L'histoire de Karl Lagerfeld, figure emblématique de la mode, est jalonnée de mystères et d'énigmes que peu ont réussi à percer. Derrière les lunettes noires et le personnage public se cachait un homme dont l'enfance a façonné le créateur qu'il est devenu.
Un cocon familial préservé de la guerre
Alors que la Seconde Guerre mondiale embrase l'Europe, Karl Lagerfeld grandit à l'abri du tumulte dans le domaine familial de Bissenmoor, situé à une quarantaine de kilomètres au nord de Hambourg. Dans ce manoir blanc, acquis par ses parents quelques années auparavant, il passe une bonne partie de son enfance, entre l'Elbe et la Baltique. Ce cocon familial le préserve des atrocités de la guerre.
Au sein de cette demeure luxueuse, la guerre reste en arrière-plan. Même si, dans un souci de "participer à l'effort de guerre", les parents ont prévu d'accueillir des familles dont les maisons ont été soit bombardées, soit réquisitionnées.
Un enfant singulier
Karl est un enfant à part, cultivant ses différences avec la bénédiction maternelle. Il joue parfois avec ses sœurs aînées, Martha Christiane et Thea, mais passe la plupart de son temps à lire et à dessiner dans sa chambre aux murs recouverts d'un velours bleu. Sous la reproduction d'un tableau représentant un souper de Frédéric II dans son palais de Sans-Souci, à Potsdam - La Table ronde, par Adolph Von Menzel, il s'évade dans un monde d'imagination et de créativité. Ce tableau lui a plu, il l'a souhaité pour Noël, ses parents ont capitulé. Il n'avait pas encore dix ans…
Déjà enfant, Karl Lagerfeld n’en faisait qu’à sa tête. L’école lui imposait l’uniforme et la coupe au bol ? Il s’y rendait avec sa veste en tweed, sa cravate et ses cheveux longs. La raison de cette révolte constante ? Impossible pour le petit garçon de ressembler aux autres et de n’être qu’un mouton dans un troupeau. S’il se fait des camarades, c’est simplement pour leur faire faire ce qu’il n’a pas envie d’accomplir lui-même, comme… nettoyer sa bicyclette !
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Il se sent différent, presque adulte, en marge de ses camarades… Peu de copains, sauf deux ou trois, qu'il a vite transformés en esclaves, pour nettoyer, entre autres, ses bicyclettes.
Dans l'Allemagne hitlérienne, il porte les cheveux longs, comme un petit gentleman anglais… Après la guerre, un professeur ira même jusqu'au manoir familial pour exiger que son élève coupe cette tignasse rebelle. « Ces cheveux longs, ça ne va pas ! » lance-t-il à madame Lagerfeld. Laquelle réplique : « Visiblement, vous êtes encore nazi ! »
L'influence maternelle
La figure maternelle joue un rôle crucial dans le développement de Karl. Elisabeth Lagerfeld est une femme à la fois castratrice et aimante, révoltée, mais aristocrate jusqu'au bout des ongles. Il était fasciné par cette mère qui passait parfois des journées entières à lire allongée entre ses ouvrages. Elle avait sans doute une grande sensibilité, qu'elle cachait derrière un masque de dureté, à l'exemple de Karl, plus tard. Il a hérité d'elle ses deux côtés, très cassant et très drôle à la fois… »
Mère écrasante, mère inspirante, qui l'éduque avec ses propres maximes bien senties. Elle juge ses narines trop grandes ? « Il faut que je voie le tapissier, il faut qu'on mette des rideaux ! » Ses longs cheveux noirs forment des anses sur les côtés ? « Tu ressembles à une terrine de la manufacture de Strasbourg. » Il aime les chapeaux tyroliens ? « Tu as l'air d'une vieille lesbienne ! » Il se met à apprendre le piano ? La voilà qui claque prestement le couvercle de l'instrument en lançant : « Dessine, au moins ce sera silencieux ! »
Mère fascinante, loin d'être quelconque, elle apprend à son fils l'art de l'à-propos et de la singularité. Quand, encore enfant, Karl lui demande ce qu'est l'homosexualité, elle lui répond du tac au tac : « C'est comme une couleur de cheveux. Ce n'est rien, ça ne pose pas de problème… »
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Elisabeth a toujours défendu son fils, sans l'épargner non plus. « Un paradoxe et un modèle, selon l'auteur.
L'éveil d'une vocation
Dès son plus jeune âge, Karl se passionne pour l'art et le dessin. Inspiré par les revues de caricatures satiriques que lui offre régulièrement son père, il développe un talent certain pour le portrait. À six ans, il affirme avec conviction : « Je sais que je vais être célèbre, qu’on connaîtra mon nom dans le monde entier. »
En décembre 1949, l’adolescent de 16 ans assiste à son premier défilé de mode, et pas des moindres : il s’agit de la collection automne-hiver dessinée par le grand Christian Dior. Non seulement Karl Lagerfeld ne perd pas une miette du spectacle, mais il s’applique à tout retenir. S’il n’est pas encore sûr de vouloir travailler dans la mode (il envisage alors d’être peintre ou caricaturiste), sa décision est prise : il doit partir à Paris. Ce départ lui permettra de se réinventer et de quitter son pays brisé. Dans ses bagages : des feuilles, des crayons et des livres.
