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Eugénie Bastié et la Polémique des Menstruations : Une Analyse Critique de la Guerre des Idées

Dans le paysage intellectuel français contemporain, la journaliste Eugénie Bastié, figure du Figaro et de CNews, s'est imposée comme une voix influente du conservatisme. Son ouvrage La guerre des idées. Enquête au cœur de l’intelligentsia française (Robert Laffont) a suscité un débat passionné, notamment en raison de ses prises de position sur des sujets sensibles tels que le féminisme, l'identité et les questions de genre. Cet article se propose d'analyser de manière critique les arguments avancés par Bastié, en les confrontant à d'autres perspectives et en explorant les enjeux idéologiques sous-jacents.

L'Ultraconservatisme et le Confusionnisme : Définitions et Enjeux

Pour comprendre la position d'Eugénie Bastié, il est essentiel de définir les termes clés du débat. Selon l'analyse proposée dans La grande confusion, l'ultraconservatisme se caractérise par un mélange d'idéologies associant xénophobie, sexisme et homophobie dans un cadre nationaliste. Le confusionnisme, quant à lui, renvoie à des interférences entre des postures critiques du "politiquement correct" et des thèmes d'extrême droite, de droite, voire de gauche, dans un contexte de recul du clivage gauche/droite.

L'identitarisme, enfin, réduit les individus à une identité principale, homogène et close, en méconnaissant la pluralité des appartenances. Ces définitions permettent de mieux cerner les contours de l'idéologie défendue par Bastié et d'analyser ses arguments de manière plus précise.

La "Guerre des Idées" selon Eugénie Bastié : Un Portrait Étriqué et Déformé

Dans La guerre des idées, Eugénie Bastié prétend dresser un portrait large et pluraliste du monde des idées en France. Cependant, son enquête se révèle étriquée et déformée par ses propres biais ultraconservateurs. La liste des personnes interrogées par l'auteure entre 2017 et 2020 ne comporte que 29 noms, ce qui est peu pour prétendre cerner "le cœur de l'intelligentsia française". De plus, cette liste se caractérise par une surreprésentation des conservateurs et un déséquilibre en défaveur des figures de la production universitaire des savoirs. Des personnalités marquantes de la sociologie, de la philosophie, de l'histoire, de l'anthropologie, de la science politique, de l'économie et de la littérature sont ainsi absentes de son panorama.

Bastié refuse le jugement décliniste du "tout fout le camp" et pointe un "renouveau conservateur" depuis les années 2000. Elle note également que les universitaires sont majoritairement à gauche. Cependant, elle en conclut à une "permanence de l'hégémonie culturelle de la gauche radicale", sans mobiliser d'indices empiriques allant dans ce sens. Elle omet également de préciser qu'au sein de la gauche universitaire, il existe des courants plus ou moins radicaux et plus ou moins modérés.

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Amalgames, Généralisations Abusives et Méconnaissances

L'essai d'Eugénie Bastié est marqué par des généralisations hâtives, des amalgames, des méconnaissances et des incohérences logiques. Les amalgames que l'on a rencontrés dans la récente polémique autour d'un "islamo-gauchisme" largement fantasmé se retrouvent dans son livre. La "nouvelle censure" au profit de la gauche radicale serait étendue, "un mouvement de fond" dans le milieu intellectuel, avec des cas qui "se multiplient". Ce constat généralisateur est principalement basé sur un cas : la désinvitation d'une conférence de Sylviane Agacinski à l'Université Bordeaux-Montaigne en octobre 2019. Une "dictature des identités" serait installée "au cœur des universités françaises", sans guère de données pour l'étayer. "L'islamo-gauchisme" serait "une réalité indubitable du champ intellectuel occidental" et on observerait même "une véritable sanctuarisation de l'islam dans l'espace politique français".

Ces affirmations relèvent davantage du registre de l'évidence que du régime de la preuve. Pourtant, il existe de nombreux indices de stigmatisations de l'islam dans l'espace public.

