Les baleines, ces géants des mers, suscitent l'admiration et la curiosité. Au-delà de leur taille impressionnante, leur vie sociale complexe et leurs comportements maternels fascinent les scientifiques. Cet article se penche sur un aspect particulier de leur vie : la lactation, en explorant les différentes facettes de ce processus vital, des mécanismes physiologiques aux implications sociales.
Allaitement chez les Cachalots : Une Étude Révélatrice
Une étude récente menée par l'association Longitude 181, dédiée à la préservation de la vie marine, a mis en lumière le processus complexe de l'allaitement chez les jeunes cachalots. Publiée dans la revue Animal Behavior and Cognition, cette recherche se base sur l'analyse d'une centaine de vidéos sous-marines enregistrées pendant plus de sept ans, permettant d'identifier quatre étapes distinctes dans ce processus.
Au printemps 2016, des images rares ont capturé pour la première fois un bébé cachalot en train de téter sa mère. Ces images, combinées à l'analyse des vidéos, ont permis de mieux comprendre comment les petits cachalots obtiennent le lait de leur mère.
Les Quatre Étapes de l'Allaitement chez les Cachalots
- L'approche et la signalisation : Le bébé cachalot se rapproche de la partie génitale de la mère pour signaler son désir de téter.
- L'extraction du mamelon : Le bébé introduit sa mandibule inférieure dans la fente génitale pour faire sortir le mamelon de la fente mammaire. La tête imposante et la bouche dépourvue de lèvres des cachalots ne permettent pas aux petits d'extraire le lait en suçant les tétons de leur mère comme chez les autres mammifères. Les tétons des femelles sont invaginés, autrement dit rétractés vers l'intérieur, dans deux fentes situées de part et d’autre de la fente génitale.
- La tétée : Une fois en position, le petit cachalot enveloppe le téton avec sa langue et tète goulument.
- La séparation : Une fois rassasié, le petit s'éloigne en nageant.
L'Allosuckling : Un Comportement Social Clé
L'étude met également en évidence le phénomène d'"allosuckling" chez les cachalots. Cela signifie que les petits peuvent téter des femelles adultes du clan qui ne sont pas leur mère biologique. Au sein du clan étudié, trois nourrices allaitantes, prénommées Yukimi, Dos calleux et Emy, ont été identifiées. Une autre femelle sans enfant, nommée Germine, occupait la place de babysitter qui protège les jeunes rassemblés en crèche. Ces femelles jouent un rôle essentiel dans la vie des clans de cachalots. Au cours des dix dernières années, ces 4 femelles sans petit ont contribué à la survie d’une vingtaine de petits. Même s’il existe différentes nourrices-allaitantes au sein d’une communauté, chaque bébé a la sienne. Comme dans une crèche, Germine s'occupe de plusieurs petits, que leur mère vient placer sous sa surveillance. Néanmoins, elle se laissent téter par tous, mais n’a pas de lait.
Ces conclusions ouvrent des perspectives sur les relations sociales qui structurent ces communautés de cétacés et en particulier le rôle déterminant des nourrices.
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L'Allo-allaitement chez les Baleines Franches Australes
La publication récente de Kate Sprogis & Fredrik Christiansen (Allosuckling in southern right whale calves) dans Mammalian Biology lève le voile sur un comportement rarement montré des Baleines franches australes (Eubalaena australis), une espèce dont plusieurs populations ont une démographie dynamique : l’allo-allaitement, c’est-à-dire lorsqu’un nourrisson va ‘téter’ une femelle qui n’est pas sa mère. Ce comportement avait déjà été montré lorsqu’un jeune est orphelin de sa mère, mais dans l’étude de Sprogis et Christiansen, le bébé qui va chercher du lait chez une nourrice se trouve à quelques dizaines de mètres de sa mère naturelle. L’histoire ne dit pas si la nourrice a un lien de parenté avec la mère, en tout cas le nourrisson ‘glouton’ est le plus corpulent des trois jeunes observés dans ce petit groupe ‘nursery’. Si l’allo-allaitement est un phénomène commun, il peut avoir des conséquences bénéfiques sur une population car la gestation et la lactation sont des phases extrêmement coûteuses de la vie d’une baleine femelle.
