Introduction
Renaud, figure emblématique de la chanson française, a marqué plusieurs générations par ses textes engagés et son style inimitable. L'analyse de ses œuvres révèle une évolution constante, tant sur le plan musical que thématique. Cet article se penche sur l'un de ses albums phares, souvent associé à un tournant dans sa carrière, en explorant les différentes facettes de son art et son impact sur la culture française.
Un Tournant Musical et Personnel
Avec son sixième album, Renaud amorce un changement de cap significatif. Il délaisse progressivement l'image du loubard des banlieues pour se tourner vers des sonorités plus riches et une introspection plus personnelle. J'ai troqué mes santiags et mon cuir un peu zone contre une paire de docksides et un vieux ciré jaune. L'enregistrement aux États-Unis, entouré de musiciens professionnels, marque un fossé conséquent entre l'époque "Renard loubard" et celle de "Renaud Papa". Musicalement, la différence est énorme, le son devient plus commercial et professionnel.
L'Influence de la Paternité
La naissance de sa fille Lolita influence profondément l'œuvre de Renaud. Après une brève allusion au biberon dans l'album précédent ("J'ai raté téléfoot"), il lui consacre désormais des chansons entières, explorant à la fois l'attente ("En cloque") et la réalité de la paternité ("Morgane de toi"). Ces titres dévoilent une nouvelle facette de l'artiste, plus tendre et vulnérable. "Morgane de toi" contient le riff le plus célèbre de l'artiste, une véritable tranche de vie chantée, où le personnage central est sa fille. "En cloque" poursuit cette analyse de l'intimité du chanteur à travers sa famille, sa femme Dominique et sa fille Lolita.
Engagement Social et Critique
Malgré cette évolution vers l'intime, Renaud ne renonce pas à son engagement social. Il continue de dépeindre le quotidien des classes populaires, même si son regard se fait parfois plus critique. Il se dit chanteur engagé et revendique un ancrage à gauche sans réserve. À l’image d’un Bruant qu’il cite jusque dans ses chansons, il s’est efforcé, contre cette autre tradition française qu’est la chanson de variété dépolitisée et désocialisée, d’invoquer le peuple comme figure à la fois sociologique (qu’il faut décrire) et politique (qu’il faut célébrer).
Conformément aux canons du naturalisme, il entend mettre en scène le peuple, donner à voir les modes de vie populaires, pour en faire ressortir la grandeur méconnue. Ce populisme originel se décline selon deux énoncés fondamentaux qui valent définition du peuple : le premier affirme l’exploitation économique et sociale, le second souligne la grandeur morale des milieux populaires. Victimisation et grandeur sont inséparables : parce qu’il est exploité, le peuple ne peut que se constituer en classe solidaire, l’égoïsme bourgeois ne peut que lui être étranger. Dépossession économique et grandeur morale sont liées.
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Dans "Banlieue rouge", il décrit le quotidien d’une employée vivant « cité Lénine », qui aime M. Drucker et M. Mathieu (« au moins elle sait qui c’est »), qui lit Confidences et Guy des Cars (« mais elle comprend pas tout »), et qui joue au loto son numéro de sécurité sociale. Dans "La mère à Titi", autre portrait de femme abandonnée, les goûts affichés sont certes moqués gentiment, mais cette ironie n’induit aucun mépris. Elle se teinte d’estime pour une vie dont la grandeur, c’est tout le paradoxe du populisme, tient dans l’apparente petitesse.
Plus souvent pourtant, le personnage central des chansons de Renaud, qui s’exprime alors à la première personne du singulier, est un jeune loubard de banlieue, d’origine ouvrière certes mais non ouvrier lui-même, car condamné au chômage, aux petits boulots, aux trafics minables, et à la grisaille. Le salut, pour les fils chômeurs comme pour les pères ouvriers, ne vient que de la solidarité entre dominés, solidarité plus souvent masculine que conjugale. La bande est valorisée aux dépens du couple ou pire encore de la famille, bourgeoise par essence. Elle se voit conférer une certaine grandeur, par son pouvoir de subversion de l’ordre social. Son territoire est l’espace public (rue, magasins, bistrots…), son langage est la violence.
La valorisation de la petite délinquance (et de ce que depuis on a appris à désigner sous le nom d’incivilité) est double : d’une part, en référence à l’exploitation économique, cette délinquance redistributive est juste ; d’autre part, par sa force subversive elle secoue l’ordre social, ce qui la rend politiquement efficace. L’exploitation économique de la classe ouvrière et de ses enfants confère aux uns et aux autres une innocence et une impunité qui s’étendent à tous les comportements populaires, dédramatisés ou sublimés : alcoolisme, infidélité, machisme, lâcheté… Plusieurs textes valorisent explicitement la violence.
