L’histoire de la médecine, souvent sous-estimée dans les cursus médicaux, regorge d’anecdotes et d’enseignements précieux. Bien que les fondements de la médecine remontent à l’Antiquité, avec des médecins qui ont jeté les premières bases scientifiques, la pédiatrie, en tant que spécialité officiellement reconnue, n’a émergé que vers la fin du XIXe siècle. Cet article explore les premiers pas de la pédiatrie, son évolution et les défis rencontrés.
Définition de la Pédiatrie et du Pédiatre
Contrairement à d'autres spécialités médicales comme la cardiologie ou la pneumologie, qui se sont développées à partir de l'individualisation d'un groupe de maladies liées aux progrès de la physiopathologie, ou encore la chirurgie ou l’urologie, qui doivent leur existence à des techniques particulières d’intervention, la pédiatrie ne s’est pas construite de la même manière. La pédiatrie s’adresse non pas à un organe ou un groupe d’organes particulier, ni à une technique particulière, mais à un sujet particulier : l’enfant. Elle englobe l’enfance dans toutes ses dimensions : physiologie, pathologie, psychologie, éducation, et surtout, prévention. Le pédiatre suit l’enfant depuis sa naissance, à travers son développement, sa croissance, ses vaccinations et ses maladies.
La Pédiatrie avant le XVIIIe Siècle : Un Enfant Ignoré
Jusqu’au XVIIe siècle, les spécificités de l’enfant étaient pratiquement ignorées, même par les grands philosophes. L’enfant était considéré comme un adulte miniature à la survie précaire. Certes, des médecins s’intéressaient aux maladies des enfants, mais la reconnaissance de la pédiatrie en tant que spécialité distincte était encore lointaine. La deuxième moitié du XVIIe siècle est marquée par la publication de textes spécifiquement dédiés à l’enfant. Georg Ernst Stahl (1659-1734) et Friedrich Hoffmann (1660-1742) ont écrit des chapitres et même de courts ouvrages de contenu pédiatrique, qui ont retenu l’intérêt général, du fait de la notoriété de leurs auteurs.
L'Émergence de la Pédiatrie au XVIIIe Siècle : Reconnaissance Progressive de l'Enfant
C’est à partir du XVIIIe siècle que l’enfant va progressivement être perçu comme un être en croissance et maturation, somatique et psychique, en même temps qu’un sujet d’éducation et d’apprentissages. Dans une première approche, l’enfant apparaît comme un être en devenir, donc imparfait, faible, carencé, et, par définition, « malade ». Toute maladie est sous-tendue par l’idée, ou la crainte, de la mort. Une deuxième attitude est de voir dans l’enfant un adulte en miniature. La théorie embryologique de la préformation avait la vie dure au cours du XVIIIème siècle. Selon cette théorie, dès la germination, l’embryon est un modèle réduit de l’adulte à venir, qui se « déplie » pour ainsi dire, progressivement. L’enfant fonctionne donc comme un adulte, mais à une échelle réduite. Il est toujours faible, mais il n’est plus un « malade », et on est en droit de lui manifester de la tendresse et de l’intérêt.
L'Enfant au XVIIIe Siècle : Entre Négligence et Éducation
Au XVIIIe siècle, plusieurs figures marquantes ont contribué à une prise de conscience de l'importance de l'enfance, bien que les réalités vécues par les enfants, en particulier ceux issus de milieux défavorisés, restaient souvent difficiles.
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Charles Augustin Vandermonde (1727-1762), dans son « Essai sur la Manière de Perfectionner l’Espèce Humaine » en 1756, soulignait l'importance de considérer l'enfant sans préjugés et d'agir pour son bien-être, en faisant pour nos enfants ce que l'on a fait pour nous.
Jacques Eustache Gilibert (1741-1814), dans « L’Anarchie Médicinale, ou la Médecine considérée comme nuisible à la société », dénonçait la négligence envers les enfants, en particulier dans les familles pauvres, où ils étaient perçus comme une charge. Il fallait faire violence pour obliger à les soulager.
George Armstrong (1720-1789), fondateur du premier dispensaire pour le traitement des enfants pauvres, constatait que les enfants, surtout dans les familles nombreuses et pauvres, n'étaient pas considérés comme suffisamment indispensables pour qu’on s’en occupe beaucoup.
Parallèlement, les traités visant à « l’éducation physique » ou « physique et morale » des enfants se multiplient, surtout après 1770. En plus de conseils éducatifs, ils abordaient l’alimentation et l’hygiène, cherchant à donner aux parents les connaissances nécessaires pour reconnaître les symptômes d’alarme et consulter un médecin.
