Introduction
L'enclume, bien plus qu'un simple outil, est un symbole central dans la forge et la société Soninké. Cet article explore les dimensions techniques et symboliques de l'enclume, en mettant en lumière son rôle dans la vie quotidienne, les rituels et les croyances de cette communauté d'Afrique de l'Ouest.
L'enclume : Définition et utilisation générale
Le mot « enclume » vient du bas latin incudinem et du latin classique incus, -udis. Le dictionnaire Larousse définit l’enclume comme une masse métallique destinée à supporter les chocs lors de diverses opérations réalisées par frappe. On parle ainsi de l’enclume du forgeron, du couvreur, du cordonnier, etc. Même si cette définition de masse métallique sous-entend un outil dont la matière est du métal, on peut constater l’utilisation de cette terminologie dans la préhistoire, avant l’avènement des métaux. Des expressions très courantes telles que « percussion sur l’enclume », « percussion bipolaire sur l’enclume », « taille sur l’enclume », « débitage sur l’enclume », etc., se retrouvent chez les préhistoriens de la technologie lithique. Il s’agit de notions qui nous renvoient à l’utilisation de l’enclume en tant qu’outil technique depuis les temps préhistoriques, même si dans la technologie lithique, le mot serait utilisé par analogie avec la masse métallique. Ainsi, au sens large, pourrait être considéré comme enclume un instrument de support à un objet sur lequel sont portés des coups à l’aide d’un autre élément.
L'enclume dans la forge : Un outil indispensable
Dans le domaine particulier de la forge, l’enclume est un outil emblématique du travail artisanal des métaux. Elle est le support de frappe du martelage. C’est la fonction première et principale de l’enclume dans un atelier de forge. Elle constitue de ce fait un outil indispensable sur lequel sont travaillés et façonnés les métaux. Noyau de la forge, l’enclume peut être un outil mobile ou une structure massive solidement installée dans l’atelier. La matière est en bois ou en métal. Elle est utilisée par diverses professions. Sa forme et sa taille peuvent varier en fonction de son usage. L’enclume est composée d’une surface plane appelée « table » qui se termine par une ou deux bigornes. L’une, de forme conique, est appelée bigorne ronde et l’autre, de forme pyramidale, est reconnue sous le nom de bigorne carrée. La surface plane ou la table sert à étirer et à aplanir ; les bigornes permettent de travailler les pièces annulaires et de courber les tôles ; la perforation ou l’œil sert à fixer différents outils tels que les tranchets, mandrins, matrices, etc.
Si certains forgerons posent directement leur enclume sur le sol, d’autres la fixent d’abord sur un billot en bois posé à son tour sur le sol. En contexte archéologique, en plus des éventuels aménagements sur le sol, les emplacements des enclumes peuvent être déterminés par la présence d’une couronne dense de battitures. Les fonctions techniques de l’enclume dans la forge se résument ainsi à étirer, planer, courber, trancher, poinçonner et souder le métal. Toutes ces activités peuvent ne pas être effectuées sur la même enclume. Chaque partie peut être utilisée pour créer différentes formes sur un objet : la surface plane ou la table pour les formes plus droites ou planes et les bigornes pour les formes courbes, angulaires ou carrées.
En définitive, on retient que, sur le plan technique, elle est un élément central dans la fabrication des outils du forgeron lui-même, mais aussi ceux destinés aux activités agricoles (houes, haches, herminettes, machettes), domestiques (couteaux), la pêche (harpons, hameçons), la chasse (flèches, lances, poignards…). C’est aussi sur l’enclume que sont fabriqués les objets de prestiges et des parures. Dans la société soninké, beaucoup de forgerons pratiquaient en même temps la bijouterie ; on pouvait même parler de kangne ntegue (forgeron en or) xalisixule ntegue (forgeron en argent) et mexe mbine ntegue (forgeron en métal noir). Malgré cette distinction, certains travaillaient tous les métaux en fonction du calendrier agricole. De l’approche de l’hivernage jusqu’à la fin de la saison des pluies (mai-septembre), c’est généralement le fer « noir » qui est travaillé sur l’enclume. Après cette période où les activités agricoles sont fortement réduites, les forgerons travaillent les autres métaux, à savoir l’or et l’argent, donc la bijouterie/orfèvrerie. À ce moment, l’enclume produit les objets de parures.
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La personnification des outils du forgeron
L’intérêt de cet article est certes de nous permettre de voyager dans l’univers technique et symbolique du forgeron à travers son enclume, mais c’est aussi un moyen d’étudier comment les outils du forgeron étaient personnifiés. Beaucoup de recherches anthropologiques et archéologiques sur la sidérurgie en Afrique ont mis l’accent sur l’aspect sexuel et sexualisé de la réduction du minerai de fer et de quelques outils du forgeron tels que les soufflets, le marteau, etc. Cependant, la diversité constatée généralement dans la sidérurgie en Afrique devrait pousser les chercheurs à réfléchir au-delà de la sexualisation de l’activité de réduction, de la forge ou encore des outils du forgeron. Car, en fonction des sociétés ancestrales, certains outils à l’image du forgeron même avaient des fonctions multiples. Ces outils, en pierre, en métal ou en terre cuite, véhiculaient une idéologie et faisaient l’objet d’une personnification.
