Cet article explore les thèmes complexes de l'enfance, du deuil, de la création poétique et de la féminité à travers une analyse des idées d'Hélène Sanguinetti, exprimées lors d'un entretien avec Isabelle Baladine Howald, en se concentrant sur son œuvre "Jadis, Poïena". L'article examine comment Sanguinetti utilise des images et des symboles pour explorer des expériences profondément personnelles et universelles, tout en remettant en question les conventions et les stéréotypes.
Poïena : Une Muse Personnelle et Polychrome
Au cœur de l'œuvre de Sanguinetti se trouve le personnage de Poïena, une statue en terre cuite polychrome créée par l'auteure en 2013. Poïena n'est pas simplement une figure artistique, mais une muse personnelle qui a inspiré tout le poème. Son nom, dérivé du grec "poien" (faire), avec une terminaison féminine, suggère une force créatrice féminine.
Sanguinetti décrit Poïena comme une figure complexe et multifacette, capable d'habiter différentes réalités, époques et espaces. Elle est à la fois symbole de la parturiente et gardienne du voyage des morts, incarnant ainsi le cycle de la vie et de la mort. Poïena représente également une forme d'éternité, une permanence sans début ni fin, à l'image de la volute sur la coquille d'un escargot.
L'auteure rejette l'idée traditionnelle des Muses comme sources d'inspiration soumises et obéissantes. Elle les envoie "promener", affirmant sa propre liberté créatrice. Cette attitude iconoclaste se traduit par une remise en question des clichés et des conventions associés à la figure de la muse dans l'art et la littérature.
Le "e" de "une poème" : Une Liberté de Genre
Sanguinetti s'amuse avec la langue et les conventions grammaticales en utilisant l'expression "une poème" pour désigner Poïena. Ce choix délibéré d'attribuer un genre féminin au mot "poème" reflète une volonté de briser les frontières et d'explorer la fluidité des identités.
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Dans une époque où la question du genre est si importante, l'auteure revendique la liberté d'attribuer un sexe au mot "poème", laissant ainsi la place aux "Filles" sans pour autant exclure les "garçons". Cette approche ludique et subversive témoigne d'une volonté de déconstruire les stéréotypes et d'ouvrir de nouvelles perspectives.
Jadis : Un Temps Indéterminé et Universel
Le titre de l'œuvre, "Jadis, Poïena", introduit une dimension temporelle complexe. Le mot "jadis" évoque un passé indéterminé, un temps lointain et presque oublié. Sanguinetti distingue deux types de "jadis" : un "grand jadis" de l'histoire universelle, des mythes et des origines de l'humanité, et un "petit jadis" du destin personnel et anecdotique.
Le poème se situe à la jonction de ces deux temporalités, où le passé individuel se nourrit du terreau de l'histoire collective. Sanguinetti explore ainsi la manière dont le passé nous façonne et nous influence, tout en soulignant l'importance de se déposséder de son "petit je" pour accéder à une expérience illimitée de l'espace et du temps.
Les Enfuies : Des Muses Déchues et Refusées
Dans son poème, Sanguinetti met en scène des "Enfuies", des Muses déchues qui ont perdu de leur superbe et de leur beauté. L'auteure les relègue au rang de "folklore", reprenant les clichés et les attributs conventionnels associés à la figure de la muse (solitude, lune, bois, voile, danse) pour mieux les détourner et les ridiculiser.
Sanguinetti refuse de se laisser inspirer par ces Muses traditionnelles, affirmant sa propre voie créatrice. Elle préfère absorber le monde et l'exprimer à travers son propre "jus de monde", un poème qui est le fruit d'une expérience personnelle et collective.
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Un Chant Cassé : Colère, Humour et Intransigeance
L'œuvre de Sanguinetti se caractérise par un "chant cassé", une expression de colère, d'intransigeance et de refus d'apitoiement. L'auteure utilise des "sorties" qui rabrouent le cérémonial, des cris de liberté essentielle et une rage salvatrice pour lutter contre l'endormissement et affirmer son existence.
Ce chant cassé est vital pour la "santé" du poème, permettant d'exprimer la désespérance et d'aller jusqu'au bout du bout, jusqu'au fond le plus désert et rasé. C'est dans cette mort inadmissible que se trouve la vie, dans le coup de talon envoyé au fond qui fait remonter à la surface, revoir le ciel et retrouver l'air.
L'Enfance : Un Terreau Merveilleux et Hanté
L'enfance est un thème central dans l'œuvre de Sanguinetti, un terreau merveilleux et hanté qui nourrit son imagination et son écriture. L'auteure explore les merveilles et les enfers de l'enfance, sa violence, ses combats intérieurs et sa solitude.
L'enfance ne hante pas, elle habite. Elle reste présente dans le "dedans des yeux", dans les traces et les marques que l'on retrouve dans le visage de l'adulte. Sanguinetti évoque une enfance faite de soleil, de mer, de vent et de calcaire blanc, une enfance de la nage, de la course et des jeux, où s'imprime la couleur de la joie.
Bercer : Un Mouvement de Balancement et d'Illusion
Le verbe "bercer" est polysémique et revêt différentes significations dans l'œuvre de Sanguinetti. Il évoque le mouvement de balancement du berceau, mais aussi l'illusion, la tromperie et l'apaisement.
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Bercer peut signifier endormir, calmer, mais aussi tromper en entretenant de fausses espérances. Il peut également évoquer l'influence de l'enfance, les récits et les paroles dont on est bercé dès le plus jeune âge.
Le Maternel : Violence, Idéalisation et Dépassement
Sanguinetti aborde le thème du maternel dans toute sa complexité et ses contradictions. Elle explore la violence potentielle du maternel originel, la peur de l'accident néonatal et les angoisses liées à la maternité.
Elle souligne également l'idéalisation collective du maternel, la figure de la mère bonne, patiente et parfaite, "sans sexe et sans blessure". Cependant, cette idéalisation conduit aussi au retour de sa négation, à la toute puissance maternelle qui peut s'exprimer dans les deux sens : de la déréliction à la félicité, et inversement.
Sanguinetti évoque la nécessité d'un "paternel de supervision" pour exercer la fonction maternelle de manière équilibrée. Ce paternel, qui peut être incarné par le père ou par d'autres figures d'autorité, apporte un regard extérieur et une supervision qui permettent de dépasser les excès et les dangers potentiels du maternel.
Chanson et Poésie : Une Simplicité Modeste
La poésie de Sanguinetti est souvent comparée à une chanson, par sa simplicité, sa musicalité et son recours à des formes populaires. L'auteure revendique cette simplicité, préférant la flûte du satyre Marsyas à la lyre d'Apollon.
Elle s'inspire des chansons qui ont bercé son enfance, les citant explicitement ou les détournant pour créer des effets de sens nouveaux et inattendus. Sanguinetti utilise des vers courts, des rimes simples et des refrains pour créer une poésie accessible et proche du peuple.
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