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Haïti : un pays en quête de son destin, entre crise politique et défis économiques

Le bicentenaire de l'indépendance d'Haïti, célébré, est un triste anniversaire, marqué par une crise politique majeure et des violences. L'opposition grandissante des partis politiques, de la société civile, des milieux des affaires et des étudiants appelle à la démission du président Aristide. Ce dernier a annoncé que des élections se dérouleraient en 2004, « avec l'opposition et la société civile », sans en préciser la date. Le parcours du « Prophète des bidonvilles », ce prêtre populiste élu président en 1990, est dans l'impasse.

Une crise politique et sociale profonde

Les agressions dont ont été victimes des étudiants et des responsables de l'université de Port-au-Prince ont mis le feu aux poudres. L'opposition affirme que ces actes ont été perpétrés par des hommes de main du président avec la complicité de la police. La volonté du président Aristide, réélu en 2000, « d'exercer un pouvoir sans partage », la corruption _ « généralisée à des niveaux rarement vus » _, et « la collusion des autorités avec les trafiquants de drogue et la pègre locale avec la complicité des forces de police est un fait connu de tous », relève-t-on dans les milieux diplomatiques de Port-au-Prince. Le président voit de son côté dans ces troubles la poursuite du sanglant coup d'Etat militaire qui l'a contraint, en septembre 1991, à un exil de trois ans. La déstabilisation politique est suffisamment forte pour que l'aide internationale à Haïti ait été suspendue.

Deux siècles d'instabilité et de gabegie

Les deux cents ans qui se sont écoulés depuis l'indépendance de la première République noire au monde, le 1er janvier 1804, ne représentent qu'une longue litanie d'instabilité politique et de gabegie économique, sociale, et même écologique. « Liberté, égalité, fraternité », que les révolutionnaires haïtiens ont conservé comme devise du pays, sont des valeurs qui restent encore à gagner. L'Etat est quasi inexistant, sinon par sa capacité à la « prédation », comme le souligne la Banque mondiale elle-même. Même élus démocratiquement, presque tous les présidents ont cherché à se maintenir au pouvoir par la force. Et les sanglantes luttes internes qu'ils ont fait naître ont gravement hypothéqué le développement du pays. Si on a souvent parlé de « décennie perdue » à propos de l'Amérique latine, on peut bien parler de « siècles gâchés » à propos du pays le plus pauvre _ et d'ailleurs le seul PMA _ de toutes les Amériques.

Un pays étranglé par la pauvreté et les inégalités

L'île à sucre du XVIIe siècle, une production qui assurait encore à elle seule le tiers du financement du budget royal en 1789, a su avec courage se libérer du joug de son colonisateur français, mais elle n'a pas su se construire un destin. A la courageuse révolte des esclaves contre les troupes napoléoniennes succède une armée de pauvres, représentant 80 % des 8 millions d'Haïtiens. Le PIB par habitant de ce pays agricole (café, cacao, sucre, banane) et aux très rares industries d'assemblage (électronique et textile) a régressé au rythme moyen annuel de 2,4 % en termes réels durant les années 1980, et de 2,6 % au cours des années 1990 pour atteindre 405 dollars en 2001. Si Haïti bat aujourd'hui des records, c'est en matière de Sida, d'illettrisme, de mortalité infantile et maternelle, ou même de déforestation : seuls 3 % de la couverture végétale originelle subsistent aujourd'hui.

L'inconséquence des dirigeants et des élites haïtiens, dont le régime Duvallier a été exemplaire, n'explique pas à elle seule cette spirale. Ostracisée dès le XIXe siècle par un continent américain encore largement esclavagiste, la « première République noire » a été saignée par la lourde indemnisation des colons réclamée par la France (Haïti en demande aujourd'hui le remboursement actualisé, soit 21,7 milliards de dollars), et ignorée de la communauté internationale, quand elle n'a pas été l'objet d'embargos désastreux, comme de 1991 à 1994, ou, comme actuellement, de douloureuses sanctions internationales.

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Un quotidien sombre et difficile

Dix-neuf heures. Il fait nuit, vraiment nuit, à Port-au-Prince. La capitale est enveloppée d’un noir opaque. Quelques points lumineux, telles des lucioles éparpillées dans la ville, indiquent les chanceux équipés d’un générateur. Au bout d’une rue défoncée et non asphaltée, le loueur de voitures sort telle une ombre de son bureau et part à la recherche d’une bonne âme éclairée chez qui il pourrait brancher son terminal de carte bancaire. « Cela fait deux semaines qu’il n’y a de l’électricité que deux ou trois heures par jour. Chez moi, il n’y en a pas du tout. Je dois aller loin pour charger mon téléphone », fulmine Jean-Philippe, le chauffeur. Le quotidien Le Nouvelliste a fait état en mars de la faillite chronique de la compagnie d’électricité.