Renaud chante les prisonniers, les déserteurs, les réfractaires au travail, contre toutes les institutions de répression qui constituent les cibles habituelles de la sensibilité anarchiste : l’Armée, la police, l’usine ou le bureau, l’école, l’université, l’Église. La frontière entre exploiteurs et exploités, entre le peuple et les puissants, imprègne l’ensemble de l’œuvre. L’amour entre un jeune prolétaire et une bourgeoise ne peut surmonter la barrière de classe. Autre figure de l’exploitation dans le travail : l’héroïne de Banlieue rouge ramasse les chariots « sur le parking de Carrefour ».
Succès Commercial et Reconnaissance
Soutenu par plusieurs tubes énormes, l'album explose les records de ventes et devient le premier album de Renaud à dépasser le million d'exemplaires vendus. Parmi ces grands succès, on peut citer "Dès que le vent soufflera", chanson en forme de clin d'œil à l'une de ses influences, Hugues Auffray et son Santiano. Elle rappelle également que Renaud est devenu un homme de mer après avoir été un homme du bitume, l'écologie devenant un thème cher à l'anti-écologiste du samedi soir. "Près des auto-tamponneuses", à l'ambiance de fête foraine, n'aurait pas dépareillé sur un album comme A la belle de mai. Enfin, dans "Ma chanson leur a pas plu", l'artiste taquine ses collègues gros vendeurs de l'époque : Capdevielle, Lavilliers, Cabrel. Le point fort de ce morceau rock avec saxo est sans conteste le texte vraiment bien trouvé, très marrant. Le chanteur y croque très bien les petites spécificités des chanteurs précités.
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"Germaine" : Un Portrait Féminin Valorisant
La chanson "Germaine" se distingue comme un portrait féminin valorisant, différent des figures de Dominique et Lolita. Germaine est à mon avis la seule chanson consacrée à une femme n'étant ni Dominique, ni Lolita, dont le portrait est valorisant et qui réapparaît dans un couplet et le refrain d'une autre chanson. Certains y voient une référence à l'esprit de mai 68, une femme éprise de liberté. Germaine tranche vraiment avec tous les autres occupants qui sont tous des "clichés" de la société de l'époque (enfin ce serait encore vrai maintenant) et puis après elle disparaît à jamais et je me dis que ce n'est pas un hasard. A mes yeux c'est pourtant la seule femme libre, de ses chansons, avec la Doudou . Lolita et Dominique ne sont pas si libres. Elles sont prisonnières de "son amour insensé".
Les Thèmes Récurrents Dans L'œuvre De Renaud
L'œuvre de Renaud est traversée par des thèmes récurrents qui témoignent de ses engagements et de ses préoccupations.
Le Peuple et l'Exploitation
Renaud se fait le porte-parole des classes populaires et dénonce l'exploitation économique et sociale. Peu de chansons mettent directement en scène des ouvriers exploités. Lorsque c’est le cas, le chanteur décrit la vieillesse pathétique d’hommes qui ont sacrifié leur vie sans rien en retour, ni reconnaissance sociale ou patronale, ni argent. Usés, ils sont mis en retraite sans ménagement. Leur disparition signifie la fin de la classe ouvrière. Sur un registre nostalgique, Renaud invoque Doisneau pour pleurer la mort du Paris populaire et du Temps des cerises, il ressuscite les loisirs ouvriers, les petits métiers.
La Critique de la Bourgeoisie
Renaud critique l'embourgeoisement et les valeurs de la classe moyenne. L’engouement populaire pour le Paris-Dakar est, par exemple, l’objet d’une violente dénonciation. L’embourgeoisement est souvent fustigé par référence à l’alimentation : ceux qui ont faim se révoltent, « pendant qu’on étouffe / devant nos télés comme des crétins / sous des tonnes de bouffe ». Loisir populaire par excellence, la plage devient insupportable quand elle se peuple « d’enfants dérisoires, de crétins boutonneux, de lecteurs de France-soir ». À l’horizon de cette critique, Renaud convoque la figure du beauf, petit-bourgeois aliéné pour lequel il n’éprouve plus aucun tendresse.
L'Internationalisme et la Solidarité
Renaud exprime sa solidarité avec les peuples opprimés à travers le monde. L’œuvre se peuple des visages exotiques. Les damnés de la terre, victimes et seulement victimes, empruntent leurs traits aux noirs d’Afrique du Sud à l’époque de l’Apartheid, aux Palestiniens ou aux Kanaks, aux enfants d’Ethiopie ou d’Amérique du Sud. Dans ce dernier morceau, les États-Unis sont jugés directement bénéficiaires (et donc responsables) de la narco-économie colombienne. À l’échelle élargie de la planète, les rôles de coupables et de victimes se recomposent. Parmi ces dernières, les femmes et les enfants. L’invocation de ces derniers, figures universelles de l’exploitation, compense l’impossibilité d’en appeler désormais à un peuple devenu largement introuvable.
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