Introduction
La notion d'"enfant de Valparaíso" est bien plus qu'une simple désignation géographique. Elle englobe une identité riche, forgée par l'histoire particulière de cette ville portuaire chilienne, son cosmopolitisme, son patrimoine architectural unique et les défis sociaux auxquels elle est confrontée. Cet article se propose d'explorer les différentes facettes de cette définition, en s'appuyant sur l'histoire de la ville, son héritage européen, les enjeux patrimoniaux et la réalité sociale de ses habitants.
Valparaíso : Un Port Cosmopolite Façonné par l'Histoire
Valparaíso, située dans une baie en forme d'amphithéâtre naturel, a connu un essor spectaculaire au XIXe siècle, après la déclaration d'indépendance du Chili en 1810 et la libéralisation du commerce. Ce petit village de pêcheurs s'est transformé en un centre d'attraction majeur de la côte sud du Pacifique en une dizaine d'années. Cette expansion économique et commerciale s'est accompagnée d'une forte croissance démographique, alimentée par les vagues d'immigration européenne.
Dès le début, les immigrés européens se sont installés dans des quartiers distincts, créant un paysage urbanistique et culturel unique. Cette configuration urbaine est indissociable de la fonction portuaire de Valparaíso et de son caractère cosmopolite d'autrefois. Il est donc essentiel de comprendre comment les communautés d'immigrés ont cherché à préserver leurs valeurs et traditions à travers les traces urbanistiques européennes qu'elles ont laissées.
L'Héritage Européen : Une Influence Architecturale et Culturelle Profonde
Les Britanniques et les Allemands furent les premiers Européens à s'installer à Valparaíso, à une époque d'effervescence et de progrès. Beaucoup étaient liés au domaine maritime, mais d'autres travaillaient dans les chemins de fer ou avaient fondé leurs propres entreprises commerciales. Leur prospérité économique s'est traduite par une volonté de confort matériel.
Fidèles aux habitudes de la bourgeoisie anglo-saxonne de la fin du XIXe siècle, les Britanniques ont fui l'agitation de la plaine pour le calme des cerros (collines). William Bateman, un commerçant anglais, fut le premier à construire une maison sur le cerro Alegre, imité par ses compatriotes, puis par les communautés allemande et française.
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Les immigrés, en particulier les Britanniques, ont construit des maisons de style européen qui leur rappelaient leurs terres d'origine : maisons à deux étages avec jardin, balcon ou véranda. De nombreux éléments architecturaux néo-victoriens, tels que les bow-windows, les fenêtres à guillotine et les mansardes, donnent aux cerros un aspect anglo-saxon. Certains espaces intérieurs reproduisent également l'agencement architectural de la bourgeoisie européenne.
Cependant, les habitations du cerro Alegre et du cerro Concepción ne sont pas entièrement calquées sur leurs modèles européens. Elles s'intègrent parfaitement à l'environnement porteño, au climat méditerranéen de Valparaíso, à la proximité de l'océan et aux pentes abruptes des cerros. L'homogénéité des maisons est également frappante : elles sont toutes de la même taille, permettant à chacune de bénéficier de la vue sur la baie.
Quelques bâtiments, plus somptueux que les autres, rompent l'harmonie des cerros. Ce sont généralement les anciennes résidences de personnages influents, comme le Palacio Baburizza, un exemple remarquable du style Art Nouveau à Valparaíso. Le Palacio Baburizza fut ensuite acheté par Pascual Baburizza, un homme d'affaires d'ascendance yougoslave qui avait fait fortune dans le salpêtre.
Les collèges, tels que le Colegio Aleman (1857), le Colegio Mackay (1857) et le Colegio Monjas Inglesas Santa Isabella (1916), témoignent également de l'influence européenne. Le déclin de Valparaíso, accéléré par l'ouverture du canal de Panama en 1914, a mis fin à la vie européenne du cerro Alegre et du cerro Concepción. Les familles ont quitté ces quartiers pour Viña del Mar, emmenant avec elles les collèges.
Les églises fondées par les communautés européennes (anglicane, luthérienne et catholique) sont toujours fréquentées par les descendants d'immigrés, qui reviennent à leurs racines dans le cerro Alegre et le cerro Concepción. L'église anglicane San Pablo, inaugurée en 1857, témoigne de l'intolérance religieuse de l'époque. La communauté allemande a construit son église luthérienne en 1865, après l'instauration de la tolérance religieuse.