« Tout va de travers, tout est à l’envers, le pays a la tête en bas », commente Jean-Philippe, pointant les engagements non tenus du président Jovenel Moïse, « élu » en février 2017 par 12 % des électeurs (21 % avaient voté). « Il nous avait promis à chacun : ”Tu auras du courant 24 heures sur 24, à manger dans ton assiette, de l’argent dans ta poche.” Il devait construire des routes, développer l’agriculture. Que des mensonges ! Le peuple meurt de faim », s’indigne-t-il. Jean-Philippe, 37 ans, vit avec sa femme et ses trois jeunes enfants dans une toute petite maison de tôle dans un « quartier sans ». Un quartier sans eau, sans électricité, sans services, sans État, comme ces nombreux bidonvilles ou bétonvilles qui encerclent les beaux quartiers de Pétion-Ville sur les collines de Port-au-Prince, depuis que le tremblement de terre du 12 janvier 2010 a détruit la ville basse historique restée depuis lors largement en ruine et aux mains de gangs armés. Des « quartiers sans » comme il y en a partout en Haïti où plus des trois quarts de la population vivent dans la pauvreté. Tandis que des familles éhontément riches se barricadent derrière des murs d’enceinte et des gardes armés quand elles ne se replient pas sur leurs bases arrière en Floride. « Haïti est une des sociétés les plus inégalitaires au monde », confirme la sociologue Sabine Lamour. Jean-Philippe, lui, chérit des yeux les six rangées de parpaing qu’il a dressées à l’ombre des arbres il y a un an déjà. Les fondations d’une future maison qu’il construira un jour… Quand il n’aura plus à assurer péniblement une survie au quotidien. Alors, parfois, il se joint aux manifestants pour demander des comptes à l’État prédateur.

La corruption, un fléau endémique

« La corruption est au cœur du système, la rapacité de l’élite dirigeante, des parlementaires et des grandes familles de la bourgeoisie qui s’approprient des monopoles, est hors norme. Le pays est pillé. L’agriculture décimée au profit d’importations, abonde un observateur. Dire que Haïti faisait jeu égal jusque dans les années 1970 avec la République dominicaine, qui a aujourd’hui un PIB par habitant dix fois supérieur ! »

Depuis près d’un an, la colère enfle. La population miséreuse a été chauffée à blanc le 6 juillet 2018 quand le gouvernement a annoncé, en plein match de foot, des hausses vertigineuses de carburants - de 38 % à 51 %. « C’est la dialectique du bord de la falaise. Le gouvernement avait misé, dans une totale improvisation, sur le fait que si le Brésil avait gagné contre la Belgique, il y avait une chance que ça passe dans un pays addict au foot », souligne le géopoliticien Jean-Marie Théodat. Deux jours d’émeutes s’en étaient suivis, de mise à sac de stations-service et de magasins propriétés de dirigeants, provoquant la mort de quatre personnes, un rétropédalage et la démission du premier ministre.

Le scandale PetroCaribe

C’est sur ce terreau propice qu’a mûri la révolte contre l’énorme scandale de détournement d’une partie des 4,2 milliards de dollars du fonds PetroCaribe qui, en dix ans, a éclaboussé quatre présidents et six gouvernements. À partir de 2008, Haïti a profité du pétrole à très bas coût et à paiement différé qu’offrait le Venezuela, alors prospère, aux États des Caraïbes. « Le gouvernement le revendait via le bureau de monétisation de l’aide publique au développement, transformé en véritable boîte noire de corruption », poursuit l’observateur.

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Les infrastructures - routes, hôpitaux, réseaux d’eau, stades, etc. - qui devaient être financées, après décaissement de cette manne par le Parlement, furent surfacturées, partiellement réalisées ou ne virent jamais le jour. Le président avait lui-même, alors candidat, perçu de coquettes sommes pour développer la culture et l’exportation de bananes, arrêtée après l’exportation d’un seul conteneur. Ce qui lui vaut le surnom d’« homme banane ». « Il a financé sa campagne présidentielle avec cet argent », peste Youseline Voltaire. La jeune femme de 20 ans, orpheline, qui se définit comme écrivaine, poétesse et commerçante fait la tournée des restaurants pour vendre son petit opuscule Les Dilapidateurs du fonds de PetroCaribe.

