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La Promenade sous le Berceau : Analyse de « Le Bon Genre » N°5 et l'Éveil Culturel du Tout-Petit

Cet article est une adaptation d’une intervention sollicitée par l’association “Mille-feuilles et Petit Lu” de Guérande, lors de leur journée de formation dédiée au livre comme vecteur de partage et d’éveil culturel dès la naissance. Touchée par l'accueil chaleureux, l'objectif est de partager une version écrite de cette causerie. L'article explore ce qui se passe lors de la lecture à haute voix d'un album à un jeune enfant, en s'appuyant sur des exemples concrets et des recherches en psychologie du développement. Il met en lumière l'importance de l'attention conjointe, des structures rythmiques simples et du choix judicieux des albums pour enrichir l'expérience de lecture et contribuer à l'éveil culturel du tout-petit.

L'Attention Conjointe : Un Tiers dans la Dyade

La première étape d’attention visuelle chez le bébé est l’échange du regard avec l’adulte qui prend soin de lui. Cet échange, accompagné de sourires, de gestes, de paroles et de chantonnements, constitue un premier espace d’intersubjectivité au sein de la dyade. L’« attention conjointe », une notion développée par les psychologues dans les années 1970, introduit un tiers dans cette dyade. Elle désigne le partage d’un intérêt commun pour un objet, une étape cruciale dans le développement des compétences sociales et du langage du bébé. Ce tiers peut être une personne, un animal ou un objet.

Quel est l'intérêt de cet objet tiers ? Le bébé peut être attiré par des images qui font directement référence à son propre univers, et qui fonctionnent sur un effet de reconnaissance immédiate. À l’inverse, un livre peut attirer l’attention du bébé sur quelque chose qui est très différent de son environnement immédiat. C’est le cas par exemple lorsque nous proposons à un bébé un livre dont le graphisme est en rupture avec notre environnement visuel : par exemple, en noir et blanc, comme Le Petit ver tout nu de Dedieu (Seuil jeunesse, 2018) ou les autres albums de cette collection de grands livres cartonnés. L’attention du jeune enfant est attirée non seulement par l’image, mais aussi par la musicalité du texte et par le rythme de l’histoire. Le livre offre ainsi de multiples atouts pour susciter l’intérêt du tout-petit. Des albums comme Pomme pomme pomme de Corinne Dreyfus (Thierry Magnier, 2015), La Pomme et le papillon ou Les aventures d’une petit bulle rouge d’Enzo et Iela Mari (L’École des loisirs, 1968 et 1970) attirent le regard par la force de l’aplat de couleur associé à une forme épurée. Alboum (Christian Bruel et Nicole Claveloux, Etre 1998/ Thierry Magnier 2013) titille plutôt l’oreille des tout-petits, même ceux qui au départ ne paraissent pas très intéressés : la ritournelle accumulative les intrigue… Dans le très classique Bonsoir lune (Margaret Wise Brown et Clement Hurd, 1947 / L’École des loisirs 1981), c’est toute la sensorialité de l’enfant qui est sollicitée par l’effet de rythme très appuyé de l’album.

Les moments d’attention conjointe peuvent avoir pour épicentre un détail domestique, un élément extérieur, une action proche ou plus lointaine. Regarder ensemble un même objet est important, mais il est essentiel que ce point focal permette à l’adulte et à l’enfant de vivre ensemble une expérience significative. L’album offre cette possibilité d’une expérience, parce que c’est un objet dont l’usage se déplie dans le temps.

L'Expérience Rythmique : Une Enveloppe Prénarrative

Les travaux du pédo-psychiatre américain Daniel Stern mettent en lumière la manière dont le nouveau-né, très tôt, s’autonomise de sa mère et développe sa propre subjectivité en accumulant des expériences de vie rythmiques, fondées sur la récurrence de séquences. Stern parle d’une « enveloppe prénarrative », une suite de sensations qui construit une séquence quasi narrative permettant au bébé de structurer progressivement son psychisme et sa pensée. Il va pouvoir peu à peu reconnaître le début d’une séquence, anticiper la suite, agir en fonction de cette anticipation.