La Vie Sociale des Cétacés : Un Facteur Déterminant
Dans leur très grande majorité, les cétacés sont des animaux grégaires qui vivent au sein de sociétés dont l’organisation varie. Par exemple, les sociétés des orques et des cachalots sont dites « matriarcales ». C’est une femelle expérimentée, détentrice de savoirs et de comportements utiles à la survie de son clan, qui prend le commandement. Pour de nombreux petits dauphins, leur société est plutôt organisée sur un modèle « fusion-fission » avec des sous-groupes de plusieurs mâles et femelles. Mais qu’il s’agisse d’organisation « fusion-fission » ou de société matriarcale, bien des cétacés ont mis en place un système de crèches et de nourrices pour s’occuper des petits. « Cette assistance n’est pas conditionnée à des liens de parenté. Chez les orques, les grands-mères assurent le rôle de gardiennes et participent à l’éducation de leurs petits-enfants. Le plus surprenant, c’est qu’une femelle puisse déclencher l’allaitement, sans avoir eu elle-même de petit, si la mère d’un nourrisson n’est pas capable de le faire. La dévotion des cétacés pour la progéniture d’autrui va même plus loin. Des adoptions entre différentes espèces de cétacés ont également été recensées.
Caractéristiques Générales de la Lactation chez les Baleines
Les mysticètes, communément appelés « baleines » quelle que que soit l’espèce, sont connus pour leur gigantisme : la plupart des baleines mesurent entre 15 et 30 mètres de long, la palme revenant au Rorqual bleu, qui pèse jusqu’à cent tonnes et plus. D’une manière générale, les baleines mettent bas au bout de 11 à 12 mois de gestation. Le baleineau nouveau-né mesure une taille respectable, environ le tiers de la longueur de sa mère : ainsi un bébé Rorqual commun fait 6 mètres de long alors que la maman dépasse facilement les 20 mètres. Du fait de la relation qui lie les volumes aux dimensions, le baleineau ne pèse que dans les 1200-1500 kg à la naissance (toujours pour l’espèce Balaenoptera physalus), quand la mère dépasse les 50 tonnes. Mais pour ce qui de l’allaitement et du sevrage, les choses deviennent beaucoup plus impressionnantes : en effet, les baleineaux sont sevrés au bout d’à peine 6 mois. Par exemple, si la naissance a lieu en décembre (hémisphère nord), le sevrage se produit au tout début de l’été. C’est effectivement à cette époque que l’on observe de ‘petites baleines’ en Méditerranée ou en Atlantique nord : ce sont de jeunes rorquals d’une dizaine de mètres de long, qui pèsent un peu moins de 10 tonnes. En raison de l’énorme coût énergétique de la reproduction, les baleines ne mettent bas que tous les 3 ou 4 ans, en général, alors que sur le papier, un intervalle de deux ans serait fonctionnel (12 mois de gestation, 6 mois de lactation, 6 mois de repos). Il leur faut au minimum un an pour s’alimenter suffisamment et revenir à leur ‘poids de forme’, voire même 2 ou 3 années si les ressources alimentaires sont limitées. Pour cette même raison, les ‘baleines’ femelles sont un peu plus grandes que leurs congénères mâles.
La baleine bleue peut produire plus de deux cents litres de lait par jour au début de l'allaitement ! En général, les baleineaux sont sevrés vers six mois, notamment chez les espèces migratoires.
L'Alimentation des Baleines et son Impact sur la Reproduction
C’est là qu’intervient la seconde spécificité des mysticètes, qui concerne l’alimentation : pour beaucoup d’entre eux, ces ‘monstres marins’ (étymologie de cétacé, cetos) s’alimentent sur de petits crustacés, soit des copépodes de quelques mm (c’est le cas notamment des Baleines franches), soit des euphausiacés de quelques cm de long (le krill) pour ce qui est des Rorquals ou balénoptéridés. Ces mini-crustacés se nourrissent en grande partie de phytoplancton, bien que le krill mange aussi les copépodes selon la saison. Ce raccourci très efficace entre les étages de la pyramide alimentaire permet aux baleines d’accéder à des ressources qui se comptabilisent en dizaines ou en centaines de millions de tonnes MAIS constitue également un facteur de fragilité. En effet, les facteurs météorologiques hivernaux ou printaniers génèrent de grandes irrégularités dans la production de phytoplancton, selon les années ; exactement comme les prairies peuvent être plus ou moins ‘grasses’ en fonction du soleil et de la pluviométrie. Cette variabilité de la biomasse de phytoplancton est encore amplifiée au niveau de l’abondance des micro-prédateurs (copépodes, krill)… laquelle influence directement l’alimentation des baleines, c’est-à-dire l’énergie qu’elles peuvent consacrer à la reproduction.
