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Abdelaziz Bouteflika : Une vie au service de l'Algérie, de l'indépendance à la contestation

Abdelaziz Bouteflika, figure emblématique de l'Algérie contemporaine, s'est éteint le vendredi 17 septembre 2021 à l'âge de 84 ans dans sa résidence de Zéralda, près d'Alger. Son parcours, intimement lié à l'histoire de l'Algérie, est marqué par son engagement dans la guerre d'indépendance, son rôle de diplomate influent et ses deux décennies à la tête de l'État algérien.

Jeunesse et engagement dans la guerre d'indépendance

Abdelaziz Bouteflika est né le 2 mars 1937 à Oujda, au Maroc, dans une famille modeste originaire de Tlemcen, en Algérie. Ses parents s’occupaient d’un hammam. Il a étudié à Oujda et a quitté l'école en 1950. Dès l'âge de 19 ans, en 1956, il rejoint l'Armée de Libération Nationale (ALN), la branche armée du Front de Libération Nationale (FLN), en pleine guerre d'Algérie. Il est chargé de sensibiliser les populations rurales en tant que contrôleur de la Wilaya V. A partir de 1958, il est promu à différents grades au poste de Commandement.

Fin politique, ce jeune homme aux yeux bleus perçants et à la moustache en bataille deviendra rapidement l'un des principaux cadres du « clan d'Oujda » (dit aussi « clan de Tlemcen » en référence à la ville algérienne jumelle), à la tête de l'armée des frontières repliée au Maroc. Moins éprouvé par les combats avec l'armée française que les forces du FLN de l'intérieur, très organisé et assassinant rivaux et dissidents, ce clan, dirigé par son mentor le colonel Boumédiène, évincera dès les premiers jours de l'indépendance le pouvoir civil du GPRA (Gouvernement provisoire de la république algérienne) au prix d'affrontements fratricides.

Il devient le secrétaire particulier du futur président Houari Boumédiène.

Ascension politique et rôle de diplomate

À l'indépendance de l'Algérie en 1962, Abdelaziz Bouteflika entame une carrière politique fulgurante. Il est élu député de Tlemcen à l'Assemblée constituante et devient, à seulement 25 ans, ministre de la Jeunesse et des Sports dans le premier gouvernement d'Ahmed Ben Bella.

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L’année suivante, ses fonctions de ministre des Affaires étrangères sont couronnées par la présidence de la 29e session de l'Assemblée générale de l'ONU. L'année suivante, en 1963, il est nommé ministre des Affaires étrangères, un poste qu'il occupera pendant seize années consécutives, jusqu'en 1979. Il sera de 1963 à 1979 l'inamovible ministre des Affaires étrangères du régime. C'est lui qui a négocié avec Paris les accords sur l'emploi et la libre circulation en France de ressortissants algériens et de leur famille.

Sous son impulsion, l’Algérie devient le porte-parole des pays non-alignés pendant la guerre froide. L’Algérie devient le porte-parole des pays du Tiers Monde. Brillant orateur, volontiers provocateur, il reste ambivalent à l'égard de la France, fasciné par De Gaulle mais se méfiant des voisins tunisiens ou marocains pour leurs liens avec l'ex-puissance tutélaire. Il sera aussi très impliqué dans le Mouvement des non-alignés dont l'Algérie est un fer de lance. Le « Che » viendra par deux fois à Alger, surnommée « la Mecque des révolutionnaires ». Cuba aidera même militairement l'Algérie dans la guerre dite des Sables contre le Maroc en 1963-1964.

En 1965, il soutient le coup d'État de Houari Boumédiène contre le président Ahmed Ben Bella.

Le point culminant de sa carrière de diplomate se situe en septembre 1974 : l'Assemblée générale de l'ONU le porte à sa présidence, le temps d'une session. Il réussit à faire exclure l'Afrique du Sud des travaux de l'Organisation et reçoit Yasser Arafat. Les États-Unis s'en agacent.

Après la mort de Boumediene en 1978, Bouteflika est écarté du pouvoir et connaît une période de traversée du désert. Il est accusé de détournement de fonds et contraint à l'exil entre 1981 et 1987.

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Président de la République (1999-2019)

Abdelaziz Bouteflika revient sur la scène politique en 1999, dans un contexte de guerre civile en Algérie, la "Décennie noire". Il accepte alors l’appel du pied des généraux et est élu président de la République algérienne. Il est élu, le 15 avril, président de la République avec près de 75 % des voix, l’opposition dénonce des fraudes. Il succède à Liamine Zéroual à la présidence de la République. Ses cinq adversaires s’étaient retirés face à ce « candidat indépendant » soutenu par le FLN.

Sa priorité est de rétablir la paix en Algérie. Les premières années de son règne sont largement positives. Dès son élection à la présidence de la République - qu'il remporte après le retrait de ses adversaires, qui dénoncent des fraudes -, le nouvel homme fort de l'Algérie promet la réconciliation et lance la loi de « concorde civile » visant à mettre fin à la guerre civile ensanglantant le pays depuis l'annulation, en 1992, des élections que le Front islamique de salut (FIS) s'apprêtait à remporter. Un conflit qui aura fait plus de 150.000 morts. Il s'agit d'offrir une amnistie partielle aux combattants issus du FIS n'ayant pas officiellement de sang sur les mains. Un référendum en 2005 sera nécessaire pour parachever ce processus de réconciliation nationale difficile, puisque de nombreux meurtriers, tant parmi les islamistes que parmi les « éradicateurs » (partisans de l'élimination physique des islamistes) au sein du régime, ne seront jamais jugés.

