Longtemps considérée comme un modèle en matière de système de santé, la France fait face aujourd'hui à une détérioration préoccupante de ses indicateurs de périnatalité. Un des facteurs souvent pointés du doigt est la fermeture progressive des petites maternités à travers le pays. Cet article se propose d'analyser les causes et les conséquences de ces fermetures, ainsi que les pistes de solutions envisagées.
Un Constat Alarmant : La Dégradation des Indicateurs de Périnatalité
La France, autrefois parmi les nations européennes avec les taux de mortalité infantile les plus bas, se retrouve aujourd'hui à la 23e place, entre la Pologne et la Bulgarie. Actuellement, 4,1 bébés sur 1 000 naissances ne survivent pas à leur première année de vie. Ce chiffre, au-delà de sa froideur statistique, révèle un problème profond au sein du système de soins.
Selon Anthony Cortes et Sébastien Leurquin, auteurs du livre "4,1 : le scandale des accouchements en France", l'augmentation de la mortalité infantile est un indicateur clé de dysfonctionnement du système de soins.
Les Causes des Fermetures : Sécurité, Rentabilité et Normes
Depuis les années 1970, la France a vu disparaître 75 % de ses maternités. Le pays comptait 1 300 maternités en 1975, contre seulement 457 aujourd'hui. Les petites structures, souvent jugées non rentables ou ne répondant pas aux nouvelles normes de sécurité, ont été progressivement supprimées.
D'après le professeur Hugo Pilkington, géographe de la santé, les fermetures sont motivées par des raisons de sécurité et de rentabilité. En 1998, des décrets relatifs à la périnatalité ont conseillé la fermeture des maternités réalisant moins de 300 accouchements par an, toujours pour des raisons de sécurité, et ont hiérarchisé les maternités en trois niveaux.
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Hiérarchisation des Maternités
Un décret de 1998 a structuré les maternités en trois catégories :
- Maternités de niveau 1 : Elles prennent en charge les grossesses à bas risque, sans complications.
- Maternités de niveau 2 et 3 : Elles sont dédiées aux grossesses pathologiques et aux grands centres avec des unités de réanimation maternelle et néonatale.
Conséquences Multiples : Éloignement, Surcharge et Manque de Données
La fermeture des petites maternités entraîne plusieurs conséquences néfastes :
- Éloignement géographique : Dans certains départements ruraux, un quart des femmes en âge de procréer vivent désormais à plus de 45 minutes d'une maternité.
- Surcharge des grandes structures : Les maternités de niveau 2 et 3 sont transformées en "usines à bébés", où les équipes médicales sont sous pression, les séjours post-accouchement raccourcis et la prise en charge individualisée devient difficile.
- Manque de données fiables : Contrairement à d'autres pays européens, la France ne dispose pas d'un registre détaillant les causes précises des décès infantiles, ce qui entrave toute tentative d'amélioration.
L'Éloignement Géographique : Un Facteur de Risque
Une enquête a révélé que le risque de décès néonatal est multiplié par deux lorsque le trajet jusqu'à la maternité dépasse 45 minutes. Dans certains territoires insulaires, comme la Corse-du-Sud, la fermeture envisagée de la maternité de Porto-Vecchio contraindrait les femmes à parcourir plus de 2 heures de route pour accoucher à Bastia.
Selon les travaux de la chercheuse Béatrice Blondel, la mortalité néonatale est presque multipliée par quatre quand l'accouchement a lieu hors maternité ou à plus de 45 km de la maternité la plus proche. De 1997 à mars 2019, le nombre de femmes en âge de procréer se trouvant à plus de 45 minutes d'une maternité a plus que doublé.
La Surcharge des Structures Restantes
La fermeture des petites maternités a entraîné une surcharge des grandes structures, transformées en véritables "usines à bébés". Dans les CHU, les équipes médicales sont sous pression, les séjours post-accouchement raccourcis et la prise en charge individualisée devient de plus en plus difficile.
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Le Manque de Données Cruciales
Un autre problème majeur entrave toute tentative d’amélioration : le manque de données fiables. Contrairement à d’autres pays européens, la France ne dispose pas d’un registre détaillant les causes précises des décès infantiles. "Sans ces informations, il est impossible d’identifier précisément les failles du système", déplore Sébastien Leurquin. Plusieurs parlementaires réclament la mise en place d’un tel registre, estimé à un coût dérisoire de 3 millions d’euros. Aussi, l’article 1 de la loi Colombani prévoit la mise en place d’un registre national des naissances, en intégrant au Système national des données de santé (SNDS) des informations aujourd’hui éparpillées ou non exploitées.