Le forgeron et l'enclume dans la société Soninké du Gajaaga
Le Gajaaga est une ancienne entité politique des Soninké. C’est l’État le plus occidental du peuplement soninké qui s’étendait de Gandé au Sénégal à Kenyu au Mali. Il a été fondé entre le VIIIe et le XIe siècle, par les Bacili originaires de Sokolo, à l’ouest du delta intérieur du Niger. Au Gajaaga, la société était fortement hiérarchisée et organisée. Dans cette société, le forgeron occupait une place importante dans la vie politique et socio-économique des populations. Il était l’artisan qui contribuait à la vie de toute la société par son savoir-faire et le pouvoir qu’il détenait grâce au travail du fer. Il était sur le plan social un homme de paix, un intercesseur. Sa neutralité politique et son pouvoir mythique lui valurent d’être considéré, craint, respecté et méprisé. Sa forge était un lieu sacré, de sécurité et un refuge pour toute personne se sentant en danger. Nul ne pouvait y accéder à volonté. Ce caractère sacré est lié à ses origines et au dieu du fer qui y vit. Chaque forge dispose de deux sortes d’outils : des outils sacrés et des outils simples. L’enclume, le marteau et les soufflets constituent généralement la catégorie des outils sacrés dans la forge.
L'enclume : Un outil technique et symbolique essentiel
L’enclume est un outil indispensable dans la vie technique et symbolique du forgeron et de la société soninké. « L’enclume est le point immobile du noyau créatif du royaume du forgeron, c’est la scène où le fer est préparé pour les innombrables rôles qu’il jouera. D’ordinaire (traditionnellement) fabriqué en pierre ou en fer, cet outil essentiel, existant en une étonnante variété de formes, de tailles et d’alignements fournit un support fondamental pour tous les travailleurs à chaud. Elle est au forgeron ce qu’est le clavier à l’écrivain ou au musicien ; elle représente un potentiel créatif indéfini, alors que par ailleurs elle est d’un sens pratique troublant, le tout trouvant un équilibre dans l’imaginaire du forgeron et un résultat imprévisible ».
Ainsi, l’enclume, comme le burin ou le soufflet, est un composant indissociable et universel de l’atelier du forgeron. C’est sur elle que les objets prennent forme avant leur sortie de l’atelier. En dehors de ses fonctions techniques, l’enclume, tane en soninké, a d’autres pouvoirs et intervenait dans la vie sociale des anciennes populations. Ces fonctions symboliques font de cet outil un élément incontournable dans la vie de la forge et du forgeron. « On peut demander à un forgeron de vous prêter son marteau, sa lime, ses pinces, ses burins et tout autre matériel de sa forge et il vous le prête. Mais jamais un forgeron ne vous prêtera son enclume ».
Fabrication et installation de l'enclume : Rites et rituels
De nos jours, il est facile de trouver une enclume dans une quincaillerie de la place, chose impensable il y a encore quelque temps. L’enclume devait être fabriquée par les forgerons soninké eux-mêmes. En effet, chez ces anciens forgerons, la construction d’une nouvelle forge est suivie systématiquement de l’installation d’une enclume, surtout si cette forge devait appartenir à un jeune forgeron qui doit quitter l’atelier familial pour s’installer dans son propre atelier. La construction de la forge et l’implantation d’une enclume constituaient deux événements importants dans la vie de tout forgeron. Un ensemble de rites accompagnait ces actes. Les informations reçues auprès de familles forgeronnes au Gajaaga confirment que la fabrication d’une taane (enclume) était un moment à part chez leurs anciens. On invitait tous les forgerons du village ou du clan à y prendre part. C’est un moment de rencontre des chefs forgerons, où chacun apportait sa contribution, son savoir et savoir-faire. C’est aussi une occasion de démonstrations des connaissances sidérurgiques de la part des uns et des autres ; une occasion pour les jeunes filles forgeronnes, surtout du village où a lieu l’événement, de chercher des époux.