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L’expérience culturelle du partage d’une histoire avec un très jeune enfant se rapproche de cette expérience existentielle décrite par Daniel Stern. À l’initiative d’un adulte, il s’agit de vivre, en partage, une expérience qui a sa propre durée, prévue dans l’objet lui-même, et son propre rythme, conçu pour provoquer des sentiments plaisants, agréables à partager. Le plaisir sort d’ailleurs renforcé de la réitération de cette expérience de lecture. Il existerait, dans les productions culturelles destinées aux tout-petits, des structures rythmiques très simples, qu’on retrouverait aussi bien dans les comptines et jeux de doigts que dans les chansonnettes et les premières histoires. Les albums très réussis seraient souvent ceux qui emploient ces rythmes simples, ou les combinent d’une manière adaptée à l’enfant.

Les Structures Rythmiques Simples dans les Albums pour Tout-Petits

Plusieurs types de structures rythmiques simples se retrouvent dans les albums pour tout-petits.

L'Album-Berceuse

Bonsoir lune est le prototype indépassable de l’album-berceuse. L’album « berce » en cela qu’il raconte le rituel du coucher d’un petit lapin. Le personnage de la « vieille dame calme murmurant chut », assise dans son rocking-chair, place tout l’album sous le signe du bercement.

Les Albums à Mouvement d'Aller-Retour

D’autres albums, moins centrés sur l’apaisement, sont construits sur un mouvement d’aller-retour, de cycle, de boucle bouclée. Sur le chantier de Byron Barton (L’École des loisirs, 1987) en est un exemple : une troupe d’ouvriers arrive sur le chantier et se met au travail. Le matin, elle démolit, déracine, aplanit ; après la pause déjeuner, on construit ; le soir, les ouvriers rentrent chez eux, tout paraît prêt au recommencement. La Promenade de Flaubert d’Antonin Louchard (Thierry Magnier, 1998), où le vent, selon qu’il « se lève » ou « se calme », permet ou perturbe la promenade - et l’intégrité corporelle - de Flaubert, repose sur ce principe rassurant du retour immuable du même. Le duo d’albums d’Anne Crausaz, Et le matin quand le jour se lève… et Et le soir quand la nuit tombe… (MeMo, 2015), exploite également le cycle à l’échelle des deux albums.

Les Albums "Transformation"

Les albums « transformation » nous font vivre, d’une traite, l’expérience d’un mouvement, d’un changement, d’une action. Le prototype est souvent l’album du coucher. Bon voyage bébé (Helium, 2013) de Beatrice Alemagna contient un clin d’œil directement adressé aux parents ! Le récit est simple, c’est celui d’une transformation élémentaire et quotidienne : un bébé est pleinement éveillé, et partage des activités avec ses parents ; celles-ci sont structurées temporellement, elles ont une successivité inébranlable, confortablement prévisible (« je pars toujours à la même heure », « d’abord… »…). L’issue de cette succession, c’est la transformation : le bébé s’est endormi.

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Les Albums à Ritournelles

L’élément de reprise, de parallélisme, de refrain est très fort dans la littérature enfantine, surtout celle qui s’adresse aux très petits. C’est le caractère principal des albums à ritournelles. Le déroulement du récit peut ici être linéaire ou circulaire, son mouvement est alimenté par le petit « moteur » que constitue cette ritournelle, ce refrain. Chut ! Amélie Jackowski, Chut ! en est un bon exemple.