La Conversion du Monde Médical et Non Médical à la Pédiatrie : Un Double Défi
Les premiers pédiatres devaient convaincre leurs confrères médecins de la possibilité et de l’urgence de prendre les petits enfants en traitement. Ils devaient également persuader les mères de famille, les parents et les nourrices de l’avantage de confier leur enfant à la Faculté avant qu’il ne soit trop tard.
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Un autre problème essentiel était celui de la communication. Etymologiquement, l’enfant (du latin « infans ») est « celui qui ne parle pas ». Bien qu’au XVIIIème siècle le mot « enfant » soit surtout situé par rapport aux « parents », le mot anglais « infant » a mieux retenu l’implication étymologique de petit enfant. Le médecin devait écouter la mère à travers les cris du nourrisson, la mère écouter le médecin tout en essayant de calmer l’enfant, et ce dernier se sentait perdu entre l’intrus et sa mère qui semblait l’avoir livré à lui.
L’Académie de Médecine et la Protection de l’Enfance
L’Académie de médecine a joué un rôle crucial dans la protection de l’enfance. En 1866, Hippolyte Blot adresse un rapport précis sur la situation des nourrices au ministre de l’instruction publique, suite au mémoire d’un médecin du Morvan, le Dr Monot. Une commission sur la mortalité des nourrissons est créée, puis devient une commission permanente de l’hygiène de l’enfance. Une enquête est menée sur les départements où sont placés les nourrissons parisiens, révélant une mortalité alarmante.
La loi relative à la protection des enfants du premier âge est promulguée le 23 décembre 1875, grâce à Théophile Roussel. Cette loi, dite loi Roussel, est une étape importante pour la protection des nourrissons. Théophile Roussel étend ensuite sa loi aux enfants abandonnés, délaissés et maltraités.
Joseph Grancher, titulaire de la chaire de clinique des maladies de l’enfance en 1885, fonde les Archives de médecine de l’enfant et dirige un traité des maladies de l’enfance. Il collabore avec Louis Pasteur et pratique les premières vaccinations contre la rage. Il défend la pédiatrie et travaille sur la tuberculose, conseillant l’isolement des enfants des parents contagieux et fondant en 1903 une œuvre de protection de l’enfance contre la tuberculose.
Adolphe Pinard crée en 1920 la première école de puériculture, après avoir défendu l’allaitement maternel.
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Les académiciens Grancher, Hutinel et Marfan sont les fondateurs de la pédiatrie française au début du XXe siècle. Edmond Lesné organise la collecte et l’hygiène du lait. L’histoire du BCG est exemplaire, avec la première vaccination par le BCG chez l’enfant confiée au Docteur Weill-Hallé.
L'essor de la Pédiatrie au XXe Siècle : Robert Debré et les Nouvelles Orientations
Robert Debré a eu une influence décisive pour l’essor de la pédiatrie française. Il fut le président de l’Académie de médecine en 1958. Les orientations nouvelles comme les maladies du métabolisme, la génétique, la cardiologie infantile, l’endocrinologie, la neurologie et la néonatologie sont représentées à l’Académie.
Depuis l’année 2000, l’Académie de médecine a consacré de nombreuses séances et produit des rapports concernant l’enfance. La génétique moderne suscite de nombreux travaux. La pédiatrie sociale et la prévention sont toujours aussi présentes à l’Académie.
Défis Actuels et Avenir de la Pédiatrie
La pédiatrie est confrontée à des défis importants. Les sur-spécialités de la pédiatrie sont bien représentées, mais des secteurs de prévention et de santé publique risquent d’être désertés. Les missions des pédiatres ont changé et vont s’alourdir. Le pédiatre devra se consacrer aux enfants atteints de maladies chroniques, de maladies rares et aux enfants atteints de handicaps. Il aura en charge le conseil génétique. L’activité de prévention va augmenter, en raison du besoin de prévention sur le long terme, par exemple celle de l’obésité ou des maladies cardio-vasculaires, et aussi de la prévention des comportements à risque ou des addictions chez les adolescents. Les enfants en danger et en précarité doivent être également dépistés et suivis.
La loi santé fait obligation pour tout enfant d’avoir un médecin référent (médecin généraliste ou pédiatre) dès la naissance. Le pédiatre ne peut pas assumer la prise en charge de l’enfant à lui seul. Il sera donc amené à travailler en liaison avec les professions concernées et avec le médecin généraliste ou le pédiatre généraliste en ville. Les enfants malades seront suivis de plus en plus hors de l’hôpital, ce qui implique une organisation qui devrait être accessible dans toutes les régions.
La famille s’est profondément transformée. L’enfant a été peu à peu plus autonomisé et sa place dans la famille a évolué. Le rapport enfant-parents-médecin pédiatre change, ainsi que le dialogue.
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