En septembre 1999, la loi sur la « concorde civile » est acceptée par référendum. Amnistie partielle pour les islamistes armés. Les maquis se vident. Fin de la « décennie noire ». Sa "concorde civile" met pratiquement fin à la "Décennie noire" (1991-2001), une guerre sourde entre l’armée et les groupes armés islamistes, qui a coûté la vie à des dizaines de milliers de personnes.

Il redistribue la manne pétrolière, en construisant des logements par centaines de milliers, des universités, des routes et des ports, électrifie le pays…

Il est réélu en 2004, 2009 et 2014, des élections marquées par des controverses et des accusations de fraude.

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En avril 2001-2002, répression du printemps Kabyle.

En 2005, Abdelaziz Bouteflika organise un référendum pour la paix civile. Il propose des réparations aux familles de disparus, l'amnistie pour les membres de groupes armés innocents et une aide pour les victimes.

L'usure du pouvoir et la contestation

Mais l’usure du pouvoir fera son œuvre. Mais l’usure du pouvoir fera son œuvre. Son aura, sa popularité se briseront sur son incapacité à résoudre le chômage, à libérer son pays de la rente des hydrocarbures, à endiguer une corruption alarmante.

En 2013, il est victime d'un AVC qui l'affaiblit considérablement. Malgré son état de santé, il brigue un quatrième mandat en 2014, une décision qui suscite de vives critiques et alimente les rumeurs sur son aptitude à gouverner.

À l'approche de l'élection présidentielle de 2019, sa candidature à un cinquième mandat provoque un soulèvement populaire sans précédent, le "Hirak". Le peuple algérien, las de la corruption, du manque de perspectives et de l'immobilisme politique, exige le départ de Bouteflika et un changement de régime.

Son entourage avait tenté le cinquième mandat, mais cette fois le peuple a dit non. Les pontes du régime, pour suppléer à son absence, tenaient des meetings autour d'un cadre doré représentant sa photo officielle. Une image saugrenue, gênante. Ce fut l'humiliation de trop, et le point de départ des manifestations du hirak.

Le peuple reçu le soutien de l'armée, dans une volte-face inattendue. Les militaires y virent l'occasion de restaurer leur prééminence, en liquidant autant son entourage que les réseaux du DRS.

Sous la pression de la rue et de l'armée, Abdelaziz Bouteflika démissionne le 2 avril 2019, mettant fin à vingt ans de règne.

Héritage et controverse

L'héritage d'Abdelaziz Bouteflika est complexe et sujet à controverse. Il est crédité d'avoir ramené la paix et la stabilité en Algérie après la "Décennie noire", d'avoir modernisé le pays grâce à d'importants investissements dans les infrastructures et d'avoir renforcé le rôle de l'Algérie sur la scène internationale.

Cependant, son bilan est assombri par l'autoritarisme, la corruption, le népotisme et l'incapacité à diversifier l'économie et à répondre aux aspirations de la jeunesse algérienne.

Son règne a été marqué par une économie à bout de souffle. La prodigieuse rente gazière a été détournée ou gaspillée, dans un pays au taux de chômage des jeunes effrayant. Les exportations d'hydrocarbures ont commencé à diminuer en volume, faute d'investissements dans de nouveaux puits, et le gaz de schiste ne pourra pas prendre le relais au vu de sa très faible rentabilité dans le Sahara. L'amélioration des infrastructures s'est faite au gré des fluctuations des cours du gaz, à grand renfort de chantiers chinois .

La rente a financé un système mafieux et clientéliste qui a poussé le pouvoir à « n'engager aucune réforme sérieuse », estime Saddek Fenardji, du think tank Nabni, et à acheter la paix sociale à grand renfort d'octroi de prêts à taux zéro et de subventions à l'essence (15 centimes d'euro le litre) et aux produits de première nécessité. « Le dynamisme économique demeure faible, souligne Saddek Fenardji, et s'appuie surtout sur la commande publique. »

L'Algérie est considérée comme un des pays les plus corrompus du monde depuis quinze ans. Ainsi, le pont entre le port et la ville d'Alger est surnommé « le pont des généraux » pour les pots-de-vin supposés versés à l'armée par les importateurs. Quant aux réserves de change, elles ont fondu comme neige au soleil du Sahara et l'Etat vit d'expédients au prix de « techniques non conventionnelles ». En clair, il fait tourner la planche à billets. Le nationalisme ombrageux du système a dissuadé les investissements étrangers, via la fameuse règle du 49-51 qui empêche toute firme non algérienne de contrôler sa filiale locale.

Son frère Saïd dort toujours en prison, comme d'ex-ministres, Premiers ministres de son régime, et de grands patrons qui avaient prospéré en profitant de ses largesses. Leurs procès à tous ont depuis prouvé la corruption généralisée qui régnait dans les hautes sphères du pouvoir.

Abdelaziz Bouteflika restera une figure controversée de l'histoire algérienne, un homme qui a marqué son époque mais dont le bilan est loin de faire l'unanimité.

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