Le Congrès de Tours, qui s'est tenu du 25 au 30 décembre 1920, représente un événement charnière qui a profondément marqué la vie politique française, tant dans la métropole que dans les colonies. Ce congrès de la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO) a non seulement cristallisé une rupture idéologique majeure, mais a également maintenu des "fortes continuités" au sein du mouvement socialiste. L'enjeu principal était l'affiliation à l'Internationale communiste (IC), dominée par les bolcheviks, une décision qui allait redéfinir le paysage politique de gauche pour les décennies à venir.
Contexte Historique : Les Séquelles de la Grande Guerre et l'Attraction de la Révolution Russe
Le Congrès de Tours s'inscrit dans un contexte historique particulier, marqué par les traumatismes de la Première Guerre mondiale et l'essor de la révolution russe. La Grande Guerre, avec son cortège de souffrances et de deuils, a profondément ébranlé les sociétés européennes. Les partis socialistes, qui avaient rejoint l'Union sacrée en 1914, se sont vus discrédités aux yeux de nombreux militants, qui leur reprochaient d'avoir trahi l'idéal internationaliste au profit d'intérêts nationaux et capitalistes.
La SFIO quitte l’Union sacrée fin 1917. En novembre 1918, la France sort vainqueur de la Grande Guerre mais totalement exsangue, confrontée à des rationnements, des privations et une cherté de la vie. La révolution bolchevique en Russie, quant à elle, apparaissait comme une alternative prometteuse à un système capitaliste jugé responsable du conflit. De 1917 à 1923, la Russie, la Finlande, la Hongrie, l’Allemagne, l’Italie voient se développer de puissants mouvements sociaux et révolutionnaires.
L'attraction exercée par la révolution russe était particulièrement forte au sein du mouvement ouvrier français. Les grèves de 1919-1920 témoignent d'une renaissance du mouvement ouvrier français, avec la CGT revendiquant 700 000 adhérents et la SFIO comptant 180 000 militants en 1920, dirigée par Ludovic-Oscar Frossard. Cependant, l'échec électoral de la SFIO aux législatives de novembre 1919 a remis en cause l'espoir des socialistes français dans le parlementarisme, au profit d'un parti SFIO régénéré hésitant entre la tradition du syndicalisme révolutionnaire ou la prise du pouvoir par la révolution des Soviets.
Les Enjeux du Congrès : Adhésion à l'Internationale Communiste et Scission du Mouvement Socialiste
Le principal enjeu du Congrès de Tours était l'adhésion à l'Internationale communiste, fondée par Lénine en 1919. Les congressistes étaient confrontés à un choix crucial : rallier la IIIe Internationale, symbole de la révolution bolchevique et de la rupture avec le capitalisme, ou rester fidèles à la IIe Internationale, jugée trop modérée et compromise avec l'ordre bourgeois.
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Trois motions principales étaient en présence :
La « motion Cachin-Frossard et du Comité de la IIIe Internationale» (C3I), favorable à l’adhésion à l’IC sans réserves.
La motion du « Comité de la Reconstruction », tenant de l’adhésion à la IIIe Internationale avec réserves, menée par Paul Faure et Jean Longuet (le petit-fils de Karl Marx).
Celle du rejet de l’adhésion à l’IC constituée du « Comité de Résistance Socialiste » avec Léon Blum et du groupe refusant de condamner le ralliement à l’Union Sacrée, autour de Paul Renaudel et Albert Thomas.
Les résultats des votes dans les fédérations départementales de la SFIO sont connus avant l’ouverture du 18e congrès, à Tours, le 25 décembre 1920, et ils sont sans appel : 74 des 96 fédérations ont voté leur adhésion sans réserve à l’IC. Autrement dit, les enjeux du Congrès de Tours sont ailleurs : est-ce que les « Reconstructeurs » accepteraient un compromis avec les « Majoritaires » ou vont-ils se scinder en leur sein ? Quant au groupe du rejet de l’adhésion à l’IC, les « Résistants », vont-ils quitter la SFIO ?
