L'or, de par sa symbolique et son esthétique très fortes, est un élément majeur nourrissant l’éternel débat entre beauté et idée dans l’art. S’il faut donner dans la philosophie, il convient de citer Platon et son « essence du beau résidant dans l’intelligible » contre Kant pour qui « est beau ce qui plaît universellement sans concept ». Ce courant double, symbolique et esthétique, trouve sa source dans les propriétés exceptionnelles du matériau. C’est donc sous cet angle que cette chronique a choisi de l’aborder, en s’efforçant de mettre en lumière des relations entre les propriétés et ce qu’elles évoquent. Cette mise en relation a conduit à une structure du propos selon trois thèmes : temps, espace et beauté.
L'Or et le Temps : Inaltérabilité et Immortalité
Il est permis de penser, à l’instar d’André Breton dans son épitaphe, que l’artiste « cherche l’or du temps ». Si la fuite du temps est considérée comme une inspiration première pour les artistes, l’or peut, en effet, aider à l’exprimer et justifier ainsi la quête funéraire du Breton de Normandie. L’artiste designer contemporain Marc Newson, avec son sablier (Fig.1) laissant s’égrener un sable d’or fait de particules, improprement qualifiées par lui de nanobilles, est probablement l’un de ceux l’ayant le mieux exprimé.
L’or peut donc constituer une matière essentielle dans l’emploi du temps d’un artiste. La propriété de l’or en jeu pour évoquer le temps est donc l’inaltérabilité. Pour signifier la même chose, le scientifique préférera dire que ce métal présente un haut potentiel d’oxydoréduction, c’est-à-dire une faible capacité à céder ses électrons donc à se dégrader (par oxydation notamment). L’or se préserve donc ainsi et préserve sa noblesse. Ce métal, en effet, appartient, avec le platine, l’argent, le palladium et quelques autres à la catégorie des matériaux dits nobles selon la classification donnée en science des matériaux. L’or est d’autant plus noble qu’il est bien né, ou plutôt « natif » puisqu’il est l’un des rares éléments à se trouver sur terre dans son état d’élément pur et non sous forme oxydé dans un minerai. L’inaltérabilité et la noblesse donnent à l’or un parfum d’éternité que l’artiste, son public ou quiconque aimera respirer voire s’approprier. Ce n’est pas pour rien que la fleur qui l’exhale est l’immortelle, à savoir un chrysanthème jaune à l’image de l’or : pas pour rien non plus que certains iront jusqu’à la mort pour espérer bénéficier de ces vertus de l’or. L’exemple le plus connu est celui de Diane de Poitiers que son élixir de beauté et de jouvence chargé d’or, pris consciencieusement chaque matin au réveil, a fini par empoisonner, manquant ainsi son « mourir jeune mais le plus tard possible ». L’immortalité est décidément plus facilement accessible au mort qu’au vivant. Le pharaon et sa momie plaident, en effet, plus en faveur de l’or que la pauvre Diane pour prétendre à l’immortalité. Son inaltérabilité fait manifestement de l’or un meilleur viatique vers l’éternité : pour la momie ou, mieux encore, pour le dieu puisqu’il en est la chair dit-on (Gauguin seul l’ayant vu en tant que chair humaine). Il suffisait au pharaon d’être ainsi solarisé par l’or (le soleil symbolisant l’or, parce que jaune et à lumière inépuisable semblait-il aux anciens) pour prétendre à l’immortalité. L’or est donc un refuge temporel autant que spatial, jusqu’à en combiner les deux caractéristiques parfois. L’or des reliquaires n’enchâsse-t-il pas les os des saints pour les distinguer ad vitam aeternam des restes périssables des simples humains ? C’est probablement cette quête de l’immortalité qui fait utiliser l’or dans l’art japonais de la réparation, le kintsugi.