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L’étude de Kershaw et al. (2020) parue récemment met parfaitement en évidence les conséquences de la diminution du phytoplancton sur le succès à la reproduction des Mégaptères, au Québec. Dans la région du Saint-Laurent, les baleines viennent se nourrir à la belle saison après s’être accouplées en hiver sous les tropiques. Premièrement, la fréquence des paires mère-baleineau augmente avec l’intensité du bloom de phytoplancton, la biomasse de copépodes, ainsi que celle du hareng. Deuxièmement, au cours des 15 dernières années, la biomasse de hareng et celle des copépodes du genre Calanus (les favoris des baleines) avaient une tendance baissière marquée. Troisièmement, la fréquence des paires mère-baleineau a baissé de moitié au cours de la même période. Quatrièmement, le taux de progestérone des femelles biopsiées montre que la proportion de femelles gestantes restait constante. Ces deux derniers points suggèrent donc qu’une bonne partie des gestations ne viennent pas à terme (avortement) ou que certains nouveau-nés meurent dans les tout premiers mois de leur existence.
Une autre étude récente pointe directement les problèmes d’adaptation des mysticètes au réchauffement climatique ; il s’agit cette fois de la Baleine franche australe (Eubalaena australis), en particulier de la population qui hiverne en Afrique du Sud (Van den Berg et al., 2020). Les chercheurs ont ici comparé les teneurs en isotopes C13 et N15 d’échantillons de peau des baleines prélevés par biopsie durant la décennie 1990, d’une part, et la décennie 2010, d’autre part. La variation constatée de la teneur en carbone C13 indique que les baleines se nourrissent dorénavant plus au nord, et peut-être davantage sur des copépodes que sur du krill. Or, cette indication est corrélée avec la baisse constatée des naissances pour la population sud-africaine de Baleines franches, conduisant à un fléchissement du rebond démographique qui avait été constaté depuis l’arrêt de la chasse baleinière.
Ces deux articles récents, ainsi que celui de Seyboth et al. (2021) sur le Rorqual bleu, mettent en évidence la grande sensibilité des mysticètes à l’évolution des facteurs environnementaux : la combinaison de leurs caractères spécifiques en matière de reproduction et d’alimentation en fait des ‘sentinelles’ du réchauffement global.
Qu’en est-il des baleines les plus proches de France, les Rorquals communs de Méditerranée et du golfe de Gascogne ? Des travaux sur la reproduction des premiers ont été menés récemment (Busi, thèse de doctorat vétérinaire, 2019), et des biopsies de ces baleines méditerranéennes ont été réalisées depuis longtemps par des chercheurs de Tethys (Italie). En Méditerranée en début d’été, la proportion de baleines gestantes serait d’environ 38%, pourtant le pourcentage de femelles suitées semble très inférieur … pourquoi ? Sur les Rorquals du golfe de Gascogne, en revanche, on ne trouve pas d’information de ce type … ils sont pourtant plusieurs milliers, et étaient autrefois chassés par l’Espagne.
Les Baleines : Des Mammifères Marins Uniques
Les baleines ne sont pas des poissons ! Malgré leur ressemblance avec les poissons, les baleines sont bien des mammifères. Elles appartiennent à l’ordre des cétacés, dont l’ancêtre était… un animal terrestre ! Leurs plus proches parents actuels sont les hippopotames. Contrairement aux poissons qui respirent dans l'eau par des branchies, les cétacés possèdent des poumons, ils plongent en apnée et doivent remonter respirer à la surface. Leurs membres, bien que transformés en palettes, ont conservé la même structure que ceux des mammifères terrestres : ils n’ont pas de nageoires mais des bras, des avant-bras et des mains ! Les mouvements de la queue et les ondulations du corps se font dans un plan vertical tandis que ceux des poissons se font dans un plan horizontal. Enfin, comme les autres mammifères, les cétacés portent et allaitent leurs petits.