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L'histoire du cerro Alegre et du cerro Concepción commence avec l'arrivée des Européens. C'est dans ces collines que les communautés d'immigrés ont choisi de s'installer et de fonder des institutions pour préserver leurs valeurs et traditions. Le paysage urbain de ces cerros est le fruit d'une adaptation aux particularités de la ville portuaire.
Patrimoine et Identité : Un Enjeu de Préservation et de Développement
Depuis le début des années 1990, on assiste à un intérêt croissant pour la préservation du patrimoine de Valparaíso. La nomination de la ville par l'Unesco en 2003 a renforcé cette tendance, en mettant en évidence le potentiel touristique du patrimoine comme solution de développement alternative pour compenser le ralentissement de l'activité portuaire.
Il serait exagéré d'affirmer que l'immigration européenne continue d'être à l'origine du maintien économique de la ville grâce aux traces qu'elle y a laissées. Néanmoins, il est intéressant de noter que l'exploitation du patrimoine européen joue un rôle important dans le développement du port.
La notion de patrimoine est intrinsèquement liée à celle d'humanité. Le patrimoine culturel de Valparaíso regroupe des legs tangibles (lieux, monuments, architecture) et intangibles (coutumes, arts, connaissances). Parmi ces legs, certains proviennent de l'immigration européenne.
La genèse de la candidature de Valparaíso à la nomination comme "Patrimoine Mondial" fut un processus complexe. Au moment d'établir un dossier de candidature pour l'Unesco, deux visions du patrimoine porteño s'affrontèrent. La première, plus "essentialiste", valorisait le lien entre le port et son cadre naturel. La seconde, plus "historique", mettait en valeur les caractéristiques historiques du port comme lieu d'intégration du Chili au système économique mondial au XIXe siècle.
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En 2003, l'Unesco a inscrit Valparaíso sur la liste du patrimoine mondial sur la base du critère culturel. Le comité a reconnu que Valparaíso constitue un témoignage exceptionnel de la première phase de mondialisation à la fin du XIXe siècle, lorsqu'elle est devenue le premier port de commerce sur les voies maritimes de la côte pacifique de l'Amérique du Sud.
Cette période de développement est caractérisée par l'intégration du Chili au commerce mondial et par l'arrivée des immigrants européens. Les commerçants britanniques et allemands, ainsi que les immigrants français, italiens et espagnols, ont marqué l'essor de la ville. Le XIXe siècle est généralement décrit comme la période où le port prend la forme qu'on lui connaît aujourd'hui : une ville cosmopolite, un "cocktail de razas" selon l'expression de Joaquín Edwards Bello.
La nomination de Valparaíso comme patrimoine mondial implique des engagements pour protéger et mettre en valeur ce patrimoine.
Les Défis Sociaux et la Réalité des Enfants de Valparaíso
Bien que Valparaíso ait retrouvé son dynamisme et soit considérée comme la capitale culturelle du Chili, la ville est confrontée à des défis sociaux importants. La crise sociale d'octobre 2019 a fragilisé les institutions et affaibli l'économie chilienne, augmentant les inégalités sociales.
Un rapport de l'OCDE de 2017 a révélé que près de 20 % des enfants chiliens vivent dans la pauvreté. Bien que le Chili ait ratifié la Convention relative aux Droits de l'Enfant (CDE) en 1990, les enfants issus de familles pauvres peuvent encore difficilement accéder aux services de santé. De plus, les enfants chiliens subissent encore trop souvent des maltraitances.
Sur le plan de l'éducation, le Chili bénéficie du taux d'alphabétisation le plus élevé d'Amérique du Sud (96 %). Cependant, l'éducation dépend encore des moyens financiers des familles. Les établissements publics primaires et secondaires ont peu de ressources et sont souvent surpeuplés.
Un rapport de 2013 de l'Organisation internationale du travail indique que près de 220 000 enfants entre 5 et 17 ans travaillent, notamment dans la construction, l'agriculture, l'hôtellerie ou le commerce. 90 % d'entre eux effectuent des métiers susceptibles de nuire à leur santé physique, mentale ou à leur sécurité.
Le BICE (Bureau International Catholique de l'Enfance) est présent au Chili depuis 1997 et intervient essentiellement à Santiago et dans la région de Valparaíso. Il y mène des projets de lutte contre la violence à l'encontre des enfants. Depuis 2012, le BICE a constitué un réseau national, la Mesa pro BICE Chili, regroupant une dizaine d'organisations de protection de l'enfance chilienne.