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Les débats furent passionnés et houleux. Les partisans de l'adhésion à l'IC, emmenés par Marcel Cachin et Ludovic-Oscar Frossard, mettaient en avant la nécessité d'une rupture radicale avec le capitalisme et l'impérialisme, ainsi que l'importance de soutenir la révolution russe. Ils soulignaient également le discrédit de la IIe Internationale, jugée responsable de la trahison de 1914.
Les opposants à l'adhésion, menés par Léon Blum, défendaient quant à eux la tradition socialiste française, attachée aux valeurs de démocratie, de liberté et de réforme progressive. Ils critiquaient les méthodes autoritaires et centralisatrices de l'Internationale communiste, ainsi que les "vingt-et-une conditions" d'adhésion, jugées inacceptables.
Les Conséquences du Congrès : Naissance du Parti Communiste Français et Redéfinition du Paysage Politique
Le Congrès de Tours aboutit à une scission du mouvement socialiste français. La motion favorable à l'adhésion à l'Internationale communiste obtint la majorité des voix (3 252 mandats sur 4 763), conduisant à la création du Parti communiste français (PCF). Les minoritaires, fidèles à la IIe Internationale, conservèrent quant à eux la SFIO.
Cette scission eut des conséquences profondes sur le paysage politique français. Elle marqua le début d'une longue période de division et de rivalité entre socialistes et communistes, qui ne s'estompa que progressivement au fil du XXe siècle. Elle contribua également à redéfinir les contours de la gauche française, avec l'émergence d'un pôle communiste puissant et influent, mais aussi d'un pôle socialiste plus modéré et réformiste.
Le congrès de Tours formalise et entérine une pluralité au sein de la gauche française qui a marqué la vie politique tout au long du XXe siècle. Radicalité et ambition transformatrice, démarche d’inclusion dans l’action et la représentation politiques des couches sociales qui en étaient exclues caractérisent l’histoire du communisme français. Et laissent une empreinte plus forte que les illusions trop longtemps nourries par la conception soviétique plombée par le stalinisme qui régissait le pays du « socialisme réel ».
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Les Interprétations du Congrès : Un Débat Historiographique Toujours Ouvert
Le Congrès de Tours a suscité de nombreuses interprétations et controverses, tant chez les contemporains que chez les historiens. Les communistes ont longtemps présenté le congrès comme une victoire de l'idéologie marxiste-léniniste et une rupture définitive avec le réformisme social-démocrate. Les socialistes, quant à eux, ont insisté sur les aspects négatifs de la scission, en soulignant les dérives autoritaires du communisme et l'attachement de la SFIO aux valeurs de la démocratie et de la liberté.
L'historiographie récente a nuancé ces interprétations antagonistes. Elle a mis en évidence la complexité des enjeux et des motivations des acteurs, ainsi que l'importance du contexte historique et social dans lequel s'est déroulé le congrès. Elle a également souligné les continuités qui ont persisté entre socialistes et communistes, malgré la scission.
Jean Vigreux écrit « Dès lors, plusieurs interprétations ou mémoires contradictoires du congrès ont coexisté et ont pu perdurer jusqu’à nos jours, créant parfois des représentations qu’il faudra analyser au cours de cet ouvrage, sans oublier la riche historiographie sur le sujet avec la thèse pionnière d’Annie Kriegel soutenue et publiée en 1964 et l’ouvrage collectif aux Éditions sociales en 1980. Ces travaux revisités récemment par Romain Ducoulombier ont irrigué le champ de l’histoire du congrès de Tours […] » (p. 22-23).
Le Congrès de Tours et les Colonies : L'Émergence d'une Perspective Anticoloniale
Le Congrès de Tours eut également des répercussions importantes dans les colonies françaises. L'Internationale communiste, contrairement à la IIe Internationale, adopta une position anticoloniale et anti-impérialiste, en soutenant les mouvements de libération nationale dans les pays colonisés.
Cette position eut un écho favorable auprès de nombreux militants anticolonialistes, notamment en Algérie et en Tunisie, qui rejoignirent les rangs du PCF. Le congrès de Tours marqua ainsi une étape importante dans l'émergence d'une perspective anticoloniale au sein de la gauche française.
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