La Manosphère et l'Antiféminisme : Une Résistance à l'Égalité de Genre

La manosphère, ensemble disparate de blogs, forums et sites web offrant des espaces de discussion aux hommes sur les problèmes propres à la masculinité, constitue un autre aspect important du débat idéologique actuel. Autrefois perçue comme une microsphère marginale, elle est de plus en plus reconnue pour son interconnexion avec d'autres sphères antidémocratiques. La manosphère s'inscrit dans un contexte plus large de droitisation de la société, où une droite radicale s'est réapproprié des thématiques relatives à la vie affective et domestique.

Face à l'imminent danger du "grand remplacement", les acteurs de la manosphère appellent à une résurgence d'une natalité "de souche", plaidant pour un retour à l'utopie domestique des années 1950. Ils critiquent une société accusée d'être "gynocentrée", c'est-à-dire centrée sur les intérêts des femmes. L'analyse de la manosphère s'inscrit à la fois en continuité et en contradiction avec l'étude féministe des médias de masse : en continuité, car les travaux montrent l'omniprésence de débats autour de l'amour et de la sexualité ; en contradiction, car il ne s'agit pas tant de revaloriser les pratiques domestiques que de saisir les reconfigurations public-privé de publics antiféministes.

L'étude des mouvements féministes ne peut faire l'économie des antiféminismes, dont la contre-offensive a été immédiate suite à l'émergence de revendications sociales organisées contre le sexisme. Il est urgent de réagir, dans des médias de masse qui forment nos objets d'étude, face à une nouvelle étape que sont les réseaux masculinistes et/ou antiféministes.

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L'Offensive Transphobe : Une Importation des Stratégies d'Extrême Droite

L'année 2021 a vu l'extrême droite et la droite réactionnaire construire leur propre offensive transphobe. Le site d'extrême droite "Boulevard Voltaire" a consacré un article à la nomination de Rachel Levine, femme transgenre, comme secrétaire adjointe à la Santé aux États-Unis. Eugénie Bastié a publié sur le site du Figaro un article intitulé "Changement de sexe : quid du 'consentement' des mineurs ?". La chaîne VA+ de Valeurs actuelles a publié une vidéo intitulée "Ces transsexuels qui ont fait marche arrière".

Ces articles constituent des ballons d'essai, les premiers publiés sur ce sujet dans des médias d'extrême droite. L'offensive des droites s'intensifie en même temps que celle de l'Observatoire de la petite sirène. Éric Zemmour a comparé les soins consentis aux enfants trans aux tortures du criminel de guerre nazi. Le Figaro a relayé la décision d'un hôpital en Suède de ne plus autoriser l'accès à l'hormonothérapie pour les mineur·es.

À partir du printemps 2021, la transphobie fait partie du répertoire des discours médiatiques convenus de l'extrême droite et de la droite réactionnaire française. Cette opération est une importation des stratégies d'extrême droite outre-Atlantique et outre-Manche. Les premières lois de l'offensive antitrans aux États-Unis datent de 2016.

Lorsque les droites françaises construisent leur offensive transphobe, elles ne produisent aucun nouveau discours. Tous sont repris des arguments développés par les transphobes américains, ou occasionnellement, opportunément empruntés au registre des féministes transphobes. Le Rassemblement national a lancé une association d'élus pour lutter contre le "poison du wokisme", se faisant l'écho de polémiques états-uniennes sur la place des femmes trans dans le sport de haut niveau.

Jacqueline Eustache-Brinio, sénatrice LR, a annoncé la création d'un "groupe de travail sur la transidentification des mineurs" composé de sénateur·ices LR, pour étudier "la hausse croissante des demandes de changements de sexe chez les enfants et surtout les adolescents". Ce groupe de travail a invité à des auditions les associations trans et médecins spécialistes de la transidentité, mais celles-ci sont volontairement noyées dans les nombreuses personnalités transphobes par ailleurs auditionnées.