L'Or et les Déchets : Paradoxes de l'Art Contemporain
De la réparation au recyclage il n’y a qu’un pas, pouvant marcher sur l’or qui plus est. L’or est, en effet, aujourd’hui, paradoxalement - mais logiquement en ces temps où la confluence des contraires est courante - associé aux déchets comme le souligne, surtout, l’art contemporain qui y puise inspiration. El Anatsui, notamment dans sa carte blanche En quête de liberté à la Conciergerie, en 2021, montre que l’ordure peut se transformer en or durable, le déchet devenant alors magnificence. L’une de ses installations présente un rideau d’or constitué d’un assemblage de cannettes, capsules, boîtes de conserve et autres immondices (Fig. 3). Dans le même ordre d’idée, Hassan Darsi en recouvrant les objets les plus banals d’adhésif doré, recycle leur perception en les « re-désignant », pour employer le faux anglicisme-barbarisme très intelligent déjà utilisé par l’historienne d’art Florence Renault. Cette technique de re-design, commune en art contemporain, permet donc de re-désigner le déchet en or pour en exprimer la symbiose. Le Passager de Ghizlane Sahli en est une récente illustration pour le plastique (Fig.5), suivant en cela les œuvres symbiotiques emblématiques voire scandaleuses de Piero Manzoni, Terence Koh ou Maurizio Cattelan se préoccupant de déchets plus humains. Le premier (Manzoni), dans la conception de son œuvre voulait donner à La merde d’artiste le prix de l’or, tandis que les deux autres aurifiaient (et horrifiaient, par là-même, souvent le public) des toilettes, en traduction probable de la promesse de Lénine « pour des jours meilleurs quand les pissotières seront en or ». L’or est donc associé aux déchets et s’impose même, ainsi, dans l’ère du poubellocène dans lequel le monde est aujourd’hui entré. Cela va jusqu’à faire dire que les déchets, via leur recyclage, représentent l’or de l’avenir voire l’art de l’avenir. A l’inverse, l’or peut aussi lui-même devenir déchet. Par cette identité entre or et déchet, l’or mérite donc aussi le qualificatif de modeste que lui attribue l’écrivain et historien Sylvain Pattieu.
L'Or et l'Espace : Puissance et Vulnérabilité
La réflexion sur le temps inspirée par l’or conduit logiquement au sentiment de puissance que l’immortalité entrevue peut faire naître. Au-delà même de la puissance cette vis aurea (force de l’or) semble conférer invulnérabilité, rien ne la surpassant par définition. Le proverbe marocain, disant que « seule la mort protège mieux que l’or », l’exprime parfaitement, tout en soulignant la proximité, autre que phonique, entre or et mort : proximité déjà évoquée précédemment, d’ailleurs. Axiome : l’or est éternel et sa possession donc donne la puissance, surtout s’il s’y ajoute la notion économique de richesse liée à sa rareté et à son universalité. Tout cela explique le mouvement alchimiste qui a prospéré tant que la science n’avait pas expliqué ce qu’étaient les matériaux, d’où ils naissaient et en quoi l’or se distinguait (ou pas) d’un vil métal. De toute façon, l’alchimie n’était qu’un leurre sinon la pierre philosophale aurait tellement déprécié l’or en le rendant commun qu’il n’aurait plus eu de valeur. Les surréalistes l’avaient bien compris en situant le processus alchimique dans la sphère symbolique comme l’un de leurs célèbres papillons (« Post-it » dirait-on, aujourd’hui) le déclarait ainsi dans les années folles : « Vous qui avez du plomb dans la tête, fondez-le pour en faire de l’or surréaliste ».Tagore, dans un puissant poème allégorique à la conclusion surprenante (in Le jardinier d’Amour, poème LXVI, p 110, nrf Poésie/Gallimard) les rejoint en montrant que la symbolique est bien la plus forte dans la recherche de la pierre philosophale. Plus tard, Yves Klein semblait renchérir sur le sujet en affirmant : « Le don est la pierre philosophale qui existe en chacun de nous ». Pareil investissement dans la quête de l’or ne se justifie que par l’attrait de la puissance qu’il est censé apporter, réellement ou au travers de croyances. Beuys l’avait parfaitement exprimé - et c’est la force de l’art contemporain -, en 1965, dans son action Comment expliquer les tableaux à un lièvre mort ? Il y montra que l’or dont il s’était couvert la tête permettait d’y parvenir grâce à la transformation de ses facultés cérébrales en résultant. Plus prosaïquement, Scaramanga, l’homme au pistolet d’or (et aux trois tétons, signe de puissance et gémellité selon Tournier) dans le film James Bond éponyme, se croit puissant jusqu’à ce que le 007 dans sa quête de l’or, sous la forme de balle tirée par ce même pistolet, le neutralise. Dans le même ordre d’idée, l’action de Franck Ribéry, à Dubaï, mangeant sa célèbre entrecôte recouverte d’or, le Jour de l’An 2019, sans concurrencer celle de Beuys citée plus haut mais digne d’un art contemporain - au moins culinaire - montra aussi le désir de puissance (sportive, en l’espèce) attribué à l’or.
