L'importance de l'affection et de l'attachement dans le développement infantile est un sujet crucial en psychologie. Les travaux de René Spitz, bien que parfois controversés, ont mis en lumière les conséquences désastreuses de la carence affective chez les nourrissons. Cet article explore l'expérience du bébé sans affection, en se concentrant sur les contributions de Spitz et d'autres chercheurs clés comme John Bowlby et Harry Harlow, afin de comprendre l'impact de la privation affective sur le développement psychologique et social de l'enfant.
Les fondements théoriques de l'attachement
Bien que les travaux de René Spitz soient importants, il est crucial de souligner que le véritable fondateur de la théorie de l'attachement est John Bowlby (1907-1990). Sa théorie s'appuie sur deux disciplines : la psychanalyse et l'éthologie. Le terme anglais pour désigner l'attachement est "bonding", bien qu'il soit préférable de réserver ce terme à l'attachement spécifiquement humain.
Des études sur les brebis ont révélé que, dans les heures suivant la naissance, les mères manifestent un soin et une attention très sélectifs pour leurs agneaux, tout en se montrant agressives envers les agneaux étrangers. Cela démontre l'existence d'un lien particulier entre la mère et son enfant.
L'étude décisive de Harry Harlow, en 1958, a mis en évidence les effets de la déprivation maternelle chez les singes. De jeunes macaques, devenus orphelins à la suite d'une épidémie, ont développé une fixation sur les objets présents dans leurs cages, tels que des couvertures, et protestaient lorsqu'on tentait de les leur enlever. Pour confirmer cette observation, Harlow a mené une expérimentation sur huit macaques rhésus, séparés de leur mère à la naissance. Dans chaque cage, il a placé des mannequins imitant des singes adultes, l'un recouvert de linge doux et l'autre de treillis. Un biberon était tantôt disposé sur l'un, tantôt sur l'autre. Des objets inconnus et effrayants étaient également placés dans la cage.
Harlow a constaté que les singes recherchaient avant tout la proximité physique des mannequins, même grossiers et inactifs. Ils préféraient le substitut en tissu doux à celui qui comportait de la nourriture. Après un temps passé auprès du substitut en tissu, les singes commençaient à explorer la cage et à se rapprocher des objets effrayants. À long terme, les singes élevés avec des mères peu répondantes déclinaient, et cette dégénérescence était proportionnelle à la durée de la déprivation. Les symptômes observés, tels que la prostration, étaient similaires à ceux de la dépression anaclitique décrite par Spitz. Ainsi, l'animal en carence d'affection maternelle manifeste une régression intense, soulignant l'importance des interactions parentales pour une véritable socialisation.
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Le mécanisme de l'attachement animal
La question du mécanisme à l'œuvre dans l'attachement animal est complexe. Les animaux agissent à partir d'instincts qui les dirigent vers des objets prédéterminés. Cependant, la progéniture animale présente des caractéristiques spécifiques et des traits individuels indéterminables. L'attention de la mère est très singularisée et exclusive envers son propre enfant.
Les études ont révélé que le phénomène de "bonding" intervient durant une période brève, quelques heures après la naissance. Si la mère n'est pas mise en présence de son jeune pendant cette période sensible, elle ne le lèche pas et ne l'allaite pas, privant ainsi l'enfant des attitudes de soin essentielles. Inversement, si la brebis est placée en présence de son jeune pendant ces premières heures, elle continue à s'en occuper même après une séparation.
D'autres études ont mis en évidence le rôle de facteurs hormonaux, notamment l'oxytocine, dans l'attachement animal. Ainsi, l'attachement animal est déterminé par des facteurs innés et acquis.
Continuité et rupture entre l'attachement animal et humain
Entre l'homme et l'animal, on observe une continuité et une rupture aux plans anatomique, physiologique et éthologique. La similitude réside dans l'attachement de la mère à l'enfant. La différence réside dans la cause de l'attention à l'enfant : libre chez l'homme, même si elle peut être prédisposée, et déterminée par l'instinct chez l'animal. Les capacités cognitives de l'animal sont incapables de transcender le domaine sensible, tandis que le bien de l'éducation présente un contenu intelligible, accessible à la seule intelligence humaine.
Des questions demeurent quant à l'existence d'une période sensible chez l'homme, comme le suggèrent John Kennel et Marshall Klauss. Si cela était établi, constituerait-il un conditionnement ou un déterminisme ?