La Langue des Histoires : Faire Exister ce qui n'est Pas Là

Quand on lit un album à un petit lecteur, on partage du temps structuré par des mécanismes littéraires à la fois simples et efficaces, universels. Pour illustrer cette idée des « premiers récits », prenons l’album de Ruth Krauss et Crockett Johnson, La Graine de carotte (Memo 2017 [1945]). Un petit garçon plante une graine de carotte et, plein d’espoir, il en prend grand soin. Son entourage lui prédit l’échec ; ici, la ritournelle scande le défaitisme des proches, qui ne portent par les espoirs du petit enfant. L’opposant, c’est le manque de confiance des adultes. Seulement, notre histoire est celle d’une transformation, d’une métamorphose : la graine, bien traitée par le petit garçon, devient carotte ! Et cette métamorphose, qui prend du temps, qui « emploie » le temps de la lecture, elle se dit dans des mots. La langue des histoires ne sert pas à décrire ce qui nous entoure ; elle ne sert pas à commenter ce qu’on est en train de faire ; elle ne sert pas à nous donner des indications sur ce que nous devons faire et comment. Loin de tout cela, la langue des histoires fait exister ce qui n’est pas là (une pomme rouge ; une grand-mère lapin dans un rocking-chair ; une troupe d’ouvriers du bâtiment ; un garçon-jardinier). « une carotte poussa »« en t’attendant j’ai vu le vide devenir plein »« la femme de Flaubert rentre du marché.

Le Choix des Albums : Un Prérequis Essentiel

Pour que ce partage d’albums avec de très petits enfants « fonctionne », pour qu’on vive véritablement une expérience d’attention conjointe, pour que ce temps partagé soit un temps dense et construit, pour que ce moment de langage échangé nous ouvre à toutes les potentialités de la langue, il faut bien choisir ses albums.

L'Importance de l'Image

Pendant longtemps, les travaux de recherche ont principalement porté sur l’esthétique visuelle des albums. L'esthétique visuelle, souvent mal maîtrisée, était mise en avant dans l’explosion de créativité que l’album français connaissait depuis les années 1990. Aujourd’hui, ce n'est plus le critère dominant des choix d’albums, lorsqu’il est question de lecture à haute voix avec de jeunes enfants. Il est important de valoriser le choix des parents et de partager du plaisir avec leur enfant autour de cet album.

Une bonne image peut être simple à lire, directe, belle dans sa simplicité évidente. Dans deux registres graphiques très différents, les images de Thierry Dedieu (La Chanson des insectes, Seuil 2021) et de Wolf Erlbruch (La Grande question, Etre, 2008) présentent cette lisibilité. C’est aussi la marque de fabrique de Corinne Dreyfus. Bonjour Soleil est aussi efficace que Pomme pomme pomme. Mais d’autres images, n’utilisant pas les aplats, offrent cette même simplicité particulièrement lisible, propice à la lecture à voix haute. Les images au linéament bien noir de Yuichi Kasano (Tut tut !) en sont un exemple.

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Une bonne image, c’est aussi parfois une image riche et mystérieuse, qui ne livre pas tous ses secrets au premier regard. Les images de Beatrice Alemagna sont pleines de non-dits, de sous-entendus, de « reste-à-découvrir » (C’est quoi un enfant ? Autrement 2009/Casterman 2017). Celles d’Anne Brouillard sont foisonnantes et mystérieuses, invitant à « plonger » à l’intérieur de la page (Rêve de lune, Seuil, 2005). Celles d’Anne Herbauts sont poétiques, extrêmement construites, toujours riches de sensorialité (De quelle couleur est le vent ? Casterman, 2010). Une bonne image, c’est une image qui ne se contente pas d’illustrer le texte, mais qui sollicite une lecture active, pour elle-même. Julie Fogliano et Erin E. illustrent cela dans Si tu veux voir une baleine (Kaléidoscope 2014).

Une bonne image est aussi parfois une image à la fois narrative et expressive : elle raconte quelque chose, elle exprime quelque chose du point de vue d’un personnage, elle situe le narrateur, elle fait naître des émotions. Dans Aboie Georges de Jules Feiffer (L’école des loisirs, 2000), c’est la composition de l’image qui organise la gradation si humoristique de la séquence centrale. À l’inverse, la composition des images de la « grande chambre verte » de Bonsoir lune offre un équilibre presque parfait entre tous les éléments, comme si l’image venait confirmer visuellement le caractère paisible, stabilisant du texte. Dans Mon papa d’Anthony Browne (Kaléidoscope 2000), la page qui dit « mon papa est grand comme une maison » s’accompagne d’une vue du papa en contre-plongée, exagérant à la fois la verticalité du papa, et ses proportions, devenues majestueuses.

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