Paris, la ville lumière
Karl a vingt ans, et Paris lui appartient. Il rêve de la Ville Lumière, pressent que son destin l'attend là-bas et annonce à ses parents qu'il veut « faire de la mode à Paris ». Sa mère le pousse, elle lui a toujours expliqué que Hambourg n'était qu'une « porte sur le monde ». Il n'a pas 20 ans quand il débarque à Paris avec ses livres, ses crayons et une ambition à revendre, soutenu par l'argent de papa.
Deux ans après son arrivée, il remporte un concours de mode dans la catégorie “manteaux”. Lors de la remise du prix, il rencontrera un certain Yves Mathieu-Saint-Laurent, lauréat de la catégorie “robe du soir”.
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Si, petit garçon, Karl avait tendance à se considérer comme le centre du monde, ses premiers pas dans la mode à Paris le rendront bien plus humble. Après la mort de Christian Dior, alors que son jeune ami Yves Saint Laurent reprend les rênes de la maison et connaît une ascension fulgurante, Karl, lui, prend davantage son temps. Styliste chez Chloé, alors marque de prêt-à-porter de luxe, le couturier ne signe d’abord pas ses collections et se complaît dans cet anonymat qui lui offre davantage de liberté. Au fil des années, son personnage intrigue les médias et sa productivité fascine : à trente-sept ans, il dessine pour une vingtaine de marques et près de deux mille vêtements et accessoires par an.
Une soif insatiable de savoir
Plus qu’une passion, la lecture est une véritable obsession pour Karl Lagerfeld. En plus de lire une vingtaine d’ouvrages à la fois, le créateur possède autant de bibliothèques dans le monde que de maisons, soit un palmarès de pas moins de… trois cent mille livres ! Ses préférés ? Les mots de Sartre, De l’Allemagne de Madame de Staël, Été brûlant d’Eduard von Keyserling ou encore les poèmes de Catherine Pozzi.
Un personnage énigmatique
Toute sa vie, Karl Lagerfeld aura aimé porter des masques, brouiller les pistes, maintenir son aura et sa légende en laissant planer un halo de mystère sur sa vie… Qu'il n'a jamais souhaité détailler dans une autobiographie. « Je vis mes Mémoires, je n'ai pas besoin de les écrire ! » lança-t-il un jour, avec son goût des formules qui font son style.
Jacques de Bascher et Yves Saint Laurent
Lorsqu’il rencontre Jacques de Bascher pour la première fois dans un club homosexuel de Saint-Germain-des-Prés en 1971, Karl Lagerfeld tombe immédiatement sous le charme de ce dandy parisien de vingt ans de moins que lui. En intégrant ce jeune aristocrate dans sa bande très fermée de la jet-set parisienne, Karl commet malgré lui une fatale erreur. La rencontre de Jacques de Bascher et d’Yves Saint Laurent, ami du couturier allemand, vient rapidement mettre de l’huile sur le feu dans leur relation. En 1973, Yves se cache à peine de sa passion dévorante pour Jacques, tandis que Pierre Bergé, furieux, s’en prend à Karl Lagerfeld, coupable à ses yeux de lui avoir présenté ce séducteur.
Baptiste Giabiconi
Voilà maintenant un an que Karl Lagerfeld nous a quittés. Décédé des suites d’un cancer comme l’a expliqué Baptiste Giabiconi à travers une interview accordée à l’émission Sept à huit, le jeune homme a fait plusieurs révélations. S'il a dévoilé se trouver en tête de liste des héritiers de Karl Lagerfeld, Baptiste Giabiconi a notamment abordé le lien spécial qu’il partageait avec le Kaiser de la mode. Il faut dire que leurs rapports fusionnels suscitaient régulièrement des questionnements. « C’était une relation filiale. Très puissante. C’est un amour qu’on ne peut pas décrire » explique Baptiste Giabiconi. Le mannequin de 30 ans ne cache pas l’instinct paternel que le styliste avait à son égard. « Karl, il a pas eu d’enfant, il n’a pas eu réellement une famille à ses côtés… Il voulait absolument que je sois son fils, d’une manière ou d’une autre. Karl pensait qu’on pouvait juste signer deux papiers en bas d’une feuille et c’était réglé ». Baptiste Giabiconi dévoile les sentiments de ses parentsBien que Karl Lagerfeld n’ait pas adopté Baptiste Giabiconi, ce dernier assure sans détour que « l’idée leur plaisait beaucoup ». Une volonté qui n'avait pas déplu à la mère du top model. Dans les colonnes de La Provence, l’ancienne muse de Karl Lagerfeld explique la réaction qu’elle a eue : « Ma mère a toujours trouvé cette relation exceptionnelle. Elle ne voyait pas ça d’un mauvais œil au contraire. Elle a rencontré Karl très rapidement. Il voulait lui exposer les choses, la rassurer sur le monde de la mode et lui montrer qu’il allait prendre soin de moi et me protéger de tout ce qui pouvait être nuisible ». Plus discret, Baptiste Giabiconi explique que « son père a toujours été en retrait et a toujours respecté ce lien.
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