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Adhérence et Durée de Vie : La Fragilité de l'Or
Au-delà de l’axiome : l’or est inaltérable, certes, mais, pour rendre éternel celui qu’il caparaçonne, encore faut-il qu’il ne s’use pas du fait sa faible dureté (voire sa friabilité) et surtout qu’il adhère bien au corps qu’il est censé protéger. C’est, en effet, par l’interface qu’un objet revêtu d’or s’endommage et finit par périr. L’adhérence de l’or sur son support est donc la propriété qui en régira la durée de vie. Elle reste encore une notion difficile à appréhender, les phénomènes physiques d’adhésion étant parmi les plus complexes à étudier en science des matériaux, notamment pour aboutir à la mesure de l’adhérence, singulièrement difficile dans le cas de l’or. C’est pourquoi, il est certain que l’explication donnée, dans la plupart des ouvrages, de la bonne adhérence des feuilles d’or, est un peu courte. Il y est simplement dit, en effet, généralement, que la feuille adhère pratiquement sur tout support parce qu’elle est fine et légère. De la recherche sur le sujet reste donc encore à mener, avec de meilleures chances de progrès que dans le domaine de la transsubstantiation où la science n’a que peu à faire. L’or obnubile donc souvent ceux qui veulent se protéger des effets du temps.
L'Or et la Beauté : Diffusion et Repli
L’or est un combustible dans ce qui pourrait s’appeler navette spatiale pour des mouvements, a priori opposés, de diffusion et de repli. La diffusion est à associer à la propriété de plasticité de l’or, c’est-à-dire sa capacité à être mis en forme, à s’allonger, s’immiscer, ou être réduit en poudre. Il est donc aisé de le faire circuler et en multiplier la présence pour une dissémination pouvant tendre à l’universalité. Tout cela se retrouve sous la forme de la pluie d’or image de la fécondation par Zeus de Danaé dans le mythe du même nom. Les représentations classiques en sont multiples, par Titien, Le Tintoret, Rembrandt, Klimt…, prolongées magistralement dans l’art contemporain par Anselm Kiefer, dont la Danaé est entrée dans les collections du Louvre.
La diffusion de l’or est facteur de démocratie parce qu’il peut toucher une grande population, jusqu’à en être un déchet. Cependant, à la différence de ce qui a été vu dans la partie de ce texte consacrée au temps où le déchet se faisait or, ici c’est bien l’or qui est déchet. Il peut être créé volontairement comme dans Commutable, où l’artiste Chris Doyle voulait que l’or dont il avait recouvert l’escalier d’un pont de Manhattan (le Williamsburg Bridge) pût être emporté par les chaussures des travailleurs l’empruntant. Stéphanie Saadé, avec A Map of Good Memories et son or foulé aux pieds (dans tous les sens du terme), en 2015, avait rejoint pareille inspiration. Yves Klein fut précurseur de ce mouvement de circulation d’or-déchet, quand il libéra des mini lingots d’or dans la Seine mais pas au point de devenir Pactole, faisant ainsi se rejoindre le cours de l’or et celui du fleuve, pour signifier selon ses mots : « Ce que j’aime, ce n’est pas le bénéfice, c’est la circulation ». Ce même principe de diffusion-dissémination s’entend aussi comme composante économique soulignant que l’or est monnayable universellement comme a voulu le montrer James Lee Byars dans JHMBPFOMDFF (1989), sa valeur étant celle qui voudra bien lui être accordée (y compris dans des cotations extrêmes).
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