La mobilisation citoyenne

« Kote Kob PetroCaribe ? » (« Où est passé l’argent de PetroCaribe ? »). En postant cette pancarte qu’il brandit les yeux bandés sur les réseaux sociaux le 14 août 2018, le cinéaste Gilbert Mirambeau sera à l’origine du mouvement des « Petrochallengers » qui secoue Haïti depuis plusieurs mois pour réclamer la reddition des comptes et un procès sur cette affaire. « Dans le subconscient des Haïtiens, le 14 août rappelle le premier soulèvement contre l’esclavage en 1791, sourit le cinéaste. On s’est ensuite regroupés sur Internet, on a créé une plateforme “Ayti nouvlea” (“Haïti que nous voulons”).» De premiers sit-in sont organisés devant la Cour des comptes pour la forcer à publier un audit sur le fonds PetroCaribe (un premier rapport, partiel, a été publié fin janvier).

Étudiants, intellectuels, artistes convergent et entraînent de larges franges de la population. Des centaines de milliers de personnes interrogent : « Où est passé l’argent ?» et brandissent des assiettes pour crier leur faim dans les rues de Port-au-Prince et des villes du pays, le 17 octobre, autre date symbolique qui commémore la mort du héros de l’indépendance Dessalines. « Mais la mort, pour nous, c’est un autre voyage », précise Gilbert Mirambeau. À nouveau des foules immenses se rassemblent le 18 novembre, date anniversaire de la victoire de la bataille de Vertières sur les troupes napoléoniennes. « Les Haïtiens n’acceptent plus de vivre aussi misérablement. La migration ne constitue plus la porte de sortie. Le pays s’urbanise, cela change la donne », fait valoir Sabine Lamour.

Un avenir incertain

« Les partis d’opposition qui veulent leur part du gâteau s’en sont mêlés, ils ont parasité le mouvement, faisant passer au second plan les revendications civiques », déplore Jean-Marie Théodat. Mais c’est lors du quatrième acte, le 7 février - jour qui célèbre la fin de la dictature Duvalier - que l’opposition a déployé la violence. « Elle a fait appel aux gangs armés qui contrôlent des quartiers, érigé des barricades, bloqué les gens chez eux », ajoute Jean-Marie Théodat. Le « lock », le blocage total de la capitale, les casses et les violences, ont duré dix jours. Dix jours de silence assourdissant des autorités. Le Canada et les États-Unis ont rapatrié leurs ressortissants, et depuis lors mettent Haïti sur la liste rouge des pays à éviter. « On ne trouvait plus à manger ; le seau d’eau avait flambé à 100 gourdes, au lieu de 15 (1 € au lieu de 0,15 €) », se souvient Jean-Philippe. «Les Haïtiens sont en mode survivance. Le lock a fait du mal, la période a été très dure », regrette Gilbert Mirambeau, qui reconnaît que le mouvement s’essouffle.

«La peur a changé de camp. Les Haïtiens ne voteront plus comme avant », pronostique toutefois Jean-Marie Théodat. Les Petrochallengers n’ont pas dit leur dernier mot. Ils étaient le 3 avril en sit-in devant la Cour des comptes pour exiger la publication de la suite du rapport sur le fonds PetroCaribe. Et se donnent rendez-vous le 18 mai, grande date du « jour du drapeau ».

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Haïti : un PMA confronté à de nombreux défis

Haïti est le seul pays moins avancé (PMA) des Amériques. Les trois quarts (78 %) des 11 millions de Haïtiens vivent avec moins de 2 € par jour. Une instabilité politique chronique et un "terrain" - situé dans les Caraïbes - très exposé aux catastrophes naturelles font d'Haïti le pays le plus pauvre des Amériques. Une île toujours en proie à d'importants mouvements de contestation anti-gouvernementale aujourd'hui.

Sous domination espagnole jusqu'en 1697, puis française, Haïti devient la première république noire indépendante en 1804 après une révolte des esclaves menée par Toussaint Louverture. Depuis, Haïti a connu une succession de dictatures, entrecoupées de quelques alternances démocratiques et d'occupations étrangères. De 1957 à 1986, François Duvalier (dit "Papa doc"), puis son fils Jean-Claude ("Baby doc"), soumettent la population à un contrôle total sous la coupe d'escadrons de la mort, les "tontons macoutes". Chassé par une révolte populaire en 1986, "Baby doc" s'exile en France pendant 25 ans, avant de revenir à Haïti, où il mourra en 2014.

En 1990, le prêtre Jean-Bertrand Aristide est élu lors de la première élection libre. Renversé par un coup d'Etat en 1991, il s'exile, puis regagne Haïti en 1994 après une intervention américaine. Un de ses proches, René Préval, prend la présidence en 1996. Jean-Bertrand Aristide redevient président en 2001. Sous pression des Etats-Unis, de la France et du Canada, d'une insurrection armée et d'une révolte populaire, il démissionne en 2004 et s'exile. René Préval, qui revient au pouvoir en 2006, est le seul dirigeant haïtien à avoir achevé ses deux mandats autorisés par la Constitution, sans subir de coup d'Etat ni être contraint à s'exiler. Michel Martelly, ex-star du carnaval, lui succède en 2011.