Ainsi, être un "enfant de Valparaíso" aujourd'hui, c'est aussi grandir dans un contexte de défis sociaux, où l'accès aux droits fondamentaux peut être compromis.
L'Immigration Italienne : Un Exemple de Communauté et d'Identité
L'Italie fut l'un des pays les plus touchés par le mouvement de la "grande émigration" qui engloba l'Europe à l'aube de l'ère industrielle. Si la plupart restèrent sur le continent européen (52%), nombreux furent ceux qui se tournèrent aussi vers l'Amérique (44%). Le Chili n'a pas été un pôle d'immigration majeur, mais l'immigration européenne a joué un rôle fondamental dans la formation de la société chilienne et de son identité.
Le cas de la colonie italienne de Valparaíso illustre parfaitement ce phénomène. Les Italiens ont constitué un noyau communautaire qui peut paraître quantitativement dérisoire par rapport aux communautés de leurs confrères établies en Argentine ou au Brésil. Néanmoins, compte tenu de leur nombre réduit, l'impact qualitatif qu'ils ont pu exercer au sein de Valparaíso est considérable.
L'immigration italienne à Valparaíso s'inscrivit dans un mécanisme de "regroupement familial". Elle comprenait donc essentiellement des travailleurs individuels venant rejoindre leur famille pour travailler avec un compatriote ou de façon indépendante. 80% des Italiens installés à Valparaíso provenaient de Ligurie.
Les Italiens se sont rapidement organisés en une véritable communauté, fondée sur des liens objectifs tels la famille, la langue ou la religion. La communauté italienne s'est créée autour d'une forte conscience collective. Les trente institutions italiennes qui constituent la communauté italienne apportent ainsi une preuve tangible de cette forte solidarité à la fois nationale, régionale et familiale.
Cependant, avec le passage des années et la mixité des mariages, l'italianité s'est peu à peu dissoute et la communauté italienne, bien que toujours existante, traverse une grave crise.
La Parrocchia italiana, la Scuola Italiana et la Casa d’Italia étaient autrefois le cœur de la communauté. La première institution italienne de Valparaíso fut celle des pompiers, la Sesta Compgnia dei Pompieri « Cristoforo Colombo » (1858). La Società Italiana di Beneficenza (1871) apporta la deuxième pierre à l’édifice institutionnel italien de la ville.
Les Italiens ont par la suite créé les associations qui leur permettraient d’avoir leurs propres lieux de loisir, de rencontre et, surtout, d’éducation. On compte encore aujourd’hui, entre Valparaíso et Viña del Mar, trois sociétés sportives et six associations culturelles qui ont pour buts de divulguer la culture italienne et de resserrer les liens entre les membres de la communauté.
Depuis 1923, l’ensemble des institutions de la Quinta Región sont intégrées au sein du Consiglio della Comunità Italiana de la Quinta Región qui, sans remettre en cause leur autonomie, est chargé de coordonner et de communiquer leurs activités au reste de la communauté.
La Parrocchia Italiana a joué un rôle considérable dans les premières années de la communauté italienne : elle était le lieu de réunion de tous les membres et organisait de nombreuses activités. L’Eglise chercha à jouer un rôle actif d’assistance morale, matérielle et spirituelle auprès des immigrés italiens installés en Amérique.
La Scuola Arturo dell’Oro ouvrit ses portes en 1933. Son nom vise à inculquer un esprit de sacrifice pour la patrie. En 1941, la Scuola est transférée dans un imposant bâtiment à l’architecture fasciste qui put offrir aux enfants de la communauté italienne des infrastructures modernes et complètes.
La Casa d’Italia était le lieu de rencontre parexcellence des membres de la communauté italienne qui venaient passer du temps ensemble dans leurs moments d’oisiveté. La Casa d’Italia est le fruit d’une fusion entre deux corporations à caractère social : le Circolo Italiano di Valparaíso (1886) et le Club Italiano (1912).
Ces institutions ont été créées à une époque où la solidarité entre les membres de la collectivité italienne était vive. Parmi les 12 institutions qui ont disparu, une partie n’a pas survécu au tremblement de terre de 1906.
L'histoire de la communauté italienne de Valparaíso illustre la complexité de la notion d'"enfant de Valparaíso", où l'héritage culturel et l'identité se construisent à travers les vagues d'immigration et les interactions entre les différentes communautés.
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