L'œuvre de Chiharu Shiota, artiste japonaise née à Osaka en 1972 et basée à Berlin, se distingue par son exploration profonde de la mémoire, de l'identité, de l'absence et des liens qui nous unissent. Ses installations immersives, souvent réalisées avec des fils tissés, des objets chargés d'histoire et une symbolique forte, invitent le spectateur à une introspection sur la condition humaine. Parmi ses créations, le "Berceau" (Berceau en français) occupe une place particulière, concentrant les thèmes récurrents de son art et suscitant une multitude d'interprétations.
Une Artiste Entre Héritage et Modernité
Chiharu Shiota, qui a été l’élève de Marina Abramović et de Rebecca Horn, mêle à la fois inspirations contemporaines et héritage nippon. Son travail a été exposé à travers le monde, de New York à Paris, en passant par la Biennale de Venise où elle a représenté le Japon. Ses installations, souvent monumentales, transforment l'espace en une gigantesque toile d'araignée, un entrelacs de messages où le corps, bien qu'indirectement, est au centre des préoccupations.
Le Berceau : Entre Protection et Emprisonnement
Dans ses installations, Chiharu Shiota utilise récurremment des fils tissés, des câbles, des tiges métalliques, qui transforment l’espace en une gigantesque toile d’araignée. Ces structures aériennes, à la manière de Gego, emprisonnent puis protègent. L'image du berceau, universellement associée à la naissance, à la sécurité et à la protection, est revisitée par l'artiste avec une ambiguïté troublante. Est-ce un lieu rassurant ou un décor angoissant ? L'installation installe des portes, des objets divers, placés là comme préservés du temps.
On repense alors au travail de Louise Bourgeois et notamment à son araignée géante, enserrant des éléments de tapisserie ancienne. L’évocation du souvenir et de sa nostalgie est assez récurrente dans la construction artistique de Chiharu Shiota qui joue aussi beaucoup avec le rôle de l’existence, son absence et sa confusion.
Métaphore de l'Itinérance et Recherche d'Identité
Cette métaphore de l’itinérance, support poétique du travail de Chiharu Shiota, rejoint la thématique exploitée lors de son exposition au MIMOCA (Marugame Genichiro-Inokuma Museum of Contemporary Art). L’artiste japonaise aborde en effet dans une installation intitulée « Where Are We Going? » la recherche de son identité, l’éloignement de son pays et de sa culture natale, à travers différents symboles: une barque (celle de Charon?), une pièce remplie de vieilles valises, et une avalanche de longs câbles rouges. Tout est questionnement autour du souvenir, de la mémoire, des transitions et des liens tissés à l’intérieur de l’être humain, le reliant au passé et à ses interrogations.
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L’artiste utilise au travers de son œuvre, une représentation contemporaine pour aborder ses démons, et ceux de nombreuses croyances. Le Japon entretient effectivement avec son passé une relation ambiguë, empreinte de tabous et d’une pudeur complexe, précisément pour les antécédents les moins vertueux.
Objets Chargés de Sens et Thématiques Récurrentes
Les objets que Chiharu Shiota utilise sont principalement de vieilles valises, des lettres, de vieux pianos, des robes fantomatiques, et appellent tous un retour en arrière. Ces accumulations d’objets, flottants, vieillis par le temps, apprivoisés dans des espaces consacrés à la reconnaissance (évoquant les assemblages de « Réserve » de Christian Boltanski et son travail sur l’absence) sont une sauvegarde contre l’oubli.
L'évocation du souvenir et de sa nostalgie est récurrente dans la construction artistique de Chiharu Shiota, qui joue avec le rôle de l'existence, son absence et sa confusion. Cet amas omniprésent de liens, enserrant la proie fragilisée par le temps, ravive la disparition de ce qui fut en vie. Il existe une réelle angoisse de la mort dans les coutumes et rituels japonais: de nombreux mythes de la tradition shintô confessent une profonde appréhension quant au retour des âmes, à la poursuite des vivants. Les cérémonials funéraires sont ainsi habituellement tournés vers cette volonté de consoler l’âme du défunt, et de l’aider à partir en paix.