Les catastrophes naturelles, un facteur aggravant

Haïti est très vulnérable face aux catastrophes naturelles, auxquelles sont exposés 90% de ses 11 millions d'habitants, selon la Banque mondiale. Le 12 janvier 2010, un séisme de magnitude 7 dévaste la capitale Port-au-Prince et sa région, faisant plus de 200.000 morts, plus de 300.000 blessés ainsi que 1,5 million de sans-abris, laissant le pays en ruines, y compris le palais présidentiel. Une grande partie des milliards d'aide internationale promis n'arrivent jamais et les efforts du pays pour se relever sont ralentis par l'instabilité politique. Début 2018, un scandale éclate concernant des abus sexuels commis par certains employés de l'ONG britannique Oxfam après ce séisme. En outre, plus de 10.000 Haïtiens sont morts du choléra, introduit dans le pays en octobre 2010 par des Casques bleus népalais. En octobre 2016, Haïti est ravagé par l'ouragan Matthew, le plus fort en une décennie (plus de 500 morts, près de 2 milliards de dollars de dégâts).

Une économie fragile et dépendante

Avec 60% de sa population vivant avec moins de 2 dollars par jour, Haïti fait partie des pays les plus pauvres au monde, classé 168e sur 189 par le Pnud pour son indice de développement humain. Le pouvoir d'achat est diminué par une inflation annuelle à deux chiffres et une forte dépréciation de la monnaie nationale, la gourde, qui renchérit les prix des produits de première nécessité, majoritairement importés. L'endettement a triplé en 10 ans pour dépasser 3 milliards de dollars, empêchant tout investissement pour réduire les risques climatiques. A cause du manque de protection des investissements, de la corruption et de la lourdeur administrative, le magazine Forbes a classé Haïti parmi les pires pays pour faire des affaires en 2018 (151e sur 153 pays). Une économie fragile où les transferts d'argent de la diaspora représentent près d'un tiers du PIB et où l'émigration massive des jeunes vers le continent américain constitue une menace grandissante pour la relance économique.

L'importance de l'éducation, des infrastructures et de la gouvernance

Aux pessimistes, on avancera que ces dernières années (c'était avant la crise), une embellie s'était fait jour. En 2005 et en 2006, les PMA ont connu leur croissance la plus élevée en trente ans, selon l'ONU. De 2000 à 2007, elle a été de 6 % par an. Du côté de la dette extérieure, on est parvenu aussi à une situation plus soutenable (30 % du PIB en moyenne).

Aux optimistes, on rétorquera que les problèmes demeurent. Totalisant 420 milliards de dollars de PIB, les PMA restent à l'écart des courants d'échanges. Ils pèsent moins de 1 % du commerce mondial ou des investissements directs étrangers. Le développement humain, surtout, y reste indigne. Face à ce défi, pas de recette miracle. Au-delà de multiples facteurs : géographie, histoire, conflits, rivalités ethniques ou sociales (en Haïti entre mulâtres et noirs), rappelons trois préalables.

Le premier est l'éducation. La plupart des PMA connaissent plus de 40 % de taux d'illettrisme (contre 7 % en Chine ou 12 % en Afrique du Sud). Un drame, car un illettré est empêché, sa vie durant, de toute mobilité sociale. Cette question est aussi celle de la faiblesse des Etats. Du fait de l'évasion fiscale ou de l'économie informelle, les dépenses publiques des PMA restent trop faibles : autour de 15 % du PIB.

Le deuxième est celui des infrastructures élémentaires : routes, santé, télécoms, eau… Dans la moitié des PMA, on y consacre moins de 0,2 dollar par jour et par habitant. Evoquer ce problème, c'est là encore poser la question de savoir qui paye. Avec trois réponses possibles : le contribuable, l'usager ou l'aide extérieure. Cette dernière s'élevait en 2007 à 32 milliards de dollars, mais son efficacité fait toujours débat. Par bonheur parfois, un saut technologique permet un bond inattendu. C'est le cas frappant de la téléphonie mobile.

Dernier point : la gouvernance. Une question clé dont la réponse ne peut être qu'interne. Non-respect du droit, corruption, favoritisme… Ces maux sont soulignés par les rapports de Transparency ou de la Banque mondiale (Doing Business). S'ils ne sont pas l'apanage des PMA, ils y sont souvent le plus aigus.

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