L'expérience athénienne, souvent idéalisée comme le berceau de la démocratie, est aujourd'hui mobilisée dans le contexte de l'essor de la démocratie participative. Cet article propose d'examiner l'évolution des études sur la démocratie grecque, en mettant en lumière l'émergence d'une « nouvelle tradition de la démocratie grecque », selon les termes de Pierre Vidal-Naquet.
I. La Référence Athénienne : Un Corpus Lié aux Mérites du Système Démocratique
L'expérience athénienne est considérée comme le berceau de la démocratie et une « épiphanie politique ». Athènes s'est progressivement affirmée comme une référence politique majeure, indissociable de l'idée démocratique. Les discours sur Athènes sont liés à un parti pris sur l'idée démocratique, ce qui s'explique par l'originalité du corpus de sources antiques sur la démocratie athénienne et par la construction d'une certaine idée de la Grèce.
A. Les Sources Antiques et l'Anti-Démocratie
Les visions de la démocratie athénienne reposent sur un corpus de sources primaires qui théorise peu ce système de gouvernement. Les écrits antiques portant sur la démocratie naissent en réaction à ce phénomène. Les adversaires de la démocratie grecque, tels que Platon, Aristote et Socrate, sont les rares à nous livrer un témoignage du « trésor perdu » grec. Luciano Canfora affirme que « toute la théorie politique de la Grèce antique naît en réponse au phénomène scandaleux que représente la démocratie ».
La littérature sur Athènes s'est nourrie des écrits des premiers auteurs anti-démocratiques, parallèlement à la redécouverte des textes antiques. La fin de l'idéalisation de la référence platonicienne n'a commencé à se développer qu'à partir de la Seconde Guerre mondiale. Des ouvrages récents proposent un enrichissement de la réflexion sur la figure platonicienne et son influence dans la formation de la modernité politique. La dynamique de décortication critique de l'œuvre platonicienne a pu être construite grâce à un renforcement des analyses de « l'antidote » du poison platonicien que serait Les Politiques d'Aristote.
B. La Démocratie et le "Germe Grec"
L'expérience athénienne est profondément liée à l'expérience de la démocratie. Cornelius Castoriadis identifie le moment de la création de la politique et la démocratie. Pour Castoriadis, la politique est la clé de voute d'un « recours » à la référence grecque qu'il nomme « le germe grec ». Ce terme met en exergue la notion de continuité de la démocratie athénienne. La démocratie n'est pas un modèle institutionnel, mais une auto-institution de la collectivité par la collectivité en perpétuel mouvement.
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C. Démocratie Antique, Démocratie Moderne
L'ouvrage Démocratie antique, démocratie moderne de Moses Finley s'inscrit dans une dynamique similaire au regard de la mobilisation de la référence athénienne et du postulat sur les mérites du système démocratique. Finley défend l'idée que « les intérêts du monde antique ont surtout des enjeux le plus souvent contemporains ». Il propose de « confronter l'expérience antique - l'expérience grecque - avec l'un des sujets de discussions les plus importants de notre temps, la théorie de la démocratie ». Finley développe une conception plaçant au cœur de la théorie démocratique la participation. Il s'oppose aux conceptions élitistes de la démocratie et mobilise l'idée que ces visions de la démocratie n'impliquent pas dans leur définition des idéaux tels que le consensus ou l'intérêt national. Finley défend ainsi l'idée que l'expérience grecque est un exemple de coexistence réussie entre direction politique et participation populaire.
D. La Plasticité de la Référence Athénienne
L'entreprise de décomposition et d'analyse du trajet de la référence à la démocratie athénienne a pu être entreprise. Il semblerait qu'« on rejette la chose ancienne, tout en conservant le mot qui redevient alors disponible ». Les mobilisations de la référence athénienne « ont permis des appropriations divergentes, voire totalement opposées, en tout cas conflictuelles », ce qui souligne une forme de plasticité.
Les visions d'Athènes n'ont jamais été dissociables des attitudes politiques et morales de ceux qui les tiennent. Aspirer à l'objectivité offre une perspective axiologique plus neutre et permet une meilleure compréhension de la démocratie athénienne.
La démocratie athénienne s'affirme comme « l'idée mère de la réflexion politique contemporaine ». Si le régime athénien proprement dit est fini depuis longtemps, le mot a ressurgi avant que ne s'impose la démocratie moderne.
II. La Lecture Institutionnelle de la Démocratie Grecque : Un Renouveau de la Dimension Historique du Phénomène Étatique
Le courant d'étude de la démocratie athénienne aspirant à une forme de neutralité axiologique s'est concrétisé à travers la tradition Griechische Staatskunde du xixe siècle, qui tend à analyser le politique sous l'angle des institutions, en s'inspirant des concepts du droit public et notamment de celui d'État.
