus encadré, plus structuré que dans le sable. En suivant les lignes, l’enfant se familiarise avec les tracés, les courbes et mémorise ainsi les gestes.
  • La cabane à tisser : Fabriquer une cabane à tisser, à partir de matériel naturel et de récupération. Pour la construire, les enfants doivent faire preuve d’imagination et utiliser leur coordination œil-main pour tisser « les murs » de la structure. Ils feront également appel à leurs compétences de résolution de problèmes.
  • Le laçage : Proposer des activités de laçage pour développer la coordination œil-main et de la dextérité.

Exemple d'activité : Laisser des traces avec des Duplos et de la peinture

  1. Phase 1 (15 min) :

    • Poser une feuille devant chaque enfant.
    • Chaque élève dispose d'une barquette de peinture avec la couleur qu'il a choisi et d'un Duplo.
    • L'enfant réalise une empreinte avec l'objet trempé dans la peinture en appuyant sur sa feuille.
  2. Phase 2 (15 min) :

    • Poser une grande feuille A3 au centre de la table.
    • Chaque élève trempe une fois son objet dans la peinture et laisse une trace sur la feuille.
    • Il change d'objet pour que chaque enfant pose l'empreinte une fois de tous les objets. (Les faire travailler debout et faire une rotation à chaque pose d'empreinte).
    • A la fin, leur montrer une trace de chaque et leur poser la question : Quel objet laisse ces 4 ronds ? (le duplo) Quel objet laisse des traits ? (La fourchette) Quel est cette trace ? (La main) Quel objet laisse cette trace un peu ronde ?
  3. Phase 3 (15 min) :

    • Chaque élève dispose d'un morceau de la production commune (un de chaque objet) de son image et de son nom. Les étiquettes sont déjà découpées.
    • Il doit associer la production à la bonne image de l'objet.
    • Il nomme chaque élément puis les colle côte à côte dans son cahier.

L'importance de l'accompagnement de l'adulte

L'adulte a un rôle essentiel à jouer dans l'accompagnement des activités de traçage. Il doit :

  • Proposer un cadre sécurisant et stimulant : L'enfant doit se sentir libre d'explorer et de s'exprimer sans crainte du jugement.
  • Valoriser les productions de l'enfant : Il est important de féliciter l'enfant pour ses efforts et ses réalisations, sans chercher à interpréter ou à comparer.
  • Encourager l'expérimentation : L'enfant doit être encouragé à explorer différentes matières, techniques et supports.
  • Respecter le rythme de l'enfant : Chaque enfant a son propre rythme d'apprentissage et d'expression.
  • Être attentif aux besoins de l'enfant : L'adulte doit être attentif aux besoins de l'enfant et adapter les activités en conséquence.

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