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Adaptations et Comportements Remarquables des Baleines
Les baleines sont connues pour leur taille impressionnante. Parmi elles, la baleine bleue - ou rorqual bleu - est le plus grand animal vivant sur Terre. La baleine bleue peut atteindre une longueur d’environ 30 mètres, soit près de 3 autobus accolés : une taille qui surpasse même celle des plus gros dinosaures. Avec une masse comprise entre 75 et 130 tonnes, soit l’équivalent d’une vingtaine d’éléphants, c’est aussi un véritable poids lourd ! Mais il n’y a pas que par leur taille ou leur poids que les baleines atteignent des records. Le record de longévité chez les mammifères serait détenu par la baleine boréale : alors que le plus vieux spécimen connu était estimé à 211 ans, une méthode scientifique permettant de calculer la longévité d’une espèce à partir de son ADN a montré que ces baleines franches pourraient vivre jusqu’à 268 ans !
Alimentation, Sommeil, Communication : Des Adaptations Étonnantes
Krill, copépodes, anchois, hareng, sardine, maquereau, calmars, seiches… Le menu des baleines n’est composé que de toutes petites proies. Les techniques pour se nourrir varient selon les espèces. Les "écrémeuses", comme les baleines franches, filtrent l'eau de petits animaux marins grâce à leurs fanons. Les "engouffreuses", comme les rorquals et les baleines à bosse, prélèvent avec leur gueule ouverte un énorme volume d'eau chargée de proies.
Pour piéger et concentrer ses proies, la population de baleines à bosse d'Alaska privilégie la stratégie collective. D'abord, elles se placent à une quinzaine de mètres sous le banc de poissons, puis elles remontent à la surface selon un mouvement de spirale qui se resserre et produisent un filet de bulles qui encercle leurs proies. Une fois à proximité du banc, elles n'ont plus qu'à ouvrir leur gueule et à « engouffrer ».
La perception et la communication sonore sont particulièrement développées chez les cétacés. Selon le moment, selon leur espèce, et même selon le groupe auquel ils appartiennent, les cétacés émettent pour communiquer des sons d'une étonnante diversité, allant des vocalises (son avec une ou plusieurs fréquences) aux clics (sons brefs) : glapissements, grognements, grondements, grincements, gémissements, cris, sifflements, clins buzz. Les sons émis par les baleines sont aussi très intenses. Il est possible d'entendre des baleines bleues à plus de 50 km. Quant aux chants des baleines à bosse, ils sont tellement forts qu'ils peuvent faire vibrer la coque d'un bateau à proximité. Le rôle de ces émissions sonores peut avoir plusieurs fonctions : elles permettent la cohésion du groupe et la socialisation des individus (relation mère-petit, recherche de partenaire, défense d'un territoire ou affirmation d'une hiérarchie…) et seraient aussi utilisées pour rechercher de la nourriture, identifier des proies, des dangers, ou s'orienter.
L’audition est une fonction vitale pour les Cétacés qui ne peuvent vivre sourds. Les odontocètes (cétacés à dents) et certaines baleines peuvent faire appel à l'écholocalisation, sorte de sonar naturel.
Lorsqu'un cétacé dort, les deux hémisphères de son cerveau se relaient : l'un sommeille pendant que l'autre est en éveil et peut commander la remontée en surface pour respirer.
Les baleines sont aussi de vraies championnes de l’apnée, en particulier la baleine à bec qui est capable de rester plus de deux heures sous l’eau contre seulement quelques minutes pour les humains. Au cours de leur bref passage à la surface, les cétacés renouvellent 90 % de l'air dans leurs poumons, contrairement à la plupart des mammifères terrestres qui en renouvellent moins de 20 % lors de l'inhalation. En quatre secondes, un rorqual commun échange 3 000 fois plus d'air qu'un humain !
Les Baleines : Une Espèce Menacée
Les baleines ont longtemps été une ressource économique importante, ce qui leur a valu d'être traquées avec des moyens de plus en plus considérables, amenant certaines espèces au bord de l'extinction. Aujourd’hui, les populations de baleines bleues peinent à augmenter, d'autant plus que leur reproduction est lente, avec des petites portées tous les 2 à 3 ans. La chasse illégale, le trafic maritime, la pollution chimique et plastique, ou encore les impacts du réchauffement climatique menacent leur survie. En décembre 1946, 14 États, dont la France, ont signé une convention internationale pour réguler la chasse aux grands cétacés.
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