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A. L'Approche Institutionnelle
Le premier moment de la lecture institutionnelle a été marqué par les ouvrages de G. F. Schoemann et par la parution de The Public Economy of Athens de Boeckh. L'approche institutionnelle de la démocratie athénienne sera nourrie par un enrichissement de ses sources avec la parution de La Constitution des athéniens en 1891. La fin du xixe et le début du xxe siècle connaissent un renouveau de l'étude de la Grèce ancienne sous le prisme des « Staatsaltertumer constitutional antiquities ». L'auteur Mogens Hansen, à partir des années 1980, réactualisa cette tradition d'analyse.
III. La Crise Grecque : Un Défaut de Démocratie ?
La crise grecque a mis en lumière les limites de la démocratie participative. L'annonce d'une consultation populaire en Grèce a soulevé des vents violents. Tous, depuis le Président français jusqu'aux grands argentiers, en passant par les fonctionnaires européens, n'ont eu de mots assez durs contre ce qui leur paraissait lâcheté et coup bas. Même une partie de la presse de Gauche a participé au concert de récriminations.
A. Le Référendum : Un Outil Trop Fruste ?
Le projet avorté de référendum grec avait deux défauts majeurs. D'une part, il venait bien trop tard. D'autre part, le référendum est probablement un outil trop frustre, trop ancien peut-être, pour traiter de ces sujets complexes. Depuis le 19ème siècle, la démocratie participative et locale a mis en œuvre maints autres moyens pour faire de la politique une affaire des citoyens.
B. La Leçon Démocratique Grecque pour l'Europe
Paradoxalement, c'est peut-être pour l'Europe hors Grèce que la leçon démocratique grecque est la plus rude. L'âpreté des efforts des dirigeants européens montre que, loin du simple cas grec, c'était leur propre statut qu'ils s'efforçaient de sauver. Les contradictions et l'absence de cap de l'Europe hors Grèce que les marchés risquent de sanctionner.
C. L'Implication des Citoyens
C'est pendant tout le processus que l'implication des citoyens, notamment en fixant un cap clair, était la plus nécessaire. Les citoyens n'ont pas à endosser la responsabilité de décisions prises en leur absence. Indépendamment de la teneur même des décisions, ils n'ont pas à subir les effets pervers que leur mise à l'écart en tant que telle engendre nécessairement. Le référendum envisagé pour la Grèce, amélioré par l'adoption de meilleurs outils démocratiques que cette simple procédure de choix binaire héritée des temps anciens, devrait être non pas écarté, mais systématisé dans l'espace et le temps à toute l'Europe. Ce n'est qu'ainsi, en faisant établir l'agenda politique par les citoyens, en les impliquant jusque dans la formulation des solutions, que l'Europe se sauvera.
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IV. L'État Grec : Un État Relativement Jeune
La Grèce est un État relativement jeune, puisque l'État indépendant tel que nous le connaissons aujourd'hui n'existe que depuis moins de 200 ans.
A. Les Composantes de l'État Grec
En pleine crise ukrainienne, il nous a semblé amusant d'entendre qu'ici aussi, on oppose un Ouest davantage ouvert sur le monde, se fondant sur l'antique thalassocratie, à une partie orientale plus isolationniste, qui souhaite une Grèce repliée sur ses traditions ancestrales, avec l'idée d'un retour à la mythique période byzantine, le tout agrémenté d'une pointe de nationalisme. La crise grecque actuelle est le résultat de cette opposition de valeurs.
B. L'Adhésion à l'UE
En 1974, lorsque la dictature tombe, les Grecs ont placé d'immenses espoirs dans l'Europe, ses institutions, ce qu'elle pouvait apporter au pays pour l'aider à construire un État moderne. L'adhésion à l'UE fut rapide, dès 1981, mais, rétrospectivement, une partie des Grecs considèrent que pendant cette période, malgré l'injection massive de liquidités, l'Union a échoué dans son rôle de guide, pour donner une direction claire à la Grèce. Dès cette époque, se sont opposées deux classes de citoyens: d'une part ceux qui profitaient de l'association avec l'UE, et d'autre part ceux qui étaient laissés pour compte, sans comprendre réellement ce processus d'intégration européenne.
C. La Nécessité de Réformes
Du marasme actuel, beaucoup attendent que la crise amène à une refonte totale du fonctionnement du système politique, revisitant également la place de l'église orthodoxe, et amenant à une réflexion sur le rôle que la Grèce peut avoir dans une Union élargie, et dans un monde globalisé. Or pour réformer, il faut de nouvelles têtes, et de nouvelles idées. Mais la Grèce, qui a posé les bases de la civilisation occidentale, n'est plus le phare qu'elle était au regard du monde des Idées et de la pensée théorique. L'Université grecque est dans un état de déliquescence inquiétant. Le problème de l'éducation est une question majeure pour le pays. La plupart des instituts de recherche ne publient pas dans des langues étrangères.