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La carence affective : les études de René Spitz
L'importance de l'attachement et de l'amour maternel a été mise en évidence par les conséquences délétères de leur absence, ce que l'on appelle la carence affective. René Spitz a mené les premières études scientifiques sur les conséquences de la carence affective. En 1946, il a étudié 123 nourrissons abandonnés, âgés de 12 à 18 mois. La plupart de ces bébés souffraient de symptômes dépressifs jamais décrits chez les enfants. Spitz a décrit deux tableaux : la carence affective partielle (ou dépression anaclitique) et la carence affective totale (ou hospitalisme).
La dépression anaclitique
La dépression anaclitique, terme introduit par René Spitz en 1945, est une forme de dépression apparaissant chez les enfants de moins d'un an qui sont séparés de leur mère. Les signes apparaissent progressivement :
- Au début, l'enfant est pleurnicheur et s'accroche à l'observateur.
- Un mois plus tard, les pleurs deviennent des gémissements plaintifs, et on observe un arrêt du développement physique (perte de poids) et psychique.
- Après deux mois, l'enfant refuse le contact et affiche une rigidité faciale.
- Si la séparation se poursuit, l'enfant devient léthargique.
L'arrêt du développement est particulièrement préoccupant, car le développement est l'acte le plus essentiel de l'enfant.
L'hospitalisme
Si la privation affective dépasse les 18 semaines, tous les symptômes s'aggravent et l'enfant entre dans un état que Spitz a appelé "l'hospitalisme". Le bébé est alors incapable d'établir des contacts affectifs stables et sa santé devient extrêmement fragile, pouvant entraîner la mort.
Confirmation des conséquences à long terme
Une étude de Camberwell a confirmé les conséquences à l'âge adulte de l'abandon pendant l'enfance. 139 femmes âgées de 18 à 65 ans, ayant fait une dépression, avaient été séparées de leur mère avant l'âge de 11 ans. Ces personnes ont elles-mêmes indiqué la corrélation entre leur état actuel et la séparation comme étant d'effet à cause.
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Une autre confirmation est fournie par la procédure du "visage impassible" développée par Tronick. On demande à une mère de garder un visage figé face à son bébé, âgé de 1 à 4 mois, et de ne pas répondre à ses incitations. L'enfant réagit d'abord en cherchant à inciter sa mère, puis, après une vingtaine de secondes, il prend un air inquiet et s'agite.
La "situation étrange" de Mary Ainsworth
Mary Ainsworth a établi expérimentalement, en psychologie clinique, la réalité de la déprivation affective grâce à un protocole appelé "situation étrange". Ce protocole consiste à observer les réactions de l'enfant lors de séparations et de retrouvailles avec sa mère et une personne inconnue.
Dans la "situation étrange", le parent et l'enfant sont laissés seuls, puis le parent quitte la pièce. Une personne inconnue entre et reste seule avec l'enfant. Ensuite, le parent revient et la personne inconnue sort.
Ainsworth a décrit trois types de comportements d'attachement :
- Attachement sécurisé : l'enfant explore librement en présence de sa mère, se montre affecté par son départ et la retrouve avec joie.
- Attachement anxieux-évitant : l'enfant explore peu et ignore sa mère, tant à son départ qu'à son retour.
- Attachement anxieux-résistant : l'enfant est anxieux et collant, se montre très affecté par le départ de sa mère et ambivalent à son retour.
Les études ultérieures ont confirmé cette classification et les pourcentages relatifs de réponses.
Les phases de l'attachement selon Bowlby
Dans sa trilogie "Attachement et perte", Bowlby a établi les fondements conceptuels de sa théorie de l'attachement. Il distingue plusieurs phases :
- La phase de pré-attachement (de la naissance à deux mois) : le bébé manifeste des comportements sociaux indifférenciés (pleurs, sourires, etc.) envers toutes les personnes.
- La phase d'attachement en cours (entre deux et sept mois) : le bébé différencie la principale figure d'attachement (généralement la mère) des autres personnes et manifeste des comportements-signaux clairs d'attachement.
- La phase d'attachement sélectif et exprès (à partir de sept mois) : le bébé s'est véritablement attaché à une figure et manifeste une anxiété de séparation lorsqu'elle s'éloigne.