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Le rapport, publié fin mars 2024, reprend quasi intégralement l'argumentaire de la Petite Sirène et a été écrit en grande partie par Caroline Eliacheff et Céline Masson. Une proposition de loi interdisant les soins pour les mineur·es, à l'image des législations des conservateurs américains, est déposée dans la foulée.

Les Racines de l'Offensive Transphobe : Un Agenda Antigenre Ancré dans le Paysage Politique Français

L'offensive contre les droits des personnes trans s'inscrit dans un agenda antigenre ancré solidement dans le paysage politique français. Les secteurs de la droite déjà habituellement mobilisés contre les droits des femmes se sont emparés en premier du sujet de la transidentité, en particulier ceux issus de la Manif pour tous et proches de l'Église catholique.

En 2012, la création de la Manif pour tous est l'aboutissement, dans les milieux catholiques, d'une longue construction d'un discours antigenre. C'est dès le début des années 2000 qu'est forgé, directement sous l'impulsion du Vatican, le concept de "théorie du genre". Le Vatican place au centre du débat le terme de genre, et plus particulièrement les expressions de "théorie du genre" et d'"idéologie du genre".

Cette offensive ne se nourrit que très peu d'un discours religieux. Au contraire, plusieurs commissions sont mises en place, qui produisent une critique avant tout politique et idéologique du féminisme contemporain. Les idéologues du Vatican lisent les théoriciennes féministes et perçoivent la dimension révolutionnaire de leur propos.

C'est cette entreprise de production idéologique qui nourrit les mouvements "antigenre" depuis le début des années 2000. Toutes les mobilisations, contre le mariage pour les couples homosexuels, contre leur droit à avoir des enfants, contre l'éducation à la sexualité à l'école, et aujourd'hui contre les droits des personnes trans, aboutissent à un seul argument : ces progrès mettraient en danger la binarité et la complémentarité homme-femme, et à ce titre seraient contre-nature et dangereux.

Dans les groupes catholiques mobilisés contre les droits des personnes trans, on retrouve l'association Juristes pour l'enfance, à peine sortie de son combat contre l'ouverture de la PMA aux couples lesbiens. En 2023, cette association attaque frontalement, au sein de la Haute Autorité de santé française, le groupe de travail chargé d'élaborer de nouvelles recommandations médicales pour la prise en charge des personnes trans.

Tout ce discours prend pied sur un fond d'homophobie et de transphobie puissant chez une partie de la population française. En 2013, la Manif pour tous a perdu, mais a créé et consolidé un puissant mouvement, qui constitue un des piliers de la droite réactionnaire contemporaine.

La Droitisation des Médias : Un Terrain Fertile pour les Idées Réactionnaires

Depuis dix ans, un pôle réactionnaire se consolide et gagne en influence au sein du champ journalistique. L'empire de Vincent Bolloré en est la clé de voûte, qui met à profit une concentration à la fois horizontale et verticale. À l'avant-poste de cette contre-révolution réactionnaire, CNews prospère sur une politique de réduction des coûts.

Les formats produits à peu de frais - talk-shows, interviews, éditos, etc. -, se taillent la part du lion, où prévalent l'entre-soi et les discussions "à la bonne franquette". Gourmands en chroniqueurs, ces dispositifs sont devenus en quelques années le point de rencontre et la vitrine de premier plan des réactionnaires et de l'extrême droite identitaire. Les plateaux de Bolloré servent de tremplin pour de "jeunes pousses" et recyclent des journalistes ayant occupé des positions de pouvoir dans les médias "légitimes".

La circulation sans entrave des commentateurs réactionnaires est un phénomène structurel. Des militants identitaires ont pignon sur rue. Le service public n'est pas en reste.

"Depuis le début des années 2000, devenir identitaire n'a jamais été aussi rentable", résume le sociologue Samuel Bouron. Les médias les font vivre et leur force de frappe est d'autant plus puissante qu'elle reçoit le concours de grands capitalistes.

L'année électorale a permis à la rhétorique et aux théories réactionnaires de prospérer, y compris sur l'audiovisuel public. Une tendance que le nombre inédit de députés RN devrait accentuer.

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