D. Le Conformisme Ambiant
La société grecque souffre d'un conformisme ambiant, qui se retrouve dans la faible adhésion aux grandes idéologies politiques. La société grecque ne croît pas aux miracles, et est restée très pragmatique. Les jeunes cherchent avant tout une formation qui leur assurera un avenir, et donc s'orientent davantage vers des cursus très professionnalisant, délaissant du même coup les « Humanités » et la philosophie politique. De ce manque d'émulation intellectuelle, peu d'idées nouvelles émergent, et il n'y a pas de consensus clair au sein de la population et de la classe politique sur la façon dont la Grèce pourrait surmonter ses faiblesses et ses blocages structurels actuels (la corruption, le poids des grandes familles, le fonctionnement clanique à tous les étages).
E. La Stagnation Politique
Malgré des changements profonds dont les résultats commencent à se faire sentir, c'est une société qui s'accommode des vieilles recettes, dans laquelle la relative stabilité politique s'apparente plus à une stagnation.
F. L'Atomisation Politique
Le bipartisme (Pasok / Nouvelle démocratie) a volé en éclat lors des dernières législatives de 2012. Dans un paysage politique très atomisé (6 grands partis et 14 partis plus ou moins iconoclastes comme le mouvement « Ne paye pas »), c'est ce désespoir qui fait le fonds de commerce de mouvements comme « Aube Dorée ».
G. Aube Dorée
Créé en 1993, Aube Dorée est crédité dans les sondages de 7 à 8 % pour les prochaines élections européennes et cette formation dispose de 18 députés au Parlement (sur 300 au total). Aube Dorée, qui se définit comme un parti patriote, chantre du renouveau grec, considère que la dette est illégale, car le gouvernement (celui d'Andrés Papandréou) qui a conduit à cette situation était totalement corrompu, et complice des banques. Dans cette perspective, Aube Dorée souhaite donc une annulation de la dette grecque. En outre, ses membres revendiquent un gouvernement grec indépendant, qui ne serait pas soumis à l'UE (lire: l'Allemagne) et au FMI.
H. Syriza
À l'autre extrémité du spectre politique on trouve le parti Syriza (coalition de la Gauche Radicale, devenu le premier parti politique de gauche en Grèce lors des élections législatives de 2012), parti protestataire, anti-système, et qui plafonne aujourd'hui à 30 % des intentions de vote. Le seul point qui fait consensus dans le parti est la dénonciation du Mémorandum d'aide (FMI et zone euro) de 2012.
I. Le Sentiment d'Être Méprisé
On ressent malgré tout ici et là que le sentiment d'être méprisé et maltraité par ses voisins européens, est quand même très prégnant dans la société grecque. Les Grecs semblent souffrir de la mauvaise image qu'ils véhiculent à l'extérieur et, pis, qu'ils semblent avoir d'eux-mêmes. Ils ont du mal à reconnaître qu'ils sont dans une crise de la dette, et « c'est un pays qui est dans le déni de sa propre responsabilité ».
J. La Responsabilité de la Classe Politique Grecque
Tous nos interlocuteurs ont souligné la responsabilité de la classe politique grecque dans la crise, de sa léthargie, et bien sûr de ses pratiques douteuses. La Grèce vit dans un système démocratique non achevé, très conflictuel.
V. La Résilience Démocratique en Grèce
La victoire de la droite démocratique, la Nouvelle Démocratie de Kyriakos Mitsotakis, aux élections législatives du 7 juillet 2019 semble clore la crise politique en Grèce.
A. L'Expérience Populiste Grecque
La question de savoir pourquoi la récente expérience populiste grecque, celle du Syriza, au pouvoir de janvier 2015 à juillet 2019, n'a pas évolué en une sorte de "démocrature" est intéressante à poser. Le triomphe, dans les années 1980, des socialistes du Pasok d'Andreas Papandreou, qui a fait "rêver les Grecs" et que l'on peut taxer de national-populiste, a permis l'adhésion, certes "verticale", des masses - les fameux "non-privilégiés" - à un système politique réorganisé et démocratisé.
B. Mobilisation Sociale et Valeurs Libérales
Le point de départ de l'agitation sociale en Grèce, qui a conduit à la reconfiguration du paysage politique et partisan, avec notamment l'effondrement électoral et politique de cette formation hégémonique qu'était le Pasok et son "remplacement" relatif par le Syriza, peut être situé au moment de l'apparition des Indignés grecs à l'été 2011.
C. Défiance et Confiance
La défiance à l'égard du Parlement, du gouvernement et surtout des partis politiques est constante, tandis que la confiance en l'armée et la police et, dans une moindre mesure, en l'Église orthodoxe, est affirmée.
D. L'Attachement à la Démocratie
La défiance à l'égard de la classe politique ne s'accompagne pas d'une remise en cause de la démocratie représentative, puisque la grande majorité des citoyens ne cherche pas "un homme fort" pour "sauver" le pays, et est plutôt "tolérante" à l'égard de l'immigration.
E. Nouveaux Clivages Politiques et Intégration Systémique
L'ébranlement du système politique et partisan, dont la principale victime a été le Pasok, et l'apparition de nouvelles formations politiques reposent sur le nouveau clivage entre les anti- et les pro-mémorandum.
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