Philippe Beck, figure marquante de la poésie et de la philosophie contemporaines, ne cesse de questionner le rôle de la littérature dans notre société. Son œuvre, à la fois poétique et philosophique, invite à une réflexion profonde sur le langage, l'expression et la place de l'individu dans un monde en constante mutation. Parmi ses écrits, La Berceuse et le Clairon, sous-titré « De la foule qui écrit », se distingue comme un essai d'intervention incisif, explorant les enjeux de la littérature à l'ère de la multitude expressive. Cet article se propose d'analyser en profondeur cet ouvrage complexe et stimulant.
Un essai à double entrée: Réflexion et anthologie
La Berceuse et le Clairon est un livre à double entrée, comme l’écrit Beck lui-même : il est à la fois une réflexion exigeante sur ce que signifie le désir d’expression littéraire, dans un monde où de plus en plus de personnes écrivent, rivalisent d’écriture, et une « chrestomathie », une anthologie qui convoque de nombreux auteurs, extrêmement divers, autour de ce thème. L'ouvrage se présente comme une exploration de la « multitude littéraire » et de l'élan expressif qui anime ce que Beck nomme un « individualisme expressif ». Il s'agit d'une réflexion sur « la littérature maintenant », pouvant être perçue comme une généalogie de la littérature, ou plutôt de ce qui la fonde : « le besoin d’expression ».
La question centrale posée par Beck est la suivante : quelle peut être la place du grand écrivain, du héraut, dans un monde où chacun est autorisé à écrire, à imprimer ? Le titre même du livre, La Berceuse et le Clairon, explicité dans l’« Avertissement », soulève une interrogation fondamentale : « La multitude qui écrit est-elle un immense orchestre, et joue-t-il, se joue-t-il une berceuse tyrannique, tout le monde contribuant à son propre sommeil, au sommeil collectif peuplé de rêves, ou bien s’agit-il d’une harmonie de clairons, d’un ensemble d’avertissements vif et “cacophonique”, la partition des cauchemars qui interdisent la berceuse en marquant l’absence du bonheur ? »
La multitude littéraire et l'individualisme expressif
La première partie du livre pose le problème de la multitude littéraire en esquissant une analyse de l’élan expressif qui fonde ce que Beck appelle un « individualisme expressif ». Beck examine les conditions auxquelles chacun (Tous) aujourd’hui écrit et publie alors que le « Grand Auteur » est le « modèle impossible » et que le désert de « l’analphabétisme » gagne. Il distingue « l’individualisation expressive » et « l’individuation de l’expression », apportant un éclairage anthropologique sur l'idée de la littérature comme « le cœur du partage des puissances humaines ».
Beck s'intéresse à la singularité de la pensée et pense avec les outils de la philosophie mais il pense en poète, par images, avec une agilité qui fait penser parfois au Mandelstam de l’Entretien sur Dante. Il alterne régulièrement la publication de livres de poésie et de livres de philosophie. La philosophie qui s’y déploie emprunte aux branches classiques de la discipline (morale, métaphysique, politique) mais lui en ajoute une, la ramification née du croisement de la politique et de la poétique.
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Questions fondamentales sur l'écriture et la littérature
L'essai pose de manière neuve et intempestive des questions anciennes quant à « l’idée de la littérature », c’est-à-dire, non de la littérature elle-même, mais de « l’idée individuelle de sa production » : Qu’est-ce qu’écrire ? Pourquoi écrire ? Qu’est-ce qu’un auteur ? Qu’est-ce que la forme ? Qu’est-ce que lire ? Qu’est-ce que la tradition ? Qu’est-ce que l’expression ?
La pensée cherchée est d’une étonnante densité et la matière de chaque page foisonnante mériterait qu’on en rende compte. Chaque livre de Beck, de poésie ou de prose, constitue un événement en ce qu’il creuse de manière singulière et insistante des questions qui appartiennent à l’œuvre en cours, et s’essaie à re-définir ce que le lecteur rudoyé croyait savoir ou connaître. En cela, chaque livre contient la possibilité d’un dictionnaire.