Les Débats et Controverses : Sécurité vs. Proximité
La fermeture des petites maternités suscite un débat passionné entre ceux qui privilégient la sécurité et ceux qui mettent en avant la proximité. Le Collège national des gynécologues obstétriciens de France (CNGOF) s'oppose catégoriquement à un moratoire sur la fermeture des petites maternités, arguant que la sécurité est plus élevée dans les pays qui ont renoncé aux petites structures.
Pour assurer la sécurité, les soins doivent obligatoirement reposer sur des équipes stables et soudées. Aujourd’hui, en France, la majorité des équipes sont très fragilisées : on ne compte plus les maternités sans pédiatre ou celles contraintes de faire appel à des médecins intérimaires anesthésistes ou obstétriciens qui ne peuvent pas constituer une équipe véritablement efficace et sûre sur la durée. Il est alors d’autant plus difficile de prendre correctement en charge des grossesses plus à risque avec l’augmentation de l’âge des mères, des taux de diabète, d’hypertension artérielle et des fragilités socioéconomiques », poursuit le CNGOF.
D'un autre côté, les défenseurs des petites maternités estiment que l'éloignement des structures de soins constitue un danger pour les femmes enceintes. Ils soulignent que le risque de décès néonatal est multiplié par deux lorsque le trajet jusqu'à la maternité dépasse 45 minutes.
Le Moratoire : Une Solution Temporaire ?
Le 15 mai 2025, l'Assemblée nationale a adopté un moratoire de 3 ans sur les fermetures de maternités, afin de lutter contre la mortalité infantile. Cependant, cette mesure est contestée par les obstétriciens, qui estiment que la hausse de la mortalité infantile n'est pas directement liée à la fermeture des petites structures.
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Le Cas de la Maternité de Die
La maternité de Die, dans la Drôme, est un exemple emblématique de la lutte pour le maintien des petites maternités. Régulièrement menacée de fermeture, elle bénéficie de dérogations successives en raison de son isolement géographique. Les habitants se mobilisent pour défendre leur maternité, soulignant l'importance de la proximité et de la prise en charge personnalisée.
Pistes de Solutions : Réinvestir, Adapter et Mutualiser
Face à cette crise, plusieurs pistes de solutions sont envisagées :
- Réinvestir dans les maternités de proximité : Donner aux soignants les moyens d'exercer leur métier dans de bonnes conditions.
- Adapter les pratiques : S'inspirer de pays comme l'Italie et la Suède, qui ont su inverser la tendance en adaptant leurs pratiques et en renforçant les dispositifs alternatifs.
- Mettre en place un registre national des naissances : Collecter des données fiables pour identifier les failles du système et orienter les politiques de santé.
- Mutualiser les moyens : Favoriser les Communautés hospitalières de territoire (CHT) pour mutualiser les moyens logistiques et humains entre les établissements.
- Développer des alternatives : Mettre en place des maisons de naissance et des maisons d'attente pour accompagner les femmes enceintes.
L'Importance de la Formation
Il est crucial de former davantage de soignants, notamment des pédiatres, des gynécologues, des gynécologues-obstétriciens, des sages-femmes et des infirmières, afin de garantir la sécurité et la qualité des soins dans les maternités. La loi de finances pour 2025 consacre 215 millions d'euros supplémentaires pour former des professionnels de santé paramédicaux, en lien avec les régions.
Mortalité infantile : démographie et précarité sociale
Les travaux nationaux publiés en 2025 ne confirment pas cette causalité. Ils convergent vers un autre diagnostic : l’excès de mortalité néonatale se concentre dans les communes urbaines les plus défavorisées, tandis que l’accessibilité routière à une maternité concerne, au niveau national, une faible minorité de femmes.
Dans une tribune parue le 13 novembre 2025, le Pr Patrick Rozenberg (Président du Collège National des Gynécologues et Obstétriciens de France, CNGOF) a résumé ce renversement de perspective : « L’augmentation de la mortalité néonatale est ainsi liée à des conditions socio-économiques précaires, et non à la durée du trajet jusqu’à la maternité »[1].
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