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Car, selon la légende populaire, ce jour-là, dès qu’on mettait le fer sur le feu, des jeunes forgerons et célibataires, pour montrer leur bravoure et leurs compétences et/ou connaissances mystiques liées à la forge, mettaient aussi leurs pieds et les laissaient durant tout le temps que va durer le passage du métal. Tout se passait devant d’autres jeunes forgerons qui ne pouvaient pas faire les mêmes actes, car ne détenant pas les secrets. Une fois que le fer est rouge, d’autres jeunes le retiraient du feu avec les mains nues. La fabrication de l’enclume se déroulait au rythme des chants et des danses des tagaduma, considérés comme les griots des forgerons. Quelques jours avant l’événement, les forgerons (les anciens surtout) devaient observer un certain nombre d’interdits. Ce jour-là, les hommes souillés devaient s’éloigner des lieux, car le feu, le fer et la « saleté » ne pouvaient cohabiter. Selon Germaine Dieterlen, l’enclume est composée d’éléments très significatifs que sont les tiges d’or, de cuivre rouge et cuivre jaune. « L’or est à la base (et) représente la pureté et l’incorruptibilité. Plus il vieillit, plus l’or a de force. Son témoin est le cuivre rouge ; c’est le support de la puissance agressive et dangereuse, il est chaud et ardent. Le cuivre jaune est utilisé pour guérir ou transmettre les maladies ».
Des rites de fabrication existaient aussi chez d’autres sociétés africaines telles que les Banda. En effet, dans l’ancienne société Banda, en Centrafrique, une ou deux semaines avant la fabrication de l’enclume et de son installation, tous les responsables de l’opération devaient observer un certain nombre d’interdits tels que dormir sur un lit et manger du poisson. Ceci devait être observé aussi jusqu’à la fin des opérations.
Dès que la fabrication de l’enclume est terminée, celle-ci est enterrée dans un lieu tenu secret pendant trois jours. Son extraction s’effectuait sans sacrifice, mais en présence des maitres forgerons. Vient enfin l’étape de son installation dans la forge. Aujourd’hui, les forgerons implantent leur enclume dans la forge comme ils le veulent, sans rites ni rituels. C’est un acte devenu très banal. Ceci pourrait s’expliquer par le fait que dans cette société le forgeron et la forge ont perdu tout pouvoir symbolique ou mythique. Les outils s’inscrivent aussi dans le même registre. Durant nos investigations de terrain, nous n’avons pas eu trop d’informations sur les rites d’installation de l’enclume. Mais dans d’autres sociétés voisines des Soninkés, des auteurs ont expliqué les rituels d’implantation de l’enclume. C’est le cas des Malinké. « Quand le forgeron plante pour la première fois son enclume, il lui sacrifie un poulet donné par son “hôte”, à qui le premier objet fabriqué sera offert en retour. Il faut à l’enclume un socle de bois. Le tronc d’arbre est choisi en fonction de sa résistance cailcédra, néré, prosopis ou karité. Une fois égalisé à la hache, on l’installe dans la fosse. Le pied de l’enclume est enfoncé dans un trou creusé en son centre. Le maitre forgeron en activité est assis face à l’Est ou à l’Ouest, dans une position parallèle à celle de l’apprenti. On dit que la première enclume fut un aérolithe. Comme toutes les autres sont façonnées selon ce prototype mythique, elles sont sacrées et objet d’un culte. Des sacrifices viennent encore en renforcer la puissance ».
Nous ne pourrons pas faire de parallèle entre ces sociétés, mais cet exemple des Malinké montre que l’installation de cet outil ne pourrait être effectuée sans rites et rituels. En définitive, on peut retenir que la fabrication et l’installation d’une enclume dans la forge n’étaient pas anodines dans les sociétés africaines en général et soninké en particulier. L’enclume, en tant qu’outil, avait de nombreux pouvoirs techniques. Cependant, les fonctions ou pouvoirs symboliques de l’enclume seraient souvent plus importants aux yeux de la société. Pour celle-ci, l’enclume était perçue comme un esprit protecteur.
L'enclume : Du berceau à la tombe
À côté de son apport technique, l’enclume a été utilisée pour répondre à certaines préoccupations quotidiennes de la population, du « berceau à la tombe ».
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Les anciens forgerons du Gajaaga utilisaient l’enclume pour protéger les enfants contre les wurdu nsooro (« gens de nuit »), à savoir les sorciers et les djinns. Le rituel se pratiquait la nuit, au moment où les gens sont en train de dormir. Il devait durée sept jours pendant lesquels l’enfant vivait chez les forgerons. La maman venait tous les jours pour allaiter le bébé. Dès la première nuit, le forgeron égorgeait un poulet sur l’enclume centrale de sa forge. Trois noix de cola rouges y sont écrasées par la suite. L’enfant est posé sur le dos, sur l’enclume et le forgeron commence les libations et les prières de protection. Pour les jours suivants, aucun sacrifice n’est mentionné, mais des prières nocturnes ont lieu jusqu’à la fin des sept jours.
Ce rituel de protection des enfants contre les « gens de nuit » se retrouvait chez la population Minyanka étudiée par Joncker. En effet, chez les Minyanka, au Mali, une femme dont les enfants mourraient toujours en bas âge confiait son bébé au forgeron. Deux poulets étaient sacrifiés dans la forge sur l’enclume. Un bracelet était par la suite fabriqué et mis à la cheville du bébé. À l’âge adulte, au moment d’enlever le bracelet, une céré…
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