Anthropologie et archéologie du présent
Une telle anthropologie qui veut « répondre aux besoins du présent » doit s’adosser à la fois à « la nécessité de lire les anciens singuliers », gestes chercheurs « citables », et à celle de la « description de postures caractérisées » d’écrivains qui ont pensé le « danger de la communication publique ». Écrire : augmenter l’humanité fondée - si passé (ancien présent vivant) et tradition (fondation continuée) sont indivis. Littérature : lieu décisif où les exprimants, les écrivains sortants s’emparent de l’ombre de la communauté, ombre sonore qui s’éclipse derrière la société irritée.
Beck revient sur un texte essentiel de sa poétique, pour une « transitivité » repensée de l’écriture : De l’interlocuteur de Mandelstam. Écrire, c’est toujours écrire pour les autres avec le désir « de les contacter, de les toucher en les sollicitant », mais ce « toucher à distance » de l’inconnu (« voisinage lointain ») par le poème et sa physique dit « un besoin d’écart communicant », dont le modèle serait Thoreau, le « réveillé écarté ».
Tout livre publié devrait répondre à une double postulation : exposer une « particularité sensible » compte tenu du « conflit des manières de sentir » et « susciter un rebutement paradoxal, une aversion intéressante » pour « changer le familier problématique, le commun usagé ». Il ne peut pas être une « besogne vacancière » mais doit répondre à une nécessité, celle de « chanter pour éveiller » qui impose « un bizarre accueilli. » Et Beck pose rudement la question ainsi : « Maintenant, pourquoi écrire, si l’écriture n’est jamais différence accusée, aversion pour le sens commun (détour), antipathie, écart ou refus nécessité… » ?
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Berceuse et Clairon: Forme et sens
La berceuse et le clairon du titre ne disent pas une simple opposition (il y a un « Clairon Berceur » (ou clairon littéraire) au cœur de la « Berceuse critique »), ou seulement l’état d’un « monde ensommeillé qui rêve de s’éveiller », mais recouvrent des oppositions fondamentales tout au long d’un essai dont un thème principal est celui de la forme. Pour Beck, le « sens ne se périme que dans une forme dont il est séparé ». « Berceuse du Dire » et « Clairon du Dit » ne peuvent être séparés ou divisés, tout comme les Rhétoriqueurs (« Berceurs de l’usage ») et les Terroristes (« Claironneurs de l’idée ») de Paulhan doivent être réunis. La voix du poème s’entend dans « l’intervalle entre deux musiques, entre deux gestes », entre la berceuse (« trop de musique ») et le clairon (« trop de signification »). Littérature : langage « comme à la loupe », expérience des possibilités de dire, au risque que la forme commande le sens.
L’écriture procède d’une « irritation première » : l’insatisfaction et la littérature (« comme l’art dans tous ses états ») est « déclaration de l’insuffisance ». Elle dit un désir de transcrire l’intensité du vécu, ou l’objectivité du réel, cherchant à l’atteindre « directement et sans médiation ». Mais le sujet (le « je ») est toujours « précédé » de phrases et toute perception de l’intensité de la vie s’élabore dans du langage. Beck interroge la « représentation littéraire de l’amour » (l’amour est « ce qui fait parler ») et détaille les possibilités d’une « érotique de l’expressivité », en distinguant « intensité » (de l’événement) et « intensivité » (du désir d’exprimer), en pointant les dangers d’une « tyrannie des sensations » liée à une « tyrannie de l’expression » et des écrivains peuvent être « victimes de la fleur de l’instant ». « L’amour est une intensité inquiète, qui interroge l’intensité. C’est pourquoi écrire, c’est aimer, si aimer n’est pas encore écrire. »
Silence, impersonnalité et engagement politique
D’où la tentation du silence qui est un mythe. Une des figures mythifiées de « l’arrêt de l’écriture », le Bartleby de Melville, est puissamment relu par Philippe Beck, notamment en le distinguant du Commis de Walser. Bartleby, qui représente la « froide passion du copiste, qui est triste » et qui donc « ne peut constituer le modèle de l’écrivain », est ici singulièrement requalifié : « Réticent Progressif », Exprimant Inverse », « Original neutre », « singulier sans singularité », « Empédocle du silence », « Silencieux Relatif »… Il est celui qui préfère une « abstention ambivalente », et, s’il est un modèle, ce serait celui de « l’être désorienté de maintenant ». Ne pas écrire est la posture de Merlin (« Robinson du Cercle Enchanté ») qui, pour autant, « n’échappe pas au démonique de l’écriture intérieure ». Sujet : fiction qui dépend de sa posture littéraire dans une société [qui] lui permet d’accéder à sa propre existence par la langue commune qui le travaille au risque du mythe.