Dualité du Rouge et du Noir : Entre Angoisse et Apaisement
Les portes souvent utilisées dans les installations de Chiharu Shiota (« Other Side », Haunch of Venison, New York) et reprises dans ses dessins, sollicitent elles-mêmes un transport. De l’oubli à la postérité, du malaise à l’apaisement, le tracé illustre des formes sombres en suspension, des lignes et des racines, des traits marqués qui les replacent dans l’univers arachnéen caractéristique de l’artiste. Dualité omniprésente du rouge et du noir et de cette errance chargée d’escales; une démarche à reculons dont l’issue est différente pour chacun.
L'Exposition "The Soul Trembles" : Une Exploration du Lien Entre Corps et Âme
L’exposition, itinérante, a été conçue en 2019 pour le Mori Art Museum de Tokyo et avec sa directrice Mami Kataoka, qui en est la commissaire. Elle a déjà voyagé dans une grande partie de l’Asie. Chaque fois, cependant, elle doit s’adapter à l’espace proposé, ce qui a encore été le cas pour ces galeries, moins vastes que celles des shows précédents, malgré les 1200 m2. Ces tremblements continus sont ceux que Chiharu a ressentis lorsqu’on lui a annoncé qu’elle était atteinte d’un cancer pour la seconde fois, en 2017. Elle raconte que son corps et son âme lui ont alors paru se dissocier. Comment garder un lien entre les deux ?
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Trois vastes installations nous plongent d’emblée dans ces interrogations. Uncertain journey, flotte de paniers métalliques en forme de barques d’où s’élève une moisson spectaculaire de fils rouges, est une première rencontre avec l’ambiance immersive de ces compositions. On passe sous des voûtes entrelacées, un berceau de cordes. Le rouge est évidemment la couleur du sang, de ce réseau sanguin qui maintient la vie et le flux des relations. « Ces fils s’enchevêtrent : parfois ils se hérissent et se tendent comme pour relier mon univers mental au cosmos extérieur.
Suivent quelques salles de répit grâce auxquelles on découvre d’autres productions de l’artiste : dessins, peintures performances. Si les installations ont dû être resserrées en fonction de l’espace, l’exposition, qui couvre trente années de réalisations, est néanmoins la plus exhaustive de toutes celles de Chiharu Shiota : on découvre des pans entiers du travail de l’artiste que le public français ne connaît pas forcément.
Puis c’est In Silence, terrifiante forêt de câbles noirs qui emprisonnent un piano et des chaises brûlées, une maison dévastée par l’incendie et l’oubli, où l’on frissonne en effet. On repense à la vitrine, exposée en amont, de Reflection of Space and Time (2018), une robe blanche (de mariée?) flottant dans un réseau de fils noirs, filet ou gribouillis, qu’on peut percevoir comme une menace à l’innocence virginale. Les vêtements, comme les objets gardent en eux, après que nous avons quitté ce monde, un peu de nous. L’absence n’est jamais si profonde, c’est la perte du souvenir qui nous voue à la mort.
Quel monde se profile dans Accumulation - Searching for Destination (2014/2024), cohorte de 422 valises déglinguées, amarrées au plafond par des cordes écarlates, doucement balancées dans un roulis intarissable? « Quand je regarde une pile de valises tout ce que je vois c’est le nombre de vies humaines auxquelles elles correspondent. Pourquoi ces personnes ont-elles fait ce voyage? Je pense aux sentiments qui les animaient le matin de leur départ », dit l’artiste.
Un Message d'Espoir et de Résilience
Il y a, vers la fin de l’exposition du Grand Palais, un moment de grande respiration et de beaucoup d’espoir aussi, la séquence filmée d’un groupe d’élèves allemands de dix ans auxquels on a posé la question « Qu’est-ce qu’une âme ? ». L’un d’eux répond : « Je pense que l’âme n’est pas complètement destructible. Elle est semblable à une maison. On peut rajouter des pièces ou en supprimer. Mais on ne peut pas détruire une âme ». Celle de Chiharu Shiota ne tient qu’à un fil. La nôtre aussi, probablement.
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