Les déclencheurs de l'attachement
Différents déclencheurs semblent induire une attitude de soins du côté de la mère. Du côté de l'enfant, les déclencheurs peuvent se répartir selon les récepteurs sensoriels :
- Le bébé reconnaît très tôt le sourire et la forme du visage de la mère. Un nouveau-né de 3 jours est capable de discriminer le visage de sa mère de celui d'une inconnue.
- Il différencie la voix maternelle de la voix d'une inconnue dès 2 à 4 jours.
- Enfin, il discerne l'odeur de sa mère dès le troisième jour après sa naissance.
Les compétences perceptives de l'enfant sont précoces et tournées vers la reconnaissance de la mère, répondant à un besoin d'affection.
L'importance de la mère : au-delà de la nourriture
De l'expérience princeps de Harlow, on peut tirer trois leçons :
- La mère est recherchée par le petit au même titre que l'aliment.
- La mère est préférée à la nourriture.
- L'exploration d'objet s'effectue à partir du rassurement octroyé par la présence maternelle.
La théorie de l'attachement énonce que le besoin de proximité de l'enfant est vital et structurant pour sa construction. La figure d'attachement fonde la curiosité et l'ouverture. Les enfants avec un attachement sécurisé recherchent la proximité physique de la figure d'attachement avec intensité et sont ceux qui s'éloignent le plus. L'exploration met en contact avec la nouveauté, génératrice d'anxiété. L'enfant a besoin d'une base sécurisante pour affronter un objet anxiogène. La relation d'attachement, notamment à la mère, est source de sécurité et joue un rôle pour protéger l'enfant, le construire et l'ouvrir au monde ambiant.
Attachement et autonomie : dépasser la notion de fusion
La psychanalyse appelle fusion le premier comportement du bébé, assimilant l'attachement à la fusion, source de dépendance. Cependant, loin d'aliéner, l'attachement est source de libération : il sert l'autonomie de l'individu et non sa dépendance. De plus, on ne saurait assimiler la fusion et l'attachement.
Une étude de Christiane Robert-Tissot distingue trois types d'attitudes posturales chez le bébé : la posture en fusion, la posture en appui et la posture à distance. Dès l'âge de 1 à 2 mois, l'enfant maîtrise ces trois types d'attitude et les adopte selon les personnes avec lesquelles il se trouve. La fusion signifie une acceptation totale du contact, la posture en appui signifie une acceptation contrôlée et la posture à distance signifie un refus. Ainsi, le bébé exprime son désir ou non de contact et donc son acceptation ou non de la fusion.
L'enfant sait très tôt ajuster une relation et contrôler la distance. Cette compétence intersubjective valorise le rôle de la mère.
Critiques de la théorie de l'attachement
Certains ont objecté à la théorie de l'attachement son monotropisme (l'idée qu'il n'y a qu'une seule figure d'attachement principale) et le féminisme a reproché à Bowlby de figer la femme dans un rôle archaïque.
Les phases de la séparation selon Bowlby
Bowlby a décrit les fameuses phases de la séparation :
- La protestation : réponse active à la séparation, manifestée par des cris, des pleurs et des mimiques effrayées.
- Le désespoir : l'enfant devient passif, triste et replié sur lui-même.
- Le détachement : l'enfant semble se désintéresser de sa figure d'attachement et établit des relations superficielles avec d'autres personnes.
Les études de cas : Genie et les orphelins roumains
L'histoire de Genie, une enfant séquestrée et privée de langage pendant son enfance, illustre les conséquences dévastatrices de la privation sensorielle et affective sur le développement cérébral et cognitif. Malgré des progrès initiaux, Genie n'a jamais acquis pleinement le langage et a conservé des difficultés sociales et émotionnelles.
Les orphelinats roumains, découverts après la chute du régime de Ceausescu, ont révélé l'état épouvantable dans lequel vivaient des milliers d'enfants privés de soins et d'affection. Les études menées sur ces enfants ont confirmé les travaux de Spitz et Harlow, soulignant l'importance des contacts humains pour le développement normal et l'existence de seuils critiques durant lesquels l'absence de stimulation conduit à des séquelles irréversibles.
Les enfants adoptés avant l'âge de 4 mois ont montré une capacité de rattrapage significative, tandis que ceux qui ont passé plus de temps dans les orphelinats ont conservé des déficits plus importants.
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