La Berceuse et le clairon, essai qui cherche une « philosophie de l’expression » qui ne serait pas une philosophie « caractérisée », regarde l’époque (son « fermé ») marquée par la multiplicité des expressions publiées, la « multitude littéraire » dans de la guerre. D’où une archéologie de la rivalité des humains « en parlant du loup » qui ouvre le livre et une analyse de la « vie littéraire » compte tenu de la « guerre des moi » et du « conflit des élans animés », quand « l’individualisme d’expression » s’oppose au « vouloir-dire commun ». C’est là le paradoxe ou l’ambivalence de la culture : la culture (« drame du savoir nombreux ») est ce qui permet « l’individuation de l’expression » (« rage d’Auteur » ou « effort au style de l’animal politique en peine de communauté ») et ce qui fait la « vie de la culture » c’est le « conflit des expressions », vie du « lien qui se divise ». Et Beck reprend avec rudesse la phrase de Mandelsatm : « La poésie, c’est la guerre. »
Il faut donc réinterroger le « rôle de la littérature dans le procès de socialisation et de pacification culturelle », ce qui oblige à penser en même temps littérature (« Texte du Commun » et politique (« organisation des communicants divisés » : « Il n’y a pas deux pensées isolées, et la littérature doit entrer dans la pensée de la politique, qui observe et tente d’expliquer l’aération des liens ». Ce qui est à chercher par le poème, entre Berceuse et Clairon, entre rythme et « antirythme », c’est une « musique future, qui est la musique du sens », « musique du vrai » pour susciter des « résonances communes ». Poésie : ce qui dépose la grâce dans le poids d’une musique où la vie du nous se dit en rythme.
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Traité des Sirènes: Un dialogue musical
Traité des Sirènes, publié en 2019, suit La Berceuse et le Clairon et appartient à une même constellation. La musique gagne en puissance dans les écrits de Philippe Beck. Sur la couverture de Traité des Sirènes se trouve la reproduction d’un fragment d’une peinture murale d’une villa de Pompéi, en lien avec ce qui nous est donné comme étant le “motif” du livre, mais d’une très grande beauté plastique. Cette image présente un aspect sombre, nocturne. Elle est parfaite, et la mise en page est implacable, les lettres se détachant parfaitement sur ce fond qui intervient comme la musique sous les mots, dans le cadre d’une création radiophonique.
Philippe Beck s’est beaucoup intéressé à la “prison d’air”, celle dans laquelle Viviane a emprisonné Merlin. L’oreille a été sollicitée en premier lieu pour construire, matériellement, musicalement (agençant quelque chose comme une partition sonore), cette “prison d’air”.
Philippe Beck (Dignité 22) : “Ulysse évite les Sirènes comme on évite la musique du langage, car la littérature attire au fond de la zone sensible. (…) Homère se désigne comme ce qu’Ulysse évite pour devenir ce qu’il est : la Littérature. La musique des mots attire et repousse ou irrite les êtres mêmes qui en ont besoin. Retour au fond sonore, donc à cette forme musicale dont le but (le sens ?) secret est d’échapper - ce qui est peut-être impossible - à tout devenir-langage. Sur ce fond se greffent des paroles, ou des poèmes, comme des figures sur les fonds peints des tableaux de la Renaissance.
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