L'histoire des luttes progressistes aux États-Unis regorge de figures féminines, dont la judéité est souvent méconnue, qui ont joué un rôle central dans les combats pour la justice sociale, l'égalité et les droits civiques. Des organisations de grèves ouvrières aux mouvements féministes radicaux, en passant par la lutte contre la ségrégation raciale, ces militantes juives ont marqué l'histoire. Parmi elles, Emma Goldman se distingue par son engagement radical en faveur du droit à l'avortement, un combat qui résonne encore aujourd'hui.
Introduction : Un héritage de lutte et de solidarité
Cet article se propose d'explorer l'influence de figures marquantes telles qu'Emma Lazarus, Clara Lemlich, Bella Abzug ou Gloria Steinem, et plus particulièrement le rôle d'Emma Goldman dans la lutte pour le droit à l'avortement. Que leur engagement ait été motivé par une foi profonde, un idéal universaliste ou le souvenir des oppressions passées, toutes ont contribué à façonner l'Amérique. Leurs accomplissements illustrent la manière dont l'histoire et les sources juives peuvent se transformer en puissant moteur d'action et de changement.
Emma Goldman : Une anarchiste féministe engagée pour le droit à l'avortement
Emma Goldman (1869-1940) était une anarchiste, féministe et militante pour le droit à l'avortement d'origine lituanienne. Elle a émigré aux États-Unis en 1885 et est rapidement devenue une figure de proue du mouvement anarchiste américain. Goldman était une ardente défenseure de la liberté individuelle, de l'égalité des sexes et de la justice sociale. Elle a milité pour le droit de vote des femmes, la liberté d'expression et le droit à l'avortement.
Le contexte de l'avortement illégal au début du XXe siècle
Au début du XXe siècle, l'avortement était illégal aux États-Unis, comme l'analyse cet article sur l’évolution du mouvement pour le contrôle des naissances après l’adoption de lois répressives, votées en 1873 aux États-Unis et en 1920 en France. La loi Comstock de 1873 interdisait la diffusion d'informations sur la contraception et l'avortement, ainsi que la vente de contraceptifs. Les femmes qui avortaient risquaient des poursuites pénales, et les médecins qui pratiquaient des avortements étaient passibles de prison.
Cette interdiction n'empêchait pas les femmes d'avorter, mais elle les obligeait à recourir à des avortements clandestins, souvent pratiqués dans des conditions dangereuses par des personnes non qualifiées. Les complications liées à ces avortements illégaux étaient une cause importante de mortalité maternelle.
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L'engagement d'Emma Goldman pour le droit à l'avortement
Emma Goldman considérait que l'interdiction de l'avortement était une violation des droits des femmes. Elle estimait que chaque femme avait le droit de décider si elle voulait ou non avoir des enfants. Goldman plaidait pour la légalisation de l'avortement et pour l'accès à des avortements sûrs et abordables pour toutes les femmes.
Elle a dénoncé l'hypocrisie de la société qui condamnait l'avortement tout en ignorant les conditions de pauvreté et de désespoir qui poussaient de nombreuses femmes à y recourir. Goldman a souligné que l'avortement était souvent le seul recours pour les femmes qui n'avaient pas les moyens d'élever un enfant ou qui étaient victimes de violences sexuelles.
Les discours et les actions d'Emma Goldman
Emma Goldman a prononcé de nombreux discours et écrit de nombreux articles en faveur du droit à l'avortement. Elle a également organisé des manifestations et des actions de désobéissance civile pour protester contre les lois anti-avortement.
Dans son essai "Le droit à l'avortement", publié en 1916, Goldman affirmait que "chaque femme a le droit absolu de contrôler son propre corps et de décider si elle veut ou non devenir mère". Elle dénonçait "l'ignorance, la superstition et l'hypocrisie" qui entouraient la question de l'avortement et appelait à une "révolution dans la pensée et dans l'action" pour garantir aux femmes le droit à l'avortement.
Goldman a également critiqué le mouvement féministe de son époque, qu'elle jugeait trop timide et trop conservateur sur la question de l'avortement. Elle estimait que les féministes devaient se battre avec plus de détermination pour le droit à l'avortement, car il s'agissait d'une question fondamentale pour l'émancipation des femmes.
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L'héritage d'Emma Goldman dans la lutte pour le droit à l'avortement
Emma Goldman a été une pionnière dans la lutte pour le droit à l'avortement. Son engagement et ses idées ont influencé de nombreuses féministes et militantes pour les droits reproductifs. Bien que l'avortement soit légal aux États-Unis depuis 1973, le combat pour le droit à l'avortement continue d'être d'actualité. De nombreux États ont adopté des lois restrictives qui rendent l'avortement difficile d'accès pour de nombreuses femmes.
L'héritage d'Emma Goldman nous rappelle l'importance de défendre le droit à l'avortement comme un droit fondamental des femmes et de lutter contre toutes les formes de restriction et de stigmatisation de l'avortement.
Les racines historiques de l'engagement des femmes juives (1900-1960)
L'engagement des femmes juives dans les luttes sociales et politiques aux États-Unis a des racines profondes. Dès le début du XXe siècle, elles se sont mobilisées pour défendre les droits des travailleurs, lutter contre le racisme et promouvoir l'égalité des sexes.
Les luttes ouvrières et le rôle des femmes juives
Au début du XXe siècle, de nombreux immigrants juifs travaillaient dans l'industrie textile, où les conditions de travail étaient difficiles et les salaires bas. Les femmes juives ont joué un rôle important dans les luttes ouvrières pour améliorer ces conditions.
En 1902, Fanny Levy a organisé le boycott de la viande casher au Lower East Side, à New York, pour protester contre la hausse des prix. En 1909, Clara Lemlich a lancé le "soulèvement des 20 000", une grève massive des ouvrières du textile qui a permis d'obtenir des avancées concrètes en matière de salaires et de conditions de travail. Clara Lemlich, comme des centaines de femmes, sera tabassée par les forces de l’ordre et blacklistée pour trouver du travail dans l’industrie. Cette grève est connue sous le nom du soulèvement des 20 000 et permit de nombreuses avancées concrètes, comme quatre jours de congés payés d’avance par an. Avec Pauline Newman, Rose Schneiderman, Fannia Cohn, et le soutien d’Emma Goldman, les grévistes démontrent que les femmes ont toute leur place dans les syndicats jusque-là réservés aux hommes.
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Ces luttes ont démontré que les femmes juives étaient capables de s'organiser et de se battre pour leurs droits. Elles ont également contribué à renforcer la solidarité entre les différents groupes d'immigrants et à promouvoir la justice sociale.
La lutte contre le racisme et l'engagement des femmes juives
Les femmes juives se sont également engagées dans la lutte contre le racisme et la ségrégation raciale. Elles ont participé au mouvement des droits civiques et ont soutenu les Afro-Américains dans leur combat pour l'égalité.
A l’instar de Carol Ruth Silver qui passa 40 jours derrière les barreaux au tout début des années 1960 pour son action de « Freedom Rider »², et ont risqué leurs vies, parfois, pour leurs prises de position et leurs actions au sein du mouvement des droits civiques et de l’égalité raciale. Certaines, à l’instar de Rita Schwerner, ont œuvré directement dans les États du Sud des États-Unis. Elle s’y rend d’ailleurs avec son mari, alors qu’ils ont 20 et 22 ans, en 1964, pour enseigner dans une Freedom School - les Freedom Schools sont des écoles temporaires, alternatives et gratuites pour les Afro-Américains, pour permettre d’atteindre l’égalité - et participer à une campagne d’inscriptions des Afro-américains sur les listes électorales. Son mari Michael Schwerner est alors assassiné par le Ku Klux Klan avec deux autres militants. La veuve Rita met immédiatement l’accent sur le fait que les médias ont mis en lumière ces meurtres connus sous le nom des Freedom Summer Murders parce que les victimes n’étaient pas toutes des Noirs du Mississippi. Elle continuera son combat en poursuivant des études de droit et en se spécialisant dans le droit reproductif et lié à l’adoption. Rita Schwerner et son histoire sont devenues les icônes de la lutte et des sacrifices pour les droits civiques, où les femmes juives sont surreprésentées comparativement à leur proportion dans la société américaine.
Elles ont fait de la prison, souvent, et ont risqué leurs vies pour leurs prises de position et leurs actions au sein du mouvement des droits civiques et de l'égalité raciale. Certaines, comme Rita Schwerner, ont œuvré directement dans les États du Sud des États-Unis.
Le National Council of Jewish Women
Certaines associations non spécifiquement juives, notamment féministes, voient effectivement dans leurs rangs une surreprésentation des femmes juives. D’autres associations ont vu le jour par et pour les femmes juives. C’est le cas du National Council of Jewish Women, créée par Hannah Greenebaum Solomon en 1893. Elle en fut la présidente jusqu’en 1905. Inspiré de clubs de femmes à Chicago, le NCJW a pour vocation de soutenir les femmes juives et leurs rôles dans la transmission du judaïsme, ainsi que de soutenir les réformes sociales, avec une aide particulière aux immigrant·e·s. Hannah Solomon a toujours considéré les missions philanthropiques et d’éducation de l’association comme une extension des obligations religieuses. Aujourd’hui, le NCJW continue d’œuvrer pour les réfugiés, le droit à l’avortement et l’éducation.
L'âge d'or du féminisme juif
Dans les années 1960 et 1970, le féminisme juif a connu un essor important. Les femmes juives ont joué un rôle de premier plan dans le mouvement de libération des femmes et ont contribué à faire évoluer les normes sociales concernant les rôles et les relations entre les sexes.
Les figures majeures du féminisme juif
Betty Friedan est journaliste et elle révolutionne le féminisme avec son livre The Feminine Mystique (1963), qui dénonce le rôle restrictif imposé aux femmes américaines. Il devient un manifeste pour des millions de femmes, ouvrant la voie à leur libération. Bella Abzug, surnommée « Battling Bella », est une avocate, militante et membre du Congrès qui défend les droits des femmes et des minorités. Gloria Steinem, cofondatrice de Ms. Magazine - avec Letty Cottin Pogrebin, plaide pour un féminisme intersectionnel, reliant les luttes raciales, économiques et sociales.
Ces trois femmes sont loin, très loin, d’être les seules, à tel point que Joyce Antler consacre un ouvrage complet sur les féministes juives radicales américaines³. D’Adrienne Rich à Blu Greenberg, Antler examine le rôle crucial des femmes juives dans le mouvement féministe américain de la seconde moitié du XXᵉ siècle. Elle explore le parcours de nombreuses femmes juives actives et dirigeantes du mouvement de libération des femmes aux États-Unis, de l'après-guerre à la fin des années 1990, en mettant en lumière la proportion importante de femmes juives dans le mouvement féministe américain, bien supérieure à leur poids démographique. Elle décrit les luttes menées par ces femmes dans divers domaines : santé, droits reproductifs, réforme des pratiques religieuses juives, reconnaissance des lesbiennes, campagnes antiracistes.
Les collectifs féministes juifs
Si, dans les années 1960, les féministes juives rejoignent ou créent des collectifs en mixité, à partir des années 70, elles s’investissent davantage au sein de collectifs en non mixité choisie. Elles évitent ainsi l’antisémitisme en créant des espaces safe où toutes leurs identités sont respectées, et/ou elles valorisent leur héritage et s’attachent à faire évoluer les communautés juives, et leurs mentalités. Parmi les collectifs féministes juifs, on peut citer :Ezrat Nashim (association religieuse)Brooklyn Bridge (groupe laïc)Chutzpah (groupe laïc)Di Vilde Chayes (groupe radical juif lesbien)
Les impacts du féminisme juif
Les féministes juives ont contribué à faire évoluer les normes sociales concernant les rôles et les relations entre les sexes. Leur activisme a influencé les relations avec d'autres minorités ethniques aux États-Unis. Elles ont contribué à faire évoluer la pensée, la politique et la religion au sein de la communauté juive américaine et ont œuvré pour la modification des prières, de la liturgie et de la théologie juive. Leurs luttes ont porté sur la santé, les droits reproductifs, et la reconnaissance des lesbiennes. Elles ont contribué au rapprochement entre féministes juives américaines et israéliennes, notamment suite aux conférences internationales des femmes.
L'héritage de l'oppression comme moteur d'engagement
On peut voir dans l’engagement de… En ce jour de grève nationale et à la veille de la Journée internationale des droits des femmes, des voix s’élèvent qui appellent à une « convergence des luttes ». Mais comment articuler combats féministes et luttes sociales ? La réforme des retraites, cela a été souligné en maints endroits, pénalisera davantage les femmes. Forts de cet enseignement, de nombreux militants, rejoints par les syndicats et partis, veulent ainsi voir dans le 7 et le 8 mars plus qu’un simple hasard de calendrier qui verrait s’enchaîner deux journées d’action indépendantes l’une de l’autre : une mobilisation contre la réforme des retraites d’un côté, en faveur des droits des femmes de l’autre. L’actrice Adèle Haenel a notamment appelé, dans une prise de parole remarquée à l’université Paris 8, à construire une « grève féministe » dans la continuité de la grève générale et reconductible du 7 mars, signifiant avoir « plein d’idées sur ce que devrait être un monde post-capitaliste, c’est-à-dire communiste ». Mais comment articuler le combat féministe et les luttes sociales ? Les revendications peuvent-elles réellement se confondre ? N’est-il pas nécessaire de les distinguer a minima ? L’idée d’une « Journée internationale des femmes », il faut le noter, voit le jour en 1910 à l’initiative notamment de deux militantes socialistes : l’Allemande Clara Zetkin (1857-1933) et la Soviétique Alexandra Kollontaï (1872-1952). Son existence est donc d’abord le fait du mouvement ouvrier, et non du mouvement féministe. Le texte de la résolution d’une telle journée, approuvé par la Deuxième Internationale, précisait ainsi que « les femmes socialistes de tous les pays devraient l’organiser en collaboration avec les organisations